Depuis longtemps, Praïzan à des visages

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 Quand la porte s’ouvre enfin, il n’est pas de mot de fin, ils bougent et ne font que bouger. Sur le visage de Mélék, on lit les peurs, celle de tuer, celle de mourir. L’une dévore l’autre et le consensus est passé. Gorgyo et Ztaav sortent et attendent Asquin qui, levé, à le même pas de départ que celui avec qui il était arrivé. Pourtant, dans l’embrasure, il s'arrête, se tourne et s’incline et prononce ces mots :

 “Ce soir, vous m’avez nourris… et j’étais affamé depuis très longtemps.”

 Et part, devant Gorgyo, devant Ztaav, qui suivent de tout leur poids. Il a le pas assuré, l’œil conf- La description du profond air que porte cette marche restera la fantaisie des Lok. La vérité des sentiments nous est inadmissible, elle ne sera donc pas donnée.

 Lok, qu’en est-il de Lok qui suit, comme par destin, le cortège ? Encordé comme il l’est…

 Le palais avait un jardin. Les plantes étaient nées malade, Ztaav l’avait lu. Seul un arbre avait bien poussé, il lui avait simplement manqué l’amour des jardiniers. Un siècle de solitude avait troué le vieil orme domestique et d’une cour de fleurs aveugle, l’arbre-borgne était devenu roi. C’est à lui qu’Asquin choisit d’attacher sa corde. On voulait le faire pour lui, il refusa. En l’attachant, il remarqua des lésions sur plusieurs des branches, des fils trappé dans l’écorce, un poids fantôme sur les rameaux.

 Lok s’approche. Ne peut rien dire.

 Praïzan s’est invité dans la cour. Les murs sont tombés, et les bâtiments, et les maisons, et les monuments, et le tombeau épie la scène.

 “Pas mauvais de finir là dessus. J’aurais le divin dans l’œil avant d’aller le rencontrer.”

 Asquin se tenait à coté de Gorgyo; ensemble ils regardaient une ville qui respirait.

 “Divin ? Mélék à un avantage sur moi et mes livres, lui comprend la ville. Il connait les difficultés d’avoir à trancher dans la nature, d’avoir à tuer sa beauté pour la remplacer par la nôtre. C’est impossible, grouper des roches et des vies dans si peu d’espace, avec si peu de temps, rien que la vie d’une civilisation, et donner à tout cet emmêlement de nécessité un peu d’inutile. La fantaisie crève en ville. Peux-tu imaginer ces architectes ?

 - Non.

 - Le premier a tracé dans la poussière les longues formes d’une déesse, d’autres sont venus, ils ont planté sur son dessin des pierres comme des graines et ils ont axés sur sa poitrine des routes en marbre allant de l’œil des palais jusqu’à descendre dans l'utérus des champs ; ils ont croisés le bras des rivières, en ont fléchis les courbes, fait courir le court violent de son bleu sang et bientôt le courant battait dans les venelles ; et on entendais des poumons gronder sous la montagne de ses seins.

 - Qui était le premier ?

 - Terre, Homme ou Passage. Mon enfance voudrait qu'il soit intelligent, mon cœur sait que Praïzan est enfant des chemins. Le pied à dessiné les villes et il n’y avait pas de rêve ou d’intention ; nous avons eu bien mieux, un événement qui ne se répète pas : le chaos à donné naissance à une étoile qui danse. Peux-tu imaginer tous ces architectes ?

 - Non.

 - C’est normal, on oublie souvent l'immense charge de travail qu'il y a derrières choses qui sont belles.”

 Asquin se tourna alors vers Gorgyo. Il prit ses mains et ses mots accompagnèrent la levée du matin.

 “Merci pour tout. Sans toi, sans vous, je n’aurais jamais connu un autre soir comme celui que je viens de vivre, comme ceux que j’ai vécu tant de fois il y a plus de cinq ans. Merci Gorgyo, merci pour tout.

 - C’est moi qui dois te remercier. Nous tous te devons beaucoup.”

 Un tabouret fut posé sous la corde. On fit un nœud solide et on vérifia l’attache et la branche où le doigt fin des rameaux creusait le sol.

 Trois exécuteurs, un condamné et Praïzan.

 “Dernière volonté, mon gars ?

 - C’est fait.

 - Derniers mots ?

 - Pas grand chose de mémorable. Quoique… si, je voudrais… Si des gens veulent savoir ce qui m’est arrivé, ou simplement si vous parlez de moi, dites que je ne suis pas partit bosquet.

 - On le f’ra savoir. Et les derniers mots que tu voudrais entendre, que ce soit d’nous ou de toi ?

 - Tu avais parlé d’un texte, pendant le diner.

 - Ouais.

 - Je sais pas ce que c’est mais tu avais dit qu’il était beaux. J’aimerais l’entendre.

 - C’est que l’sujet est pas le meilleur, surtout pas pour-

 - Je sais pas où je pars mais Gézadie m’avait dis un jour que ceux qui meurent en marchant, ils marcheront toujours. Alors, je sais pas si c'est comme ça que les dieux ont fait le monde, mais si je pars en entendant un beau texte, peut-être que j’tomberais dans un beau rêve. Pas mauvais ça, passer la vieille nuit en rêvant.

 - Pour toi alors, j’le ferais.”

 Alors qu’Asquin serrais la corde et que les branche tombait lentement atour de lui, il regarda Lok. Il dit.

 “Lok, souris et marche.”

 Il avait un sourire ; son cou était cerné, sa vie fermée au rameau qui l'enfermait et il souriait comme si la vie ne lui avait jamais rien prit. Il portait dans son air un secret, quelque chose que lui seul pourrait donner. Il sourit de tout son cœur ; il sourit de toute son âme ; il sourit de tout son rien et il marche ! Un grand pas et il marchera toujours.

