Rouge Sang

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Les mêmes et on recommence, ou presque.

Il était une nouvelle fois, au cœur de l’hiver, qui ne veut pas décarrer, une sage reine cousant à son balcon. Distraite par la neige abondante, elle se piqua un doigt et goutta par trois fois du sang sur la neige, jusqu’alors immaculée. Le contraste l’illumina tant et si bien, qu’elle déclama pour elle-même :

“Ah ma vieille ! Si seulement tu pouvais donner naissance à un enfant à la peau blanche comme neige, aux lèvres aussi rouge que le sang et aux cheveux noirs d’ébène !”

Peu de temps après, le roi mit du cœur à l’ouvrage et bientôt son épouse accoucha de la fille de ses rêves. Une peau blanche, des lèvres rouges, des cheveux noirs, Blanche-Neige fut son prénom. Le lendemain cependant, la sage reine fut retrouvée aussi froide que roide dans son plumard, sa fille piaillant dans ses bras pâles.

Le bon roi la pleura et bien vite la remplaça par une magnifique femme, un brin nombriliste cependant. Celle-ci en effet passait des heures à se pâmer devant son miroir chaque matin, où des témoins l’entendaient pavoiser sur sa beauté.

Indifférente, Blanche-Neige grandissait, devenant chaque jour un peu plus belle et plus étrange. Tous les matins, sa domestique la retrouvait étendue sur son lit, ses bottines crottées aux pieds et la fenêtre grande ouverte. Plus le temps passait, plus des événements bizarres se produisirent.

Ainsi, la jeune fille refusait catégoriquement de sortir de sa chambre par grand jour, forçant les domestiques à clore les volets à chaque fois que celle-ci descendait pour manger, ou se promener. À l’aube de ses quinze ans, un serviteur dévoué devait chaque jour lui monter ses repas et converser avec elle pendant qu’elle s’alimentait.

Pour le roi, la situation devint préoccupante. Comment donc marier une enfant aussi capricieuse auprès d’un bon parti ? Il avait tenté de donner naissance à un second enfant, mais sa nouvelle épouse montrait bien moins d’entrain à satisfaire ses ambitions. Alors, un beau soir, il envoya celle-ci raisonner sa fille, espérant déclencher un déclic dont seules les femmes avaient le secret.

Un bougeoir dans une main, un peigne dans l’autre, la marâtre gravit les marches du plus haut donjon, à la cime duquel se trouvait la chambre de sa belle-fille. Elle frappa, mais personne ne lui répondit, aussi entra-t-elle sans être invitée.

Le lendemain, le domestique chargé des repas retrouva la reine étendue sans vie sur le tapis crème de la chambre. Assise sur son lit, Blanche-Neige, plus resplendissante que jamais fredonnait une douce mélopée qui ôta toute once de peur au serviteur.

Elle descendit dans la matinée pour annoncer à son père leur décès. La reine s’était, dit-elle, percée la carotide d’un coup de peigne et, démunie, la jeune fille n’avait pu enrayer l’hémorragie. De même en était-il allé pour le domestique qui s’était évanoui subitement devant le corps de la reine et avait chuté dans les marches du donjon. Un tragique accident.

Son père, roi parmi les rois, pleura chaudement la mort de sa nouvelle épouse et organisa des longues funérailles. Trois jours durant, les principautés voisines vinrent se recueillir au chevet du corps de la reine, protégé des heurts du temps dans un magnifique cercueil de cristal.

Durant les trois nuits qu’engendrait le jour, de mystérieuses disparitions ponctuèrent le deuil naissant du roi attristé. Certains valets personnels disparurent, une princesse esseulée prétendit avoir croisé une dame blanche en se rendant dans un cabinet d’aisances, quand une poignée de dauphins, sous le charme de Blanche-Neige, parurent d’aube en aube toujours plus anémiés.

Le roi n’était pas dupe. Quelque chose ne tournait pas rond avec sa fille. Le froid de l’hiver gagnait en largesse quand, après une énième disparition domestique, il prit une décision radicale. Il fit venir un chasseur et dit :

“Je veux que tu emmènes ma fille dans la forêt. Elle est la cause de bien des tourments. La mort de mes épouses, j’en suis sûr. Tue-la et rapporte-moi son cœur comme preuve de sa mort.”

