Quel est le bon choix narratif ?

4 minutes de lecture

On enchaîne avec une seconde question de @Nuajeux@ :

Ok... avec tout ça, y en a plein la marmite. Avant de laisser mijoter je voulais juste vérifier que quand tu parles de choix narratif tu parles des différents points de vue (externe, omniscient... etc)? En déduire que changer de point de vue (si simple à dire alors qu'il en découle tout un bazard) pourrait débloquer ou permettre d'exploiter mieux ou au mieux le potentiel d'une histoire ? Mais comment anticiper le "bon" choix narratif ? Est-ce que c'est possible d'ailleurs d'autant plus quand tu ne sais pas où tu vas ?
Du coup là se prendrait presque la (dé)mesure d'une partie du travail de réécriture...

Réponse de @Lucivar@ :

Le point de vue est un choix parmi d'autres. La narration, c'est tout ce qui va transformer ton scénario en texte littéraire, finalement. Ton choix de narrateur, de point de vue, de temps, de niveau de langage, le rythme de ton texte, son grain, ta manière de raconter et de rendre vivante l'histoire. Bref plein de choses passionnantes qui demandent qu'on se pose plein de questions.

@Nuajeux@ :

Je vois, mais dans toutes ces particularités, y en a qui me semblent assez intuitives et faciles à appréhender genre rythme, grain... et je crois que si tu es honnête en racontant ton histoire ça vient assez naturellement, mais le point de vue narratif, j'arrive pas à appréhender tout l'enjeu. Par exemple, il me semble que ça va même jouer sur ta façon d'utiliser l'environnement pour évoquer les émotions d'un personnage par exemple si tu ne peux le faire de manière directe. Des trucs comme ça... Et oui tout un tas de questions...


 Je dirai que le "bon" choix narratif est celui qui est tenu correctement par l'auteur. C'est aussi ce qui fait le charme de l'écriture : toutes les histoires ont déjà été ecrites mais la différence va reposer sur le point de vue narratif adopté par l'auteur qui va entraîner en cascade énormément de choses.
 Si on prend l'exemple de "Lolita", la même histoire peut très bien être racontée par un point de vue externe et dans ce cas, il y aurait sans doute eu moins d'ambiguïté dans l'interprétation du statut de victime de Lolita et de prédateur de Humbert Humbert, car le narrateur n'aurait pas pu transmettre les pensées de Humbert de manière si forte et surtout si interne justement. Ça modifie non seulement le ton du texte, mais aussi les éléments mis en relief et ceux qui sont tus. Il existe très certainement une histoire similaire avec ce traitement.,
 La force de "Lolita" est justement son point de vue narratif qui implique une mauvaise foi et une ambivalence qui efface complètement l'auteur et son opinion du texte. Cela implique de nier les désirs de l'enfant. C'est fort parce que c'est tenu jusqu'au bout du texte.
 Cela a contribué au malaise du lecteur, ou au contraire (et c'est peut être en cela que cette oeuvre était nécessaire), à mettre en lumière la complaisance d'un milieu littéraire et artistique prônant la pédophilie (cf Matzneff). Car quand on analyse l'oeuvre, il n'y a pas d'ambiguïté, il y a une époque qui a clairement voulu voir une validation d'actes d'emprise criminelles.
 Un autre point de vue narratif aurait été très bien car Nabokov est brillant et aurait su le tenir, mais comme il est brillant il s'est attaqué au choix le plus difficile est aussi le plus signifiant.

 Pour certains thèmes ou certaines histoires, le point de vue "idéal" s'impose de lui même, pour d'autres, on peut trouver des avantages et inconvénients qui rendent les points de vue équivalents... Sur un texte que j'ai corrigé, le point de vue s'est imposé par la faiblesse de l'auteur qui n'était pas capable de donner une voix autre que la sienne à son personnage. Entre un gamin SDF du Burkina Faso et un slameur parisien un peu bobo vaguement issu d'une immigration maghrébine lointaine, y'a un gouffre de langage de dingue. Ne serait-ce que par le phrasé si particulier des africains.
 J'ai pris l'exemple d'Antonio auparavant, et tu as dit une chose très juste le nuageux : son style, sa voix est telle qu'il ne peut internaliser le point de vue. Il a réussi sur le personnage féminin d'Amour, mais cela reste un personnage mythique et mystique qui entre dans un récit mythologique. Le personnage d'Ora, c'est moi qui l'ait écrit car il n'arrivait pas à lui donner une voix autre.

 Donc, ce sont en effet des éléments de réflexions au cas par cas selon l'auteur et ses intentions. Mais un choix de narration (qui commence par le choix du point de vue narratif) va engendrer une cascade de conséquences que l'auteur doit prendre en compte au risque de perdre le fil de sa narration.


@Lucivar@

En fait, ce choix de narrateur et de point de vue implique et induit beaucoup de choses, des avantages et des contraintes. Et c'est ce qui va déterminer ce choix. Est-ce que je vais pouvoir tirer parti des avantages et jouer avec les contraintes ? Quel est le meilleur choix pour raconter ce que j'ai à dire, pour transmettre et faire ressentir au lecteur ce que je veux qu'il ressente. Et est ce que je suis capable de bien le faire de cette manière là ? Quand on est brillant, on s'ouvre plus de choix, c'est très vrai. Il y a des auteurs éclectiquement doués, qui peuvent tout écrire (comme des acteurs pouvant tout jouer) et d'autres qui sont limités dans l'étendue de leur capacité de transformistes, ce qui ne les rend pas moins doués d'ailleurs (encore une fois, on peut faire plein de parallèles avec d'autres métiers, on peut être excellent avec un pinceau et être une bille un pastel à la main), mais il leur faudra faire des choix en fonction.

Les exemples que tu donnes Isabelle, sont parlants. Il y a plein d'auteurs accomplis qui ne savent pas écrire des personnages de l'autre sexe, ou qui ne savent pas écrire des enfants... Il y en a dont le style et la voix les cantonne à certaines narrations pour exprimer toute leur singularité et leur efficacité...


Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Isabelle K. ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0