Rencontre d'un autre monde - Lucas

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Nous venions de fêter la fin des partiels avec Capucine, et quelques amies à elle. À peine le temps de regarder ma montre, que celle-ci nous implorait de partir si nous ne voulions pas louper le dernier train. Après une longue course, nous réussissions à le prendre in extremis. Le wagon était presque vide. Mis à part quelques travailleurs du soir, et une bande de jeunes.

Cette bande nous avait bien remarquées. Nos existences allaient se transformer en de vulgaires trophées dans un tableau de chasse. Capucine jouerait le rôle de la gazelle, et eux des guépards !

Un petit nerveux s’approcha vers nous dangereusement. Hey, mam'zelle … beugla-t-il avec assurance… Hey, ça te dit un p’tit tour de manège ? Sensation forte assurée ! Observant avec malice mon impuissance pour sanctionner sévèrement son acte délictueux. Il voulut m’humilier davantage en me tapotant la joue comme si j’étais son clébard. Ma belle, je pense que tu n’as jamais goûté à un calibre de ma taille. Il est gros, puissant et consistant. Il est doté d’une capacité de pénétration, mettant en déroute n’importe quelle défense ennemie en un rien de temps, se vanta-t-il sans complexe.

Le lourdaud se mit à insister. Si bien qu’elle a dû lui signifier gentiment que sa proposition ne l’intéressait nullement. Il fut scandalisé, qu’elle lui refuse son droit de cuissage, alors qu’il se considérait comme l’incarnation vivante d’Apollon. Il devait laver son honneur, s’il ne voulait pas que sa position dominante dans le groupe soit remise en cause. Il l’insulta sans relâche. De salope, de pute, puis de grosse truie, tout juste bonne à être démontée avec un sac sur la tête.

Si j’avais été un homme, un vrai, comme disait grand-père, je lui aurais mis mon poing dans la figure. Quitte à finir porter par six hommes le jour de mes funérailles.

Il se mit à la saisir violemment, et à apposer ses mains visqueuses sur son entre-jambes. Il lui fit comprendre qu’elle avait deux options, s’offrir à lui de son plein gré ou le laisser réquisitionner son corps pour rembourser une vieille dette tribale qu’un de nos ancêtres avait contractée envers un des siens.

L’inversion accusatoire est une formidable arme de guerre. Elle permet au coupable de créer un piège malicieux, qui impute la faute du crime sur la victime. Tout lien de parenté, même au sixième degré, avec un malfaiteur déclenche automatiquement une dette à rembourser. Et là, c’est la pauvre capucine qui devait raquer. Elle devait se sacrifier pour laver les péchés commis par un aïeul. La colonisation, l’esclavage ou encore les massacres de la Saint-Barthélemy étaient de sa seule et unique responsabilité.

Soit, elle devenait une femme malhonnête et ingrate, soit elle acceptait à contrecœur de devenir le bouc-émissaire pour préserver la paix des peuples.

Le bourreau reniflait ses cheveux. On aurait dit un chien en rut. Il lui fit comprendre qu’elle était sa possession, son esclave sexuelle lui appartenant de droit, et qu’il était bien déterminé à ne lui laisser aucune échappatoire possible.

C’est à ce moment qu’une petite dame déboula. Elle était accompagnée de sa fille, et d’un couple d'amis. Quand elle vit la scène, elle ne put s’empêcher de baragouiner des phrases dans une langue inconnue. Le ravisseur changea d'attitude. Il prit peur. Ce qui ne l’empêcha pas de recevoir des claques de la part de cette femme indignée. Il se mit à la supplier à genoux. Les membres de sa meute prirent eux aussi peur et se dispersèrent aussitôt.

Une seconde route lui arriva en guise d’avertissement. Puis, c’est elle, qui se mit à genoux, nous suppliant d’excuser le comportement de son fils indigne. Elle pleurait abondamment. Son enfant venait de causer l’humiliation de toute une famille. Voyant cette attitude d’une rare noblesse, Capucine ne put s’empêcher de la prendre dans ses bras pour la remercier d’être intervenue. Sans elle, je n’ose même pas imaginer ce qui lui serait arrivé.

La mère nous fit la narration d’un père absent, préférant aller voir ailleurs plutôt que de s’occuper de sa femme et de ses enfants. Elle utilisait des mots violents pour parler de lui, tels que “vaurient” ou “phacochère”.

Son père à elle lui avait bien dit qu’il ne valait pas grand-chose. Celui qu’on surnomme Pépé Diouf s'était vu refuser une Harley-Davidson comme dot pour sa fille.

Elle s’était dit que ce n’était qu’un des innombrables caprices de son vieux père… sauf que ce n’était qu’un test ! Elle ne l’écouta pas, et partit se cacher en France. Quand elle s’aperçut que l’homme qu’elle aimait n'était qu'un goujat ! Enceinte et loin de sa famille, elle ne put qu’accepter ses infidélités… sauf qu’un beau jour il l’abandonna pour de bon !

Seule, et avec deux enfants à charge. Elle se devait de cumuler les petits boulots pour y arriver. Récurer les toilettes des bobos parisiens était devenu son quotidien. Chaque jour, qui passait, était une affliction lui rappelant cette phrase que son vieux père lui avait dite un jour pour refuser son mariage : “Un homme incapable de donner une dot conséquente pour épouser la femme de ses enfants, sera un homme incapable de faire le moindre sacrifice pour elle !”

Eh bien, il avait raison ! nous dit-elle amèrement avant de nous quitter pour rejoindre ses amis et sa fille, tout en gardant un oeil sur son fils.

Elle s'assit à côté du couple d’amis. Une invraisemblable discussion à propos de sa fille de neuf ans, et d’un mariage arrangé commença.

  • C’est grâce à elle que je suis encore en vie, dit notre héroïne tout en montrant du doigt sa fille.

Elle s’essuya le front avec un mouchoir, exténuée par les turpitudes que peut causer un enfant turbulent.

  • La petite est ma raison de vivre. Je veux qu’elle soit heureuse, mais je ne sais pas si je pourrais lui offrir le bonheur. Je ne fais que courir après les problèmes. Sa voix commençait légèrement à sangloter, et ses bras à ballotter. Cela se voyait qu’elle était émue.

L’homme caressa son épaule pour la consoler.

  • Allez, allez ! Il faut que tu sois forte !
  • Si seulement je pouvais la marier au petit Marcos. Ils ont le même âge. Il est enfant de chœur, et ses parents possèdent deux à trois épiceries en plein Paris, donc ils ont certainement des frigos à l’américaine remplis de nourriture.

Le froncement de sourcil de la femme exprimait un doute concernant la réalisation d’un projet aussi insensé, surtout de la part d’une personne saine d’esprit.

  • Oh, ma chérie, tu ne peux pas ! Elle est beaucoup trop jeune, surtout avec les lois d’ici.
  • C’est vrai qu’au bled, on ne se pose pas ce genre de question ! Dayena et moi, on a été marié à seize ans, et on est amoureux comme au premier jour, rigola-t-il en épiant avec ravissement son admirable femme.
  • Je le sais bien ! Le souci est que j’ai le dos en compote. Je le vois bien, j’ai de plus en plus de mal à faire le ménage. L’autre coup, un client m’a fait une remarque, car je n'avais pas nettoyé en dessous de son meuble !
  • On n’est pas des boniches, mais des êtres humains, dit la femme visiblement énervée par le comportement du client.
  • Les gens deviennent de plus en plus exigeants. Je ne sais pas si je tiendrais encore des années comme ça. Et, je ne veux pas qu’elle arrête ses études pour aider sa pauvre mère. Elle sera aigrie comme moi et tombera amoureuse d’un sale type. La vérité… c’est que je ne veux pas qu’elle suive mon exemple, se mit à dire la dame au point d’avoir les joues empourprées et le souffle coupé.

Voyant que sa fille venait de se réveiller, elle se mit à la questionner.

  • Tu l’aimes bien le petit Marcos ?
  • Oui maman. Je l’aime beaucoup. Il est gentil avec moi. Il aime bien mes gâteaux. J'adore lui faire des gâteaux. Surtout qu'il les aime bien mes gâteaux... se prévalait-elle en petite fille modèle, heureuse de plaire à sa mère chérie.
  • Ah ! C’est ma fille adorée, disait-elle en la prenant dans ses bras.
  • Tu ne veux pas lui trouver un petit gars de chez toi pour la marier avec ? questionna la femme.
  • Trop compliqué. Elle n’a jamais mis les pieds au village. Sans l’aide de Pépé Diouf, elle ne trouverait qu’un vieux pervers ! Et ça… Je ne le permettrais jamais ! Il ferait du mal à mon petit rayon de soleil.

L’homme pensant être bien renseigné sur le sujet prit un ton professoral pour l’informer de la situation.

  • À notre époque, trouver un bon parti n’est pas une chose facile. Les hommes ne pensent qu’à duper les femmes avec de belles promesses, et les femmes ne pensent qu’à faire les chipies en contrariant ses parents.

L’incapacité de la jeune fille à suivre la discussion des grandes personnes ne lui permit pas d’en comprendre les enjeux. Alors que son avenir se jouait devant elle, elle préférait se rendormir. De toute façon, les dés étaient jetés. Je voulais l’aider, mais me confronter à la