Nils - au palais - 2

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L’office du roi était bien plus sombre que le lumineux vestibule. Les pierres blanches étaient recouvertes de tapisseries aux tons bruns et rouges et les petites fenêtres, en hauteur, n’éclairaient pas grand-chose. Un large tapis couvrait le sol. Tout près de l’inévitable Ingo, Magnus était assis sous son grand portrait , sur son trône, magnifique fauteuil de velours rouge et de métal ciselé dont le dessin complexe s’élevait comme de hautes flammes au-dessus de sa tête. Un feu, dansait dans la cheminée, à droite de la pièce, donnant vie aux flammes métalliques du trône royal et réchauffant la pièce. A gauche, une large bibliothèque était couverte de vieux livres à la couverture passée, de manuscrits roulés et jetés ça-et-là, de paperasses amoncelées… Devant elle, un large bureau se devinait à peine, caché sous les piles de documents, les cartes, les dossiers, les décrets officiels à signer. Nils se demandait toujours comment son père se retrouvait dans un tel capharnaüm. Cet office était le lieu où le roi passait tout son temps, affairé à gouverner son royaume.

Magnus gronda :

- Où étais-tu encore passé ? Ne me dis pas que tu te cachais encore dans les sous-sols ? Je devrais t’en interdire l’accès… Rodogune désespère de te faire devenir un prince digne de ce nom. Tu te comportes comme un voyou mal élevé. Je ne pourrai jamais te confier les rênes du royaume si tu continues sur cette voie !

- Père, j’ai une requête à formuler…, précisa Nils, vite interrompu par Childeric :

- Mon roi, comme vous pouvez le constater, j’ai retrouvé le prince…

- Childéric, laissez-nous.

Le courtisan fit une sorte de révérence en se penchant bien bas, le nez au niveau des genoux et sortit ainsi, en reculant jusqu’à la porte.

Nils ne put s’empêcher de pouffer en voyant la démarche invraisemblable de Childéric.

Magnus jeta un regard sévère à son fils : même si les courtisans sont souvent insupportables à force de courbettes et autres viles flatteries, on ne peut régner que sur ceux qui nous craignent, mais qui croient nous dominer. Si Nils commençait à rire d’eux, il risquait de les braquer contre lui et de ne plus les contrôler. Le pouvoir était un jeu bien subtil auquel son fils devait apprendre à jouer au plus vite.

Ingo, le conseiller de son père, n’avait toujours pas prononcé un mot. Le visage à moitié caché dans son éternelle capuche, il ne perdait pas une miette de la scène. Rien ne lui échappait jamais, il était à l’affut de tout. Toujours silencieux, il n’ouvrait la bouche que pour susurrer à l’oreille de son maître. Mais qui était réellement le maître ? Magnus était roi, mais qui prenait vraiment les décisions ? Nils avait depuis longtemps compris que son père était manipulé par le Nabot et il enrageait de devoir subir la présence de ce petit homme aux manières caressantes. Jamais un mot plus haut que l’autre, jamais un geste malheureux… Avec son nez pointu, ses grands yeux bleus, ses lèvres fines et son crâne dégarni, Ingo paraissait inoffensif, mais il était redoutable sous des dehors tranquilles. Son regard acéré suffisait à glacer le sang…

Le jeune homme avait tenté d’infléchir son père, de lui faire comprendre le danger que représentait Ingo. Mais Magnus était entré dans une colère noire et Nils avait capitulé. Le petit moine encapuchonné était l’âme damnée du roi.

Childéric avait rejoint la porte et Nils en profita pour revenir sur ce qui lui tenait tant à cœur.

- Père, j’ai une requête à formuler… Je vais avoir vingt-et-un hivers dans quelques jours, et je veux me rendre utile. Vous le savez, je ne supporte pas l’oisiveté, je souhaite travailler au palais. Je m’occupe déjà de certaines questions relatives au royaume, ce dont je suis très fier. Mais, comme vous le savez, j’apprécie particulièrement les métiers qui permettent d’assurer la sécurité de notre peuple. J’aimerais donc travailler avec Bernil dans la garde royale. Je pense avoir appris tout ce qu’un prince doit savoir, mais j’aimerais maintenant savoir me battre, protéger notre pays…Vous m’avez toujours protégé, et je vous en remercie, mais j’aimerais maintenant…

- Je t’ai déjà dit non, Nils. N’insiste pas !, le coupa Magnus.

