Chapitre 26 : jeudi 21 avril 2005

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Ce jeudi soir-là, après son dîner et après avoir fait ses comptes et vérifié une commande qu'elle passerait le lendemain, Maureen s'installa confortablement pour téléphoner à Lawra. Son amie était très prise ces derniers temps par son travail et elles n'avaient pas encore eu l'occasion de se reparler depuis que Mickaël l'avait emmenée à Edimbourg.

- Ca va, Lawra ?

- Oui, très bien. Ca y'est, j'ai terminé ma quinzaine de travail de nuit... Je vais souffler un peu durant ces trois jours !

- Kevin et John vont bien ? demanda encore Maureen.

- Oui, cela fait toujours bizarre à Kevin que je ne sois pas là le soir, mais ça s'est bien passé cette fois. Et toi ? Raconte-moi plus en détails Edimbourg ! J'ai adoré ta carte, tu ne peux pas savoir... Elle m'a donné la pêche ! s'exclama Lawra d'un ton qui prouvait bien son enthousiasme.

- A ce point ? s'étonna Maureen.

- Oui ! J'étais vraiment heureuse et si agréablement surprise que tu me l'envoies, sans compter le fait que tu aies passé là-bas du bon temps avec Mickaël !

- C'était plus qu'une bonne journée, Lawra... Il...

Maureen hésitait, cherchait ses mots. Mais Lawra embrayait déjà :

- Il quoi ? Qu'est-ce qu'il a fait ?

Son amie prit une grande inspiration et dit :

- Il m'a dit qu'il était amoureux de moi.

Lawra marqua à son tour un temps de silence, partagée entre une joie profonde et la crainte de ce que ces simples mots avaient pu provoquer chez son amie.

- Et donc ? finit-elle par demander d'une voix douce.

- Il m'a fait pleurer... Et j'ai été incapable de lui répondre, avoua Maureen d'une petite voix. Aujourd'hui encore... Je n'arrive pas à le faire.

- Est-ce que, pour toi-même, en toi-même, tu arrives à décrire ce que tu ressens pour lui ?

- Cela n'a rien à voir avec Brian, assura Maureen. Mais cela me fait toujours un peu peur.

- Tu te sens comment quand tu es avec lui ? demanda encore Lawra.

- Bien. Détendue. Des fois, il me propose des choses et comprend que je refuse. Je crois... qu'il fait attention à ne pas me bousculer. Enfin, c'est comme cela que j'interprète...

- Des choses comment ?

- Et bien, dimanche prochain, c'est l'anniversaire de sa nièce. Elle aura six ans. Il a promis de s'occuper du repas en famille, pour ses parents, sa sœur, son beau-frère et la petite. Et il a proposé de me les présenter à cette occasion, mais j'ai refusé. Il n'a pas insisté. Il m'a juste dit : "On n'est pas obligé".

Au bout du fil, Lawra hocha la tête. Plus Maureen lui parlait de Mickaël et plus elle était curieuse de faire sa connaissance. Mais ce serait tout un déplacement à organiser pour elle, ce qui restait encore possible, mais elle non plus ne voulait pas bousculer son amie. Maureen continua :

- Tu comprends ce que je veux dire, Lawra ? Il tient compte de mon avis.

- Oui, je comprends. Et je comprends combien cela peut être important pour toi alors que cela devrait être simplement normal et naturel. Mais je crois qu'il fait plus que cela, Maureen. Il tient compte de toi. Il est attentif ou attentionné, ou je me trompe ?

- Tu ne te trompes pas. Il a des petits gestes, des... Oui, des attentions, comme tu dis, que Brian n'a jamais eues. Et, parfois, comme je n'ai pas l'habitude, ça me surprend...

- Et tu recules.

- Un peu, oui. Mais moins qu'au début.

- Bien ! sourit Lawra. Très bien ! Mais, sinon, toi, au fond de toi ? Quand tu n'es pas avec lui, comme ce soir, par exemple. Je ne parle pas dans la journée, parce que vous bossez, c'est différent. Mais si nous n'étions pas pendues au téléphone, tu penserais à lui ?

- Oui. Oui, bien sûr ! Et... Et il me manquerait. Je... J'aurais hâte d'être à dans la nuit, quand il va rentrer. De le retrouver, de lui parler. D'être avec lui, tout simplement.

Grand sourire de Lawra. Mais elle ne dit rien et Maureen poursuivit, un peu hésitante à nouveau :

- Lawra, tu sais... Il... Enfin... Il... Il me donne...

