Partie 2 : Le profanateur

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e n'était pas un simple paladin, mais un exarque. Un livre ouvert sculpté dans de l'or maintenu par un trident doré ornait chacune de ses épaulières en plaque.

— Silence... j'ai dit silence ! cria-t-il en se bouchant les oreilles.

Un mauvais pressentiment envahit Démétria. L'homme n'était pas dans son état normal. Il délirait. La folie s'emparait de lui malgré sa ténacité à résister aux sombres murmures tentant de contrôler son esprit. Elle devait l'aider.

Elle prit l'encensoir en argent accroché à sa ceinture. Trop tard. En hurlant, le paladin chargea le fléau levé. Impressionnée par la rapidité de l'homme en armure lourde, elle esquiva sur le côté au dernier moment. L'arme frôla sa tête et vint cogner la relique, l'envoyant voltiger loin derrière elle.

Le guerrier se repositionna faisant tournoyer son arme, prêt pour un nouvel assaut. Sa respiration était forte, irrégulière et il grognait.

— Faites taire les murmures...

Les ténèbres prenaient le contrôle de son corps, seul son esprit résistait encore. La Lumière ne l'avait pas abandonné.

Le combat était inévitable. Démétria se méfiait de lui, on ne devenait pas exarque du jour au lendemain. C'était un vétéran de guerre. Un puissant combattant aux épaules de gladiateurs recouvert de la tête aux pieds de plaques de métal. Elle ne pouvait pas lui opposer beaucoup de résistance. Masse en mains, elle l'attendait.

Il fonça sur elle bouclier levé. Le marteau frappa violemment sa défense l'arrêtant net dans sa course. Les coups peu précis mais puissants martelèrent son égide empêchant toute riposte. Il ne pouvait qu'encaisser. Le paladin ne reculait pas pour autant. Sans tergiverser, il lâcha son bouclier et se lança à corps perdu sur son adversaire. La masse s'écrasa sur son épaule gauche, mais il réussit à atteindre les côtes de la femme avec sa boule recouverte de piques.

Démétria grimaça : les pointes percèrent sa cotte de mailles. Puis un choc froid comme du fer vint la cogner si fort au visage que des dents volèrent en éclats. Elle tomba à terre lourdement. Elle roula sur le côté et donna un coup de marteau dans le creux du genou de l'homme, qui à son tour s'écroula.

Le paladin se tenait la jambe criant de douleur. Elle était brisée et le poids de son armure l'empêchait de se relever. Alors il rampa vers elle aussi vite qu'il le pouvait en chuchotant.

— Les murmures... ils sont trop forts...

Le monde de Démétria tournait. Hébétée, elle se releva lentement s'appuyant sur son arme. Ses jambes tremblaient et elle dû faire beaucoup d'effort pour se remettre debout. Sa vue était trouble. Elle passa ses doigts sur ses dents qui lui faisaient horriblement mal, cherchant du regard son encensoir.

Là !

À quelques mètres d'elle, la relique suspendue à des chaînes se trouvait à côté d'un cadavre dévoré par les vers. Elle se dépêcha de l'atteindre pendant que l'homme combattait son démon intérieur. En trois enjambées, vacillant à chaque pas, elle l'attrapa et récita un sort de purification. Une lumière diffuse ainsi qu'une fumée blanche en émanèrent, propageant dans la clairière une odeur agréable.

Progressivement, le paladin se calma. Son regard devint lucide mais la couleur de ses yeux ne changea pas. Le sort ne fonctionnait pas comme elle l'aurait espéré.

— Quel est votre nom exarque ? Et à quel Ordre appartenez-vous ? lui demanda-t-elle d'un ton mordant.

Les lèvres de l'homme bougèrent frénétiquement sans qu'aucun mot ne sorte de sa bouche. Puis il réussit à articuler quelques parties de phrases.

— Je... Mizar... exarque... l'Ordre du Jugement...

L'Ordre du Jugement ? Parfait, elle les recherchait.

— Je m'appelle Démétria, la Matriarche m'envoie vous assister dans votre mission. Que vous est-il arrivé ? Et où sont vos hommes ?

La voix de l'homme était à peine perceptible.

— Les cultistes... éthérés... mes hommes... morts, je suis ... plusieurs jours ... traque le dernier...