 Ainsi va la fantaisie des Lok, il devait voir un pas dans la chute car il ne pouvait pas accepter qu’un voyage se termine sur autre chose qu’un dernier pas. Il n’était pas censé y avoir de fin, pas à Praïzan, pas au rêve, pas à l’enfance, alors dans ce lieu à la fin de tout Lok rêve qu’Asquin n’est pas tombé, qu’il marche, qu’Asquin ne pleuvait pas, qu’il sourit, et que le voyage ne se termine qu’au fil de l’horizon. Il rêve d’un rameau qui ne crie pas. Il rêve d’un matin chaud. Il rêve de Praïzan. Il rêve et

 Et Ztaav parle, et ses mots tuent et tombent comme attiré par la gravité.

 “Le suicidé prend plaisir dans son acte ; jamais n’a-t-il connu tant de vie dans ses artères. Elles hurlent pour une répète. Tant de vacarme, et un mouvement inconnu de sa chimie. Jamais ne vivrait-il autant qu’à l’instant où le temps s’est révolu. A son dernier saut, la corde et le couteau tranchant, années sont secondes, écrasées sur un sol qui oscille doucement. Ça se presse à se vivre et la vie s’entasse. Un rouge est un soleil, et un petit azur un océan trop profond. Dans les veines, on se bouscule pour se faire sentir, on se bouscule pour vivre. Et voyez le petit crépuscule. Un petit saut, la vie se tasse.”

 Le silence qui suit n’est pas humain. C’est Praïzan qui ne respire plus. C’est Lok qui veut tant hurler que rien ne sort car rien n’a assez de haine et de dégout. C’est Gorgyo qui regarde Asquin sans dire un mot.

 Le matin est chaud qui tombe sur Praïzan. Derrière le mur, les monuments et les maisons et les bâtiments lancent leurs ombres dans les branches. Elles drapent l’arbre et déshabillent Asquin du monde, l’encerclent et cerclent autour et son ombre reflue avec les ombres. La vieille nuit coule et fuit sous le matin et déjà on sent minuit pointer sur le lointain. Gorgyo le voit, Praïzan de ses doigts de ténèbres et de terres à emporté ce voyageur des longs chemins. Chaque jour, elle lancera son ombre sur les routes. Le pied au bord d’un rayon de soleil, de matin en midi et de midi en soir, et de soir en matin il caressera le ventre de la Lune avant de poser son pied au bord d’un rayon de soleil.

 “Qu’est-ce que j’fait ?

 - Descends son corps. Étend-le sur la charrette, des membres du village viendront la chercher. Étend-le bien, donne lui un peu de…

 - …de dignité ?

 - …de paix.”

 Il le fit, délicatement, comme il l’aurait fait pour ami peut-être. Comme il l’avait fait pour d’autres. Il les laissa seul.

 “Pourquoi ?”

 Il n’y avait pas d’autre mot qui résonnait autant dans la caverne de Lok. La haine avait un écho sourd, perdu dans son propre torrent qui allait lentement mourrant. Bientôt il n’y aurait qu’une vase rouge et le marais s’écoulerait dans la terre froide où tout pousse et rien ne vit. Ainsi la joie, ainsi l’amour, ainsi Lok s'enterre dans ce grand tombeau. Et Gorgyo le voit.

 “La Porte…

 - La fleur de Trébles, comment on l’a payé ?

 - Il y avait trois contrats.

 - Pour…

 - Aucun n’était acceptable. Asquin nous à entendu parler de toi.

 - …moi…

 - Il s’est rendue volontaire, il a dit qu’il serait digne pour lui de faire ça.

 - Pourquoi moi ?

 - Je ne sais pas. Nous faisons beaucoup par fuite ou par prière mais parfois la main miséricordieuse n’a pas de raison.

 - Pourquoi tu me donnes des doutes ? Pourquoi t’es honnête ? Je veux pas de ça, je veux un mensonge. Gorgyo, ment. Ment, dis moi quelque chose.

 - Les mensonges ne sont pas des fleurs de Trébles, Lok.

 - Ment-moi, ment comme tu as menti à Asquin sur Praïzan. S’il-te-plait, ment… Pourquoi ?

 - Ztaav à raison, les gens ne savent pas se laisser tranquille. Viens, il faut que l’on dorme, nous irons mieux au matin.

 - Tu mens.

 - Et c’est le seul mensonge qui puisse devenir vrai.

 - Je vais rester. Quelques minutes.”

 Et partit.


 Il n’est pas seul, il se convainc peu à peu d’une pupille noir dans l’arbre borgne, d’une oreille dans les murs, d’un soleil dans le ciel. Tout au loin et tout proche, un même œil s’ouvre, Praïzan l’épie de ses fenêtres et de ses flaques. Le rêve est rempli de ruine.

 Partout, chaque mur, chaque pierre, chaque feuille exhale d’un même nom et les voyageurs des longs chemins font battre un cœur profond. Un grand torrent gerce la ville et les rues respirent dans les craquelures du soleil et du soleil on voit cette grande déesse toucher tout, lécher tout, aimer et haïr tout. Et dans les peaux, on sent une langue sur le vent, on sent des doigts dans la terre, on sent le souffle qui court le temps et sur les murs, des visages qui rient et pleurent. Praïzan. Praïzan qui enchante. Praïzan la mourante. Praïzan qui survivra à la Lune. Entends Lok.

 Et elle lui répond.



Depuis longtemps, Praïzan à des visages. Et les âges ne ferment pas ses yeux engourdis.

Dans son ventre, les Hommes trouvent encore matière à faire pousser des récits.

Meurent les rois, coulent les terres. Cette ville ne peut pas mourir.

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