Lawra attendit la suite, patiente. Les mots du bonheur étaient parfois plus difficiles à prononcer que ceux de la souffrance et du malheur.

- Avec lui... Je... J'ai... du plaisir.

Lawra serra le poing de joie, mais ne dit toujours rien. Elle sentait que Maureen avait autre chose à dire encore. Et, en effet, elle poursuivit, très vite, comme si elle ne voulait pas s'appesantir sur cet aveu.

- Alors, oui, tu vois, il me manque. Et avec lui, je découvre vraiment plein de choses, tu sais. La visite à Edimbourg n'a vraiment pas ressemblé aux deux que j'avais pu faire, même si j'avais eu l'occasion de me promener dans la vieille ville et d'aller au château. Là... Il me racontait plein d'anecdotes, on a été au musée du whisky aussi, je n'aurais jamais pensé à y entrer...

- C'est un endroit qui intéresserait vivement John ! fit remarquer Lawra.

- Oui, j'y ai bien pensé, sourit Maureen en réponse.

- Et donc, tu poursuis tes découvertes avec Mickaël ? reprit son amie qui voulait vraiment en savoir plus.

- Oui, vraiment. Il m'a parlé de la France aussi, de sa famille. Il a une façon bien à lui de voir les choses, le monde, la vie... Tout en nuances, en subtilités. Il sait voir des petits détails, et... et ça rend le quotidien plus joli.

- C'est chouette, commenta Lawra. Tout se passe en douceur, alors ?

- Oui, oui. Tu as le bon mot... en douceur. Il ne me brusque vraiment pas, pour rien. C'est... comme s'il savait s'adapter à moi.

- Bien... Et à part le manque, quand il n'est pas avec toi, reprit Lawra, avançant toujours pas à pas, sachant très bien qu'il ne fallait pas bousculer son amie, qu'il fallait l'amener à réfléchir, puis à exprimer sans forcer ce qu'elle ressentait. Est-ce que tu éprouves autre chose ?

- Je me sens heureuse quand il me regarde. Et émue, aussi. Surtout... Enfin, surtout et encore plus depuis qu'il m'a dit qu'il était amoureux.

La main libre de Maureen lissait machinalement le tissu de sa robe. Sa voix tremblait un peu.

- Je ne suis pas sûre, mais... Mais je crois que je l'aime aussi.

- Je le crois aussi, dit gravement Lawra.

- Mais c'est tout un engagement que de le dire, n'est-ce pas, Lawra ?

Celle-ci perçut l'inquiétude dans la voix de son amie.

- Oui, c'est un engagement, répondit-elle avec assurance, pour la réconforter. Mais pourquoi aurais-tu plus peur de cet aveu que d'avoir pris le risque d'ouvrir ta boutique ? Si tu te plantes, dans ton commerce, financièrement, ce sera dur pour toi... Et pourtant, cela tu l'assumes au quotidien. Je ne dis pas que tu le fais sans angoisse, mais tu fais face.

- Oui, c'est vrai, reconnut Maureen. Je n'ai pas vraiment peur, même si certains jours surtout en début de semaine, je n'ai aucun client. C'est maintenant de plus en plus rare, mais cela arrive encore parfois. Mais comme je me rattrape bien en fin de semaine, cela s'équilibre et je ne suis pas dans le rouge. Pas comme la semaine de novembre, là, tu te souviens...

- Oui, je me souviens, répondit Lawra. Donc, tu vois... Tu es capable d'assumer le défi que cela représente d'avoir ton petit commerce. Pourquoi ne serais-tu pas capable d'assumer aussi tes sentiments pour Mickaël ? Ou plutôt... de les reconnaître ?

Au ton de la voix de Lawra, Maureen imagina très bien quelle était l'expression du visage de son amie à cet instant. La même que lorsqu'elle lui avait suggéré de quitter l'Irlande. Tout en douceur, en suggestions, sans heurts... Lawra poursuivit :

- Maureen, ne te force pas si, pour l'instant, les mots ne viennent pas d'eux-mêmes. Je suis certaine que tu te surprendras toi-même un jour à lui dire "je t'aime". Que cela viendra si naturellement que tu en seras la première étonnée de ne pas l'avoir dit avant. Mais en attendant... Il est d'autres manières de montrer ses sentiments, son attachement. Et je pense que tu peux le faire. Que tu le fais déjà.

- J'espère..., soupira Maureen.

- J'en suis certaine, conclut Lawra avec assurance.

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