- Mais, Père !

- Je refuse de te voir traîner dans les bas-fonds… Ta place est au palais, près de moi. Tu dois apprendre la diplomatie, les rouages du pouvoir. Ton indélicatesse à l’égard de Childéric montre que tu as encore beaucoup de choses à apprendre avant de pouvoir régner sur cette cour, et sur ce pays !

Alors que Nils baissait les bras, découragé, il fut surpris d’entendre la voix sirupeuse d’Ingo.

- Sire, si je puis me permettre, votre fils a raison… Il doit apprendre à se battre pour être respecté par son peuple. Vous pourrez toujours lui apprendre la diplomatie et les arcanes du pouvoir quand il fera preuve d’une plus grande maturité…

Magnus souleva un sourcil, l’air surpris.

- Ingo, tu crois que mon fils unique doit suivre ses instincts et aller écouter les enseignements d’un obscur garde crasseux, au fond de sa cellule, pour devenir un grand roi ? C’est ce que tu penses vraiment ?

- Sire, le prince Nils est encore tout jeune. Si vous voulez en faire un jeune homme digne de vous succéder, il faut que le peuple l’admire, le respecte… Quoi de mieux qu’un prince qui combat au milieu des petites gens ?

- Mais je ne me bats pas, moi !

- Sire, vous ne vous battez pas, mais vous êtes le roi légitime ! Personne ne conteste votre force et votre pouvoir… Alors que Nils n’a rien fait pour prouver sa capacité à diriger ce pays.

Nils sentait que la conversation lui échappait et qu’Ingo ne prenait sa défense que pour des raisons obscures qui ne profiteraient qu’à lui-même. A court terme, Nils obtiendrait ce qu’il voudrait… Mais à long terme, la remarque d’Ingo s’expliquerait, on verrait vite l’avantage qu’il tirerait de la situation. Et quelqu’un y aura inévitablement perdu. Nils savait qu’il ferait mieux de changer d’avis tout de suite, avant qu’Ingo n’établisse des plans sur son dos. Mais il rêvait de vivre dans les cachots pour échapper à sa vie malheureuse. Il ne parvint donc pas à se rétracter et fut même soulagé d’entendre son père lui accorder le privilège d’appartenir à la Garde. Toutefois, il s’étonna du statut que son père lui octroya :

- Capitaine de la Garde ? Mais, je…

- Tu ne croyais quand même pas que le fils du Roi, le Prince du royaume, allait devenir simple garde. Tu commanderas aux troupes royales… Retourne voir Bernil et les autres pour leur annoncer la nouvelle. Demande à Mariane de te faire un costume dans les plus brefs délais. Ingo a raison : tu dois arborer nos couleurs avec fierté, pour être le digne héritier de ton père. Sois un bon soldat ! Puis tu deviendras un bon roi !

- Mais je ne peux pas débarquer devant Bernil et lui annoncer que je suis devenu son supérieur du jour au lendemain…

- Cela m’est égal ! Tu es prince, tu commandes. Un point, c’est tout. Tu peux sortir.

- Mais…

Magnus avait déjà tourné le dos et ignorait son fils qui resta un instant immobile et silencieux, devant le trône. Ingo et lui discutaient en chuchotant d’un sujet qui semblait absolument crucial. Nils n’existait déjà plus.

Le jeune homme baissa la tête, dépité, et tourna les talons. Il ouvrait la porte quand son père lui adressa une dernière fois la parole :

- Et ne fais pas honte à ton père, s’il te plaît…

Nils continua droit devant lui comme s’il n’avait rien entendu, mais ces paroles s’ajoutèrent à la liste des petites vexations qu’il avait dû subir si souvent depuis son enfance.

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