Le chasseur obéit. Comme tout le personnel du château, il avait parfaitement compris que la source de bien des maux qui ponctuaient le quotidien du lieu, n’était nulle autre que la fille de son roi. Alors, par une nuit claire, il emmena la jeune-fille, plus éblouissante que jamais à la lueur de la lune, dans les profondeurs de la Forêt Noire. Mais quand il brandit son couteau pour transpercer le cœur de Blanche-Neige, elle se mit à pleurer :

“Chasseur, je t’en supplie, laisse-moi la vie ! Je te promets de m’enfuir dans la forêt sauvage et de ne plus jamais revenir chez moi.”

Elle était si belle, si innocente, que le chasseur fut saisi de pitié :

“Cours donc ma pauvre enfant !” s’écria-t-il ne pouvant de songer que les animaux sauvages ne tarderaient pas à la dévorer.

Pourtant, il se sentait soulagé d'un poids immense. Il n’avait plus à la tuer. Il se retourna et sans crier gare, la jeune fille revint sur ses pas pour lui sauter sur le dos. Ses canines, brillantes au clair de lune, s’enfoncèrent dans sa chair tendre et arrachèrent d’un coup sec, une partie de son encolure. Puis la jeune fille emporta le corps encore tiède dans le sous-bois obscur, où elle se bâfra de sa dépouille jusqu’à ce que l’aube la chasse vers les profondeurs sylvestres.

Elle erra des heures dans l’immense forêt, sautant d’ombre en ombre entre les ronces et les pierres pointues. Soudain, Blanche-Neige aperçut une maisonnette, déserte. À travers les petites fenêtres, elle discerna néanmoins une longue table mise avec sept petites assiettes, chacune avec ses petits couverts et son petit gobelet. Sept petits lits étaient alignés le long d’un mur, recouvert de petits draps blancs comme neige. Incapable d’y pénétrer, elle s’endormit, harassée, à l’intérieur d’une petite étable attenante.

La nuit venue, les maîtres du lieu rentrèrent. C’étaient les sept nains. Ils revenaient de la montagne, où ils cherchaient du fer et de l’or. Lorsqu’ils allumèrent leurs sept petites lampes, la maison s’éclaira et Blanche-Neige s’éveilla.

Attirée par la douce chaleur de l’éclairage mordoré, elle s’approcha de la porte laissée grande ouverte. Les nains, sans même s’être lavés les mains, étaient déjà attablés, braillant et gesticulant autour d’une tournée de cervoise. L’un d’eux, finit par apercevoir la jeune fille.

- Eh bien, qui es-tu toi ? demanda-t-il d’une voix chaleureuse.

Aussitôt, les autres se penchèrent vers l’ouverture.

- D’où viens-tu ? ajouta un autre.

- Tu as froid ? dit un troisième.

- Qu’elle est schön ! s’exclama un quatrième.

- Entre donc, proposa un cinquième.

- Oui, viens te mettre à l’abri du froid, renchérit un sixième.

- Et du vent. La nuit, il peut décorner les cerfs ici, conclut un septième en venant lui offrir sa main.

Blanche-Neige l’accepta et entra, décemment invitée. On lui offrit une poêlée sylvicole, mais elle refusa poliment.

- C’est une sainte, claironnèrent les nains.

À l’heure du coucher, ils lui proposèrent le lit de son choix, mais elle refusa poliment. Le plancher sera le meilleur des matelas, avait-elle ajouté.

- C’est un ange, entonnèrent les nains.

Au coucher, la nuit succéda. De baisers pointus, Blanche-Neige remercia ses hôtes, qui au matin ne se réveillèrent point. Rongés jusqu’au plus petit os, leurs corps finirent débarrassés dans l’humus d’un bosquet proche.

Pendant des années, la belle Blanche-Neige vécue dans les profondeurs de la Forêt Noire, dormant le jour dans la maisonnette, chassant et buvant le sang des voyageurs la nuit. On dit qu’elle s’éprit un soir d’un beau prince de passage et qu’ils partagent depuis l’immortalité au fond des bois obscurs, épargnés des tourments qui secouent le monde.

Quant au bon roi, il trouva la mort dans l’étreinte de la grande vérole, sans descendant aucun, ni cousin méritant. Son château finit donc hanté par les ronces, où des vagabonds errants, venus s’abriter le temps d’une nuit, prétendirent avoir entendu des lamentations émaner des rares miroirs encore intacts.

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