Chapitre 16 : mardi 22 mars 2005

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- Chef ?

- Hum, oui, Jonathan ?

- Dites, c'est pas trop, là, pour la cuisson des carottes...

- Ah, merde, t'as raison... Flute, zut ! Bon, on va rattraper ça, tiens regarde. On a de la chance, la carotte, ça se tient bien. On va faire une sorte de purée caramélisée. Avec l'escalope de canard, cela ira très bien.

- Est-ce que je mets un peu de thym ?

- Hum... Pas mal comme idée, vas-y, improvise, mon gars ! Faut qu'on rattrape le coup...

Mickaël se reprit, se reconcentra. Fallait pas qu'il perde le fil, pas maintenant, en plein rush.

"Allons, Micky, concentre-toi, bon sang, concentre-toi... Pense pas à Maureen, pense pas à ses yeux, pense pas à sa bouche, pense pas à sa peau... Pense pas, pense pas, pense pas... La commande de la 5, ça y'est, c'est bon. Pas con, Jonathan, définitivement pas con... La 9, maintenant... Pense pas... Pense pas à son regard, quand elle a chaviré, qu'elle t'a fait chavirer aussi... Ok, un velouté d'asperges... Velouté, comme sa peau... Un pavé de bar aux algues. Faut que je lui fasse goûter ça... Il faut qu'elle me laisse lui faire goûter ça..."

Et il tourna, observa, surveilla, relança, saupoudra.

Encore ses yeux... Non, il ne devait pas penser à ses yeux... Ni à son ventre si accueillant, ni à ce rayon de soleil sur son sein, ni à ses mains si fines, ni à cette mèche de cheveux sur son épaule, ni...

- Garde la sauce au chaud, Jonathan, attention qu'elle ne bouille pas... Juste frémissante... Là, tu vois, la température. L'huile, pour le poisson, faut qu'elle soit chaude, pas bouillante... Quand elle commence à frémir comme cela, c'est déjà limite...

Et il ajouta, reprit, goûta, mélangea...

Maureen, Maureen, Maureen...

Enfin, la dernière commande. Enfin, le dernier plat. Et, ce soir, les derniers clients ne voulaient pas le voir. Ce n'étaient pas des habitués. Il sortit dans la ruelle, derrière le restaurant, là où donnait le petit couloir du vestiaire. Nuit fraîche et humide, odeur des poubelles, sur le côté. Il s'adossa au mur, leva les yeux, devina des nuages sombres qui couraient dans le ciel marqué par la lueur des fenêtres de la ville.

La soirée avait failli partir à vau-l'eau. Heureusement que Sam avait assuré. Heureusement qu'il lui fallait se concentrer sur la formation de Jonathan. Heureusement que ce dernier n'était définitivement pas con et plein d'idées. Oui, il n'était vraiment pas dans le coup, ce soir. Il apprécia le silence de l'instant, après la tension de la soirée. Le travail était terminé, l'équipe achevait le rangement et le ménage. Il avait besoin d'être au calme, de retrouver la fraîcheur de la nuit. Maureen avait vraiment occupé toutes ses pensées.

Maureen, Maureen, Maureen...

- Dis donc, Micky, t'étais pas dans l'coup, ce soir !

La voix toujours gouailleuse de Sam le tira de sa rêverie. Il se tourna vers son ami, ce grand gaillard un peu maigre, au visage fin couvert d'une petite barbe bouclée, aux yeux toujours rieurs.

- Ca arrive, fit-il simplement.

Sam sortit son paquet de cigarettes de sa poche, en alluma une et commença à fumer. Mickaël n'avait jamais compris comment Sam pouvait être bon cuisinier et fumer. Le tabac altérait le goût et l'odorat. C'était aussi une des leçons qu'il avait retenue de ses années d'études au lycée hôtelier. Il en avait déjà parlé avec Sam, mais il n'était pas là pour lui faire la morale. Son ami savait ce qu'il avait à faire.

Première bouffée. La fumée qui s'envolait et partait rejoindre les nuages. Et la question de Sam qui le surprit, alors que... il devrait être habitué, pourtant.

- T'as levé une petite ?

- Hein ?

- Me raconte pas des craques, Micky. T'as une fille dans l'collimateur..., continua le grand jeune homme en soufflant une nouvelle bouffée.

Il ne répondit pas. Il n'avait pas tellement envie de parler de Maureen à Sam, en tout cas, pas tout de suite, et surtout pas de lui raconter ce qui s'était passé la veille.

- Allez, dis quelque chose, bon sang ! Blonde ? Brune ? Rousse ?

Il soupira. Il connaissait bien son Sam. Têtu comme une bourrique, dès qu'il s'agissait de lui tirer les vers du nez à propos d'une fille. Maureen n'échapperait pas à la règle. Il n'avait pas encore trouvé la parade à la curiosité de Sam.

- Châtain, lâcha-t-il simplement.

Mais c'était le regard de Maureen qui dansait devant ses yeux, et non sa chevelure, comme depuis le début de la soirée, comme... depuis plus d'une semaine qu'il l'avait rencontrée. La réponse de Sam, un rien désabusé, ne tarda pas. Son ami était bien décidé à ne pas lâcher l'affaire :

- Tu devrais te mettre aux blondes, je t'ai déjà dit...

Mais Mickaël avait bien compris la manœuvre. Il n'avait pas envie d'en entendre plus. Se redressant, il dit, d'un ton un peu tranché :

- Bon, allez, j'y vais.

- Ouais, c'est ça... T'es pressé de partir, on dirait ! lança Sam avec ce ton un rien moqueur dans la voix. Surtout, salue-la bien de ma part ! Et bonne b...

Mickaël rentra dans l'arrière-cuisine en pensant : " Des fois, Sam, t'es trop c... ", mais sourit avec amusement.

Il ressortit peu après, remonta sur son vélo. La ruelle, puis le boulevard, quasi désert. Il franchit la Clyde, eau sombre aux reflets de la ville, changea de quai. Une ou deux voitures, un taxi, là-bas, qui tournait vers le pont. Petit crachin qui mouillait ses cils, première à droite, deuxième à gauche, traverser l'autre boulevard, remonter... Il reprit son chemin habituel, tentant de clarifier ses pensées. Si tout ce qu'il lui fallait, c'était juste de passer devant chez elle, comme pour s'assurer qu'elle était toujours là, que tout allait bien, alors, il s'en contenterait... Mais cela lui ferait-il du bien à lui ? Il ne pouvait oublier son regard, lointain, quand, après l'amour, elle s'était tournée sur le côté. Il l'avait regardée un moment, admirant le dessin de sa colonne vertébrale, puis il n'avait pu s'empêcher de soulever la mèche de ses cheveux qui tombait sur son épaule. Il avait eu envie d'effleurer encore cette épaule, de déposer un baiser à la naissance de son cou. Sa main avait rejoint celle de Maureen, il s'était penché un peu au-dessus d'elle et là... Il avait vu ce regard lointain, un peu perdu. Il n'aurait pas dû, alors, être surpris par ses mots. Son besoin d'être un petit peu seule. Que s'était-il passé ? Qu'avait-il fait ?

Il crispa les mâchoires, serra plus fort les mains sur son guidon. Dépassa la rue par laquelle il remontait, avant. Avant l'autre semaine.

Avant Maureen.

"Fais demi-tour, Micky, fais demi-tour..."

Mais il continua, laissa la première rue de côté, tourna sans hésitation dans celle de la jeune femme, se mit en danseuse pour grimper la côte plus aisément. Un coup de frein, son pneu arrière dérapa légèrement sur le bitume mouillé.

La fenêtre de la chambre de Maureen était encore éclairée.

**

Il était revenu.

Il était revenu alors qu'elle n'arrivait pas à trouver le sommeil et, pourtant, elle s'était jetée à corps perdu dans sa journée de travail. Par manque de chance, c'était un mardi, le premier jour de la semaine et jamais celui où elle réalisait les meilleures affaires. Elle avait vu peu de clients, mais avait pris soin de bien ranger sa livraison de fleurs, s'était absorbée dans la composition de quelques bouquets ronds, avait soigné les plantes en pot, puis avait trié les fleurs restant du dimanche précédent, avait mis de côté quelques boutons à peine éclos, mais dont les tiges, trop courtes, ne pourraient lui permettre de faire des bouquets. Elle les utiliserait pour des cadres ou des petites compositions, à défaut de les proposer à Mickaël qui ne reviendrait pas...

Il était revenu et n'avait pas hésité une seconde à frapper à sa porte, alors qu'elle avait laissé la lumière allumée dans sa chambre, incapable qu'elle était d'affronter la nuit, l'obscurité. Elle resta incrédule en entendant les coups répétés à sa porte. Elle crut que c'était chez les voisins, ou que son imagination l'entraînait trop loin. Mais non... C'était bien chez elle qu'on frappait en pleine nuit, à un peu plus de minuit passé.

Elle se leva, souleva un coin du rideau et resta figée en voyant que Mickaël se tenait là. A cet instant, il leva les yeux vers l'étage et la vit, lui sourit. Alors, elle laissa retomber le rideau, chaussa ses petites mules et descendit l'escalier, pour lui ouvrir.

A peine la porte franchie, il la prit dans ses bras, l'attira contre lui, plantant son regard vert dans ses yeux gris-bleus où se levait une espérance qu'il avait rêvé de voir. Il apportait avec lui la fraîcheur de la nuit, mais cela ne la gêna pas. Au contraire : elle aima cela. Un bras passé derrière ses reins, l'autre main remontait déjà dans son cou, soulevait les mèches de ses cheveux un peu désordonnées par son début de nuit marqué par l'insomnie.

Elle retrouva avec soulagement son regard d'un vert si profond et lumineux. Lui reprit, avec un soulagement similaire, sa bouche. Et ses lèvres.

Soyeuses.

Son baiser était doux et léger, mais, bien vite, elle le lui rendit avec passion. Il en fut un peu surpris, mais profondément heureux et s'abandonna à cet élan qu'elle initiait.

La chambre de Maureen les accueillit sans plus tarder. Les vêtements de Mickaël tombèrent au hasard sur le sol et il entraîna la jeune femme vers son lit. Il était heureux de se retrouver là, alors qu'il avait craint jusqu'à quelques minutes plus tôt qu'elle ne lui ouvrît pas, qu'elle ne veuille pas le voir.

Il avait craint d'aller trop vite.

Et pourtant, c'était elle qui l'entraînait, l'emmenait déjà vers un nouveau voyage, avide de retrouver leur monde. Alors, pour elle, il en redessina les contours, réinventa la tendresse, insuffla de la passion, raviva encore et encore le feu du désir.

**

- Qu'est-ce qui te fait peur, Maureen ? demanda doucement Mickaël en repoussant une mèche de son front.

Ils étaient allongés face à face. Il vit son regard flancher. Encore cet éclat de douleur qu'il voulait tant effacer. Elle répondit, simplement, sans détours, avec cette exigence de sincérité qu'elle s'était promise d'avoir si... si jamais il revenait :

- C'est compliqué. A raconter. Je n'ai pas envie... de raconter. Pas... pas maintenant.

- D'accord, fit-il avant de l'embrasser tendrement.

Puis il reprit :

- Mais est-ce qu'au moins, on peut passer des moments ensemble ? Comme dimanche après-midi ? Comme cette nuit ? Est-ce que tu veux bien que je revienne, les autres nuits, après mon travail ? Est-ce que tu veux bien cela ?

- Oui, répondit-elle en venant appuyer son front contre sa poitrine.

Il referma alors ses bras sur elle, embrassant ses cheveux, le cœur battant d'avoir au moins pu obtenir cela, cette certitude qu'elle voulait bien continuer. Sans connaître encore grand-chose de son histoire, de son passé, il se douta que ce petit mot, ce petit "oui" venait de loin, qu'il avait franchi bien des barrières pour pouvoir être prononcé, audible. Il fit glisser sa main de l'épaule droite de Maureen au creux de son coude. Il sentit contre son torse la poitrine ronde et ferme de la jeune femme. Ses seins étaient merveilleux. Il les adorait déjà. Ni trop gros, ni trop petits, aux aréoles d'un rose un peu soutenu, de cette teinte qu'il trouvait très harmonieuse avec le grain de sa peau.

- Alors, fit-il, lundi prochain, je t'emmène visiter une distillerie. Et voir la campagne, autour de Stirling. C'est la région d'origine de mon père. Ce n'est pas très loin de Glasgow, mais cela nous fera sortir de la ville.

- Je veux bien, murmura-t-elle.

Elle voulait bien. Oui. Oui, elle voulait bien. Et surtout, elle ne voulait plus qu'il parte. Elle se laissa alors aller à son étreinte, Mickaël caressant son épaule, puis embrassant sa poitrine, suçant un de ses tétons, entamant un nouveau ballet de ses mains sur sa peau. Une boule se forma dans sa gorge. Elle n'aurait pas cru qu'il serait revenu, vraiment pas cru. Alors, c'était certain, même si elle doutait, même si elle ressentait encore parfois de la peur, elle ne le remettrait pas à la porte. Elle devait être plus forte que la peur, que ses souvenirs.

Car Mickaël n'avait rien à voir avec son passé et cela, c'était sa chance.

Leur chance.

**

Il était revenu.

Et se dit que c'était vraiment la meilleure chose à faire. Pour elle. Pour lui. Au moins, maintenant, il savait. Il savait qu'elle ne voulait pas raconter. Pas encore. Que c'était compliqué. Il savait aussi qu'elle voulait bien qu'il revienne. Le soir, la nuit. Qu'elle voulait bien de lui dans son lit. Avant, peut-être, de vouloir de lui dans sa vie. Et qu'elle voulait bien, aussi, aller à Stirling le lundi suivant.

Cela n'avait l'air de rien, mais, dans sa tête, les choses étaient plus claires, quand elle lui répondit :

- Je veux bien.

Elle voulait bien. Il rouvrit les yeux, fixa le plafond. La respiration de Maureen était calme. Apaisée. Leurs jambes étaient emmêlées. Par toutes les fibres de son corps, il ressentait sa présence, la douceur de sa peau, la chaleur de son ventre, le parfum de sa chevelure. La main de la jeune femme caressa son torse, se glissa sous son bras. Il resserra son étreinte. Il avait envie d'elle. Encore. Mais, même s'il s'était efforcé d'agir avec mesure, elle l'avait précédemment entraîné si loin qu'il avait craint d'aller trop vite. Là, il allait prendre le temps. Car il voulait pouvoir savourer, enfin, sans retenue. Tout d'elle. Il voulait tout goûter d'elle, ce qu'il n'avait pu encore faire.

Il caressa, embrassa, suça, lécha, explora, dégusta, savoura. Elle frémit, gémit, se perdit, mais poussa un petit hoquet de surprise alors que Mickaël plongeait entre ses cuisses, pour lui donner le baiser le plus intime qu'elle ait jamais reçu. Non, jamais Brian ne l'avait embrassée là. Mais elle était déjà trop engagée dans ce voyage voluptueux pour le refuser.

Et quand le cri de Maureen fusa, que le prénom de Mickaël se répercuta sur les murs de la chambre, il se demanda alors s'il avait jamais goûté nectar plus délicieux, chair plus suave et petit bouton de rose plus délicat et sensible.

Il aurait pu s'endormir là, le front sur son ventre, la joue contre sa cuisse, le nez dans ses fragrances. Mais il voulait voir son visage, son regard, une dernière fois avant de plonger dans le sommeil. Il abandonna à regrets le nid douillet de sa toison, se redressa et s'allongea tout contre elle. Sa poitrine se soulevait encore, à un rythme rapide. Le rouge qui était monté de sa gorge jusqu'à ses joues refluait lentement. Elle avait les yeux fermés, la bouche entrouverte, les lèvres formant son prénom. Ses cheveux s'étalaient sur l'oreiller. Ses mains étaient encore crispées sur le drap.

Il en sourit. Heureux de lui avoir apporté un orgasme intense. La joie l'envahissait. Oui, à cet instant, alors qu'il se rallongeait contre elle, il ressentait de la joie. Il était joie. Et harmonie.

Elle rouvrit les yeux, le regard encore nimbé de plaisir. Il y plongea, ravi. Et s'endormit sans se rendre compte qu'elle éteignait la lumière. Oui, il s'endormit, les parfums de Maureen se mêlant aux effluves d'Harmonieux.

Il avait trouvé la femme d'Harmonieux.

La femme de sa vie.

Maureen.

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— Arrêtez, arrêtez ! lança le chevalier en riant. Cela peut arriver à tout le monde.
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— Redressez-vous enfin ! insista Cole. Nous ne sommes ici qu'entre nous, personne ne vous tiendra rigueur d'un manque au protocole.
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— Je ne suis pas vexé. Au contraire, je suis plutôt d'accord avec vous. Mais... (Cole désigna le décor d'un geste ample de la main) Il n'existe aucun autre endroit près de la capitale qui me rappelle autant ma ville natale.
— Et d'où venez-vous exactement ?
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— J'aimerais beaucoup que vous me montriez à quoi ça ressemble, souhaita Ceti.
— Si l'occasion se présente, pourquoi pas.
 Ceti se retourna pour observer le paysage. Elle imagina à quoi pouvait ressembler les grandes plaines enneigées des montagnes, les hautes murailles de la ville et le Temple, célèbre lieu de pélerinnage. Dans sa vie, elle n'avait quitté Dhilia qu'à trois reprises, sans jamais voyager plus d'une demie journée. Elle n'arrivait tout simplement pas à concevoir le panorama de l'Oblihati. De ce fait, elle s'aidait des marguerites pour recouvrir son point de vue actuel d'un épais manteau blanc. Un léger sourire apparut sur son visage.
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— M'aimez-vous ?
 Le chevalier accusa la surprise. La servante de la princesse se retourna pour lui faire face et le regarder dans les yeux. Cole la considéra d'un regard interdit, bouchée bée. Les secondes s'écoulèrent lentement, et l'espace d'un instant, il pensa avoir compris de travers. Mais la jeune femme poursuivit.
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