Elle ne comprenait pas tout, mais devinait ce qui s'était passé. Les paladins avaient péri contre le culte. D'après ce que l'homme lui expliquait, il poursuivait le dernier survivant de cette secte.

La Matriarche redoutait que le culte ayant semé la terreur plusieurs années auparavant soit toujours en activité après qu'elle eut plusieurs rapports inquiétants. S'il n'avait pas été éliminé, cela signifiait qu'il cherchait à nouveau à ouvrir la Porte Noire. L'Ordre du Jugement avait reçu la mission de les retrouver et les éliminer. Habituellement, il restait en contact avec la capitale pendant ses investigations. Cependant, depuis des jours toutes communications étaient rompues. C'était pour cette raison que la Matriarche avait choisi Démétria, l'une de ses meilleures guerrières, pour le retrouver et le soutenir.

L'homme émit des bruits aigus. Il était pris de spasmes et son corps se tortillait dans tous les sens. Doucement, son œil argenté virait à l'orange. Les ténèbres le dévoraient.

Démétria maudit ses pouvoirs insuffisamment puissants pour l'exorciser, et le temps lui manquait pour l'amener à un monastère. Il ne lui restait qu'une seule solution. Avant qu'il ne soit atteint par la folie, elle abrégea les souffrances du paladin d'un coup net et brutal à la nuque avec son marteau.

Sa vue redevint claire et elle se souvint qu'elle n'était pas seule. Jendrick. Où était-il ? Elle balaya du regard la clairière.

— Jendrick ? Jendrick !

Il n'était nulle part. Il avait pris la fuite.

Elle éprouva un vif sentiment de colère qu'elle chassa aussitôt. La mission. Elle devait retrouver le dernier membre du culte toujours en vie. Tant pis pour le marchand, elle avait des préoccupations plus urgentes.

Auparavant, les membres du culte avaient eu recours à de sombres rituels invoquant des mauvais esprits. Des vétalas. Dans leur forme spectrale ils étaient inoffensifs. Mais s'ils prenaient possession d'un cadavre, ils devenaient violents et répandaient la mort autour d'eux.

Cependant quelque chose ne tournait pas rond. Impossible qu'un seul cultiste puisse réaliser un rite d'une telle ampleur pour activer le portail. A moins que...

Démétria déplia la carte qu'elle avait confisquée plus tôt à Jendrick. Elle était au milieu de la Forêt Rouge, dans les ruines d'un ancien temple. La Porte Noire se situait loin au nord-est. Au sud, un pont enjambait la grande rivière qui traversait la forêt menant à la plaine désolée. Quant à l'ouest, à un jour de marche, au fin fond de la forêt se trouvait un caveau. Sans pierre sacrée, son accès était refusé à quiconque voudrait y pénétrer.

Elle rangea le parchemin dans une poche intérieure de son long manteau noir. Elle avait quelque chose à faire ici. Ses pouvoirs conférés par la Matriarche lui permettaient d'activer ou de briser les sceaux de lumière. La protection devait être remise en place. Cela n'emprisonnerait pas toutes les âmes égarées, néanmoins celles assez proches du sanctuaire seraient hors d'état de nuire.

D'un pas décidé, elle monta une à une les marches menant à l'entrée du temple et pénétra à l'intérieur. L'air était sec et une odeur d'acide empestait l'endroit. De grandes éclaboussures rouges parsemaient les murs et le sol aux côtés de divers objets religieux. Les bancs en bois n'étaient plus à leur place, certains étaient retournés, d'autres détruits, sans compter le nombre impressionnant de corps qui jonchaient le plancher.

C'était un véritable carnage.

Afin d'accéder au passage menant à la crypte, Démétria enjamba le corps sans vie d'une femme dont le visage avait été lacéré. Elle devait passer par un couloir étroit suivi d'un escalier en colimaçon à peine éclairé par une torche accrochée au mur. Elle regarda le bout de son arme qui ne brillait pas. L'exarque avait dû purger l'endroit.

Elle fit apparaître dans le creux de sa main une petite boule de lumière, puis elle descendit dans la crypte.

Un long couloir s'étendait devant elle. Avec prudence, elle le traversa examinant avec attention ce qui l'entourait. Le sépulcre semblait banal. Les tombes encastrées dans les murs en pierre avaient été souillées. Elles étaient vides. D'autres escaliers en colimaçon menaient plus profondément. Elle les emprunta pour aboutir dans une pièce rectangulaire illuminée par des braseros. Le passage secret découvert par Jendrick se trouvait en face. Un goulet débouchait sur une salle cachée derrière les murs.

