Mike Bentwood

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Echo Park et Little Tokyo, Los Angeles

J’ai eu du mal à me lever ce matin. Une douleur lancinante continuait à me lacérer le ventre, à l’endroit où le mastard avait frappé. Dans la glace de la salle de bain, ma gueule m’a presque fait peur. Même sur une peau noire, l’ecchymose autour de mon œil etait bien visible et je voyais mal. J’ai déniché une paire de vieilles Ray Ban teintées et je me suis traîné jusqu’à la cuisine. Je n’avais encore jamais pris une telle dérouillée. Dans ma jeunesse, j’avais eu envie d'essayer la boxe, comme les copains, mais j’en avais vite eu marre de prendre des coups, et surtout, je ne voulais pas risquer de m’abimer les mains. À quinze ans, j’étais déjà plutôt bon au clavier et je me débrouillais pas trop mal avec une Gibson. Je n’avais pas encore décidé de devenir musicien professionnel, mais j’avais compris qu’il me fallait préserver ce capital. Les deux brutes de la veille avaient simplement décidé de me donner un avertissement, sinon ils m’auraient brisé les doigts.

J’ai préparé un café bien fort, j’en ai bu deux grandes tasses. Mon estomac a eu un peu de mal à les garder et j’ai compris que je ne pourrais rien avaler de solide. Je suis resté un moment assis sur le tabouret, les coudes posés sur le bar en attendant que mon corps accepte de me répondre. C’est revenu doucement et j’ai pu me glisser sous la douche. L’eau chaude m’a fait un peu de bien et j’ai eu l’impression de revenir à la vie. Saka et Nash m’avaient donné rendez-vous pour déjeuner à Little Tokyo. On se retrouve souvent dans ce coin, à deux pas de leur bureau et pas trop loin de chez moi. J’ai décidé d’y aller à pied, pour me remettre les idées en place. Une petite heure, la balade n’est pas des plus plaisantes, avec les autoroutes qui séparent les deux quartiers, mais je n’avais rien d’autre à faire de toute façon.

Comme je pousse la porte d’Azay, je me demande ce qui attire tant de monde à cet endroit. Je ne suis pas fan de sushis, j’ai été biberonné aux hamburgers, mais de toute façon, je n’ai pas faim. Mes amis sont installés à une table au fond, Nash se serre pour me faire une place sur la banquette, à côté de lui. Saka me regarde avec un drôle d’air.

« T’as vraiment une sale gueule, t’es tombé dans l’escalier ?

— Très amusant, merci pour ta compassion. Je réponds en essayant de sourire, mais ça m’a fait mal.

— C’est pour ça que tu voulais nous voir ? me demande Nash, pragmatique.

— C’est pas pour partager les sushis avec vous, c’est sûr. Je ne pourrai rien avaler.

— Alors, raconte ! lança Saka. »

Alors je commence mon histoire, en remontant un peu en arrière. Deux soirs plus tôt précisément.

Si on exclut la fumette que j'ai vite arrêtée, je n’ai qu’un seul vice, quand on n’a pas d’engagement avec le trio, il m’arrive d’aller faire un poker. C’est un truc qui m’est resté de ma période étudiante et je me débrouille pas trop mal. Je joue plutôt dans des soirées privées, mais il m’arrive de temps en temps d’aller dans un bar que je connais. Ce soir là, j’était plutôt en veine, et le type d’en face ne l’a pas compris. À trois heures, je lui avais pris presque trente grands [1]. Il m’a accusé de tricherie et il a foutu le camp, furibard. Comme je ramassais mon fric en finissant mon verre le patron du rade est venu me voir.

« Fais gaffe, ce type a la rancune tenace. Il joue comme un pied, mais il déteste perdre.

— C’est qui ?

— Je ne sais pas trop, il vient de temps en temps jouer ici, ça se finit presque toujours comme ce soir. On dit qu’il gagne pas mal de pognon en faisant des affaires sur le port, à Long Beach. Vu les caisses qu’il conduit, ça pourrait bien être vrai. Je l’ai vu arriver une fois en Aston-Martin, une autre en Lamborghini.

— Il vient seul ?

— Non, il est généralement avec deux types, un grand baraqué et un petit à l’air vicieux, ils restent au bar.

— Des gardes du corps ?

— Sans doute, oui. Pas des mecs à qui t’as envie de payer un verre en tout cas. »

Comme je raconte ça à mes amis, Nash me demande.

« C’est eux qui t’ont fait ça ?

— Je peux pas en être sûr à cent pour cent, mais ça se pourrait bien, vu qu’ils m’ont donné trois jours pour rembourser.

— Tu n’es pas allé voir les flics ? demande Saka, connaissant déjà ma réponse.

— Que j’aille leur raconter que je me suis fait rosser en sortant d’une salle de jeu clandestine ? Je fais du jazz, pas du stand-up.

— Ça s’est passé comment ? relance Nash.

— Hier soir, ce matin plus tôt. Ils sont entrés dans le Club un peu avant la fin de notre dernier set. Ils se sont installés au bar et ils ont attendu. Quand on a eu rangé les instruments et pris le dernier verre avec Jerry, Martin et Jeff sont repartis ensemble en voiture, moi j’ai appelé un Uber. J’attendais tout seul sur le trottoir quand ils me sont tombés dessus.

— Ils ne t’ont pas raté ! commenta Mary.

— Je m’en tire pas trop mal, dis-je en remuant les doigts. Avec des lunettes et un chapeau, je serai présentable ce soir.

— Qu’est-ce que tu vas faire ? demanda Nash.

— Je ne sais pas encore, c’est pour ça que je voulais vous voir. Ce fric, je ne l’ai pas volé. Qu’est-ce qui me garantit qu’ils me laisseront tranquille si je leur rend ?

— Tu as raison, dit Saka, jamais céder au chantage, mais tu ne peux pas disparaitre dans la nature et si tu restes à LA, ils te retrouveront un jour ou l’autre. Ils n’ont pas eu de mal la première fois. Je ne sais pas comment d’ailleurs.

— Moi non plus, mais il y a des gens qui me connaissent dans ce bar, ils savent où je joue au moins.

— C’est pas le plus important. Il faut commencer par identifier ton adversaire.

— J’ai pas grand-chose. Les voitures, Long Beach, il a vaguement le type rital, pas très grand, très brun. Sûrement pas latino.

— On a déjà un début, répondit Nash, en signe d’encouragement. Des types qui font du business sur le port avec des caisses pareilles, il ne doit pas y en avoir des masses. Je vais faire passer le mot.

— Je fais quoi en attendant ?

— Rien ! Tu continues à vivre normalement. Ils t’on dit trois jours ? Ça nous laisse au moins quarante-huit heures pour nous renseigner, notre taf, et tu sais qu’on le fait bien.

— Je sais, c’est pour ça que je suis là.

— Pas la peine d’avoir des amis si on peut pas compter sur eux, compléta Saka. »

Je finis mon café, j’embrasse Mary et je serre la pogne de Nash. Le soleil brille sur Los Angeles, je décide de rentrer chez moi et de me recoucher.

[1] 1 grand = 1000 dollars en argot américain

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