Ohé ohé, châtelaine abandonnée

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Non ! Louise de Carbon marquise de Gaupe-en-Panard n'allait pas condescendre à s'occuper de façon triviale. Non, elle n'allait pas faire du macramé géant avec le tissu des tentures. Non, elle ne piquerait pas des broderies narrant, en enluminures et coloris, les gestes de ses ancêtres endoloris. Non, sacrediantre ! Elle ne prendrait pas de longs bains absurdes la laissant suffisamment amollie pour ne plus faire que dormir ! Jamais. Louise de Carbon ne s'amollirait plus jamais, n'obéirait plus jamais ! Elle incarnait à présent la rigueur de la révolte. D'ailleurs elle se tenait là, debout au beau milieu de sa chambre, telle une cravache prête à s'abattre et ne cillerait pas devant l'ennemi.

Ennemi malheureusement absent, ne voyant rien de sa révolte et même s'en contrefichant éperdument.

Et tandis que Louise s'épuisait depuis des heures à regarder la porte avec véhémence, les poings serrés, prête à manger le nez de tout visiteur, l'ennemi lui, vaquait. Force était de constater que personne ne lui rendait visite, pas même ses geôliers.

C'est à la faveur d'une soupe misérable, qu'une cigogne de livraison lui avait apportée par la fenêtre, que la prisonnière avait rempli son estomac. Elle finit par s'endormir sur le bord de son lit, histoire qu'on comprenne bien qu'elle n'allait pas s'installer dans un confort hypocrite.

Fringard brisa soudain la porte, presque nu, brandissant son épée incandescente et zébrée de sang. L'avisant, éplorée sur son coin de plumard, fière comme l'armée, il proclama « J'ai tué la ville entière pour vous, ma mie ! ».

Elle se redressa, noble comme une statue grecque et répondit « Je ne mange pas de ce pain-là ! » tout en lui ouvrant malgré tout ses bras.

— Si vous n'aimez guère la mie, il me reste de la baguette ou de la ciabata, à moins que vous ne préfériez du sans gluten ?

Elle brisa un pot en porcelaine, cette boulangerie se moquait d'elle !

— Ce sera du levain, ou ce ne sera rien ! le méprisa-t-elle tandis que le forcené lui découpait d'affreuses tranches de campagne gris, méprisant sa commande !

— Quel outrecuidance !

— Non, reprit-il, seulement du bi-cuit ! Il y en un peu plus, je vous le mets quand même ? continua-t-il en découpant de son membre de métal un sauciflard qui bavait sa graisse sur le présentoir.

— Non, malotru ! glapit Louise

« Ah ah ah » ricana le chevalier dénudé, « oh oh oh » renchérit le saucisson mal ficelé.

— Noooooooooooon ! cria Louise en rouvrant les yeux.

Dans l'obscurité, l'ombre déclinante de Fringard dansaient encore avec les images de viande et de pain, leur farandole l'appelait depuis les limbes de son âme enfermée. Cette soupe à l'eau ne lui avait pas suffi, Louise avait faim et se sentait congelée. Elle se redressa, enfila l'énorme couette qui sentait le poisson et écouta son ventre faire du tapage nocturne. Dans la pâle lumière de sa fenêtre brillait un broc d'eau sur la commode. Elle l'engloutit séance tenante, puis s'avança vers la vitre. Au loin brillait le constant carnaval qui bordait le casino de sa belle-tante. Belle... pfi ! Que nenni ! Vilaine comme une mauvaise grippe, oui ! Elle lui paierait cet enfermement !

De l'air, il lui fallait de l'air. La marquise ouvrit la fenêtre, huma les courants froids pleins d'odeurs marines. Elle soupira longuement, non pas de dépit, mais de hargne, en méprisant l'horizon.

Trois mouettes insomniaques vinrent lâcher leurs intestins sur le parapet, l'éclaboussant de nacre gluant.

— Horreur ! gronda une voix terrible, au-dessus de la sienne. Maudits cloportes volants !

Louise s'immobilisa. Qui avait parlé ? Fringard, tout nu, agrippé à la muraille ? Quelqu'un d'autre, tout nu, rivé aux briques tel une gargouille lubrique ? Son sang refroidit s'échauffa. Son orgueil se fâcha, alors que sa curiosité se dardait.

— Qui vient me libérer, ainsi déshabillé ? adressa-t-elle à l'obscurité, rêvant de voir un barbare bondir des ombres, courageux et prêt à l'emporter.

— Hm... Si mes pierres visqueuses t'évoquent quelque nudité, crois bien que ce n'est pas voulu, petite marquise, reprit la voix terrible.

Se penchant vers le rebord, en prenant soin de ne pas toucher les flaques opaques laissées par les volatiles, Louise n'aperçut aucun humain courageux et dévêtu, juste la longue trogne rocheuse de Beoffroy, ponctué de fenêtres s'ouvrant une à une, comme fleurissant.

— Ah... Maître donjon, sur ton rocher dressé, ce n'est que toi...

— Que moi ? se fâcha l'immeuble. Le seul bâtiment du quartier – peut-être même du monde – capable de parler, et "ce n'est que moi" ? Ton mépris te perdra, Louise.

« Dites ! Il y a des gens qui dorment ! » résonnèrent quelques voix depuis les ouvertures.

La marquise fit mine de refermer la fenêtre, discuter avec un donjon en étant huée par les habitants ne lui plaisait guère.

— Si le mépris tuait, la duchesse se serait déjà empalée sur ses propres diatribes, trancha-t-elle. Adieu.

— Attends...

La noble rouvrit sa fenêtre, d'avance lasse d'une éventuelle discussion. En plus, les courants d'air l'incommodaient.

— Que voulez-vous, cher Beoffroy ?

— Je m'ennuie...

— Tout le monde s'ennuie, c'est le fait dans la noblesse.

« C'est clair ! surtout la nuit ! »

— Rien ne se passe...

« On s'en fout ! Dormez ! » glapirent en chœur les vitres

— Louez donc votre chance ! reprit Louise, agacée. Qui veut de l'action ?

— Mouettes et goélands m'utilisent comme perchoir...

— Ainsi que le roi et la reine s'assoient sans vergogne sur leurs vassaux ! Nous voyez-vous nous plaindre ?

« Nous aussi on aimerait s'assoir… et dormir ! » crièrent les voix, en jetant des patates par les fenêtres.

— Je ne puis marcher. Toujours le même paysage marin, je vois, gémit Beoffroy, en regardant les racines tomber. Et les lumières du casino me donnent des migraines, la nuit.

— Comme je vous comprends, moi aussi je suis enfermée, dans vos murs, passablement sales et humides, soumise aux migraines et aux brillances de ce sordide édifice qui blesse la nuit. Mais, me plains-je ?

— La vie est trop nulle...

« C'est clair ! admirent les voix. Laissez les gens dormir, ça ira mieux ! »

— C'est ce qui fait son sel, voyons, dénigra Louise. Être enfermé n'est rien, cela est bon pour le teint !

— Mais je suis déjà noir et couvert de bernacles ! Je ne sais même pas comment ils sont arrivés jusqu'à moi ! En plus je pue le poisson !

— Les omégas-trois sont, parait-il, excellents pour améliorer les humeurs, vous n'avez aucune raison de vous plaindre !

« Raaaaaaaaaaaaahhhh »

— Grmmblbmmbbbl...

— Allons, cessez vos jérémiades, mon cher fort (et vous autres aussi), votre situation est clairement bien meilleure que la mienne. D'ailleurs, j'ai froid, adieu !

La fenêtre se referma. Beoffroy frissonna sous sa charpente, personne ne le comprenait.

Le vent cessa d'envahir la chambre. Louise se laissa tomber sur le parquet plein d'échardes, personne ne la comprenait.

Dans les chambres, les habitants essayèrent de se rendormir, sans succès. Une nuit pourrie les attendait. Personne ne les comprenait.

Sur le toit du donjon, les mouettes se disputaient hardiment pour un perchoir, l'une d'elle tomba en contrebas, s'enfonçant dans la boue. Les autres ricanèrent. Personne ne la comprenait.

En bas du fort, deux êtres étranges profitaient de la nuit pour pénétrer ses entrailles, laissant derrière eux un petit chien perdu, philosophant tout seul dans l'ombre. Lui non plus, personne ne le comprenait.

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