Le plafond se perdait dans l'obscurité. Autour d'elle s'étalaient des restes de morts-vivants ainsi que des bouts de corps déchiquetés. Certains d'entre-eux portaient des armures en cuirs et de la maille. Elle devina qu'il s'agissait des mercenaires engagés par le marchand. Aucun n'avait survécu.

Au centre de la chambre secrète, un énorme disque doré lévitait au-dessus d'un cristal blanc taillé en forme de losange. C'était l'autel sur lequel le joyau devait être posé pour reformer le sceau.

Démétria déposa la pierre délicatement, joignit ses mains et récita une prière. Quand elle eut fini, rien ne se passa.

Elle cligna des yeux. Se serait-elle trompée quelque part ? Elle recommença et le résultat restait le même.

Ce n'était pas normal.

Son regard se posa par hasard sur le mur d'en face. À travers la pénombre, elle discerna un trou hexagonal bien dissimulé. Elle s'en approcha et l'examina. Elle ouvrit grand les yeux quand elle comprit la raison de ses échecs. Deux pierres sacrées étaient nécessaires. Une pour protéger l'église, une pour garder les esprits emprisonnés. Le temple lui-même était une prison.

Jendrick avait omis de lui dire qu'il y en avait une autre.

Elle hurla des injures, le maudissant, furieuse de s'être fait avoir par une ordure de son espèce.

Quittant la salle comme une bête enragée, elle traversa en un éclair les couloirs et monta les escaliers. L'écho de ses jurons parcourut toute la crypte, elle s'étonna presque d'en connaître autant.

Lorsqu'elle sortit de l'église, elle se concentra. Les joyaux de lumière émettaient de la magie, son don lui permettait de la sentir.

Il se déplaçait vers le sud.

Elle se lança à sa poursuite marmonnant entre ses dents.

— J'arrive Jendrick. Cette fois-ci tu n'échapperas pas au jugement divin.

* * * * * *

Il devait atteindre le pont au plus vite. Une fois qu'il l'aurait traversé, il se sentirait plus en sécurité. Mieux vaut les brigands que les morts-vivants. Sa main tenait fermement la sacoche dans laquelle se trouvait son trésor. Ce joyau durement acquis qui lui permettrait bientôt de devenir un homme riche. Un sourire éphémère se forma sur ses lèvres jusqu'à ce qu'un cri perçant le sorte de ses pensées.

Sans s'arrêter de courir, il tourna la tête et vit six paires d'yeux orange à travers le brouillard tournés dans sa direction.

— Malédiction ! s'écria-t-il effrayé.

Il était repéré. Les morts le poursuivaient en émettant des râles. Ils étaient plus rapides que lui. Pour les semer, il zigzagua entre les arbres et emprunta des passages encombrés par de gros rochers éparpillés se dressant sur le chemin. Ça fonctionnait ! Petit à petit il prenait de l'avance. Puis, soudain, alors qu'il jeta un dernier regard en arrière, le sol disparut subitement sous ses pieds.

Dégringolant une longue pente, il se cogna à plusieurs reprises la tête sur des pierres et des grosses branches. Quand sa chute s'acheva, son crâne lui faisait horriblement mal et il lui fallut quelques secondes pour reprendre ses esprits. Sa sacoche se trouvait non loin de lui. Avec difficulté, il se mit à quatre pattes et continua jusqu'à l'atteindre. Il l'ouvrit et vérifia son contenu. Du bout de ses gros doigts sales, il sortit la pierre et laissa échapper un soupir de soulagement.

Les râles s'approchaient. Il ne pouvait pas rester ici. Quand il leva le regard, il vit le bout d'un vêtement bordeaux traîner sur le sol. Un homme vêtu d'une toge trouée sur laquelle de longues chaînes rouillées pendaient, se tenait debout devant lui. Le visage de l'inconnu était recouvert d'ulcères. Il avait de longs cheveux gras et des yeux globuleux d'un noir profond.

L'homme sourit à pleine dents, dévoilant une dentition horrifique baignée par un vert nauséabond et foncé.

— Il semblerait que ce soit mon jour de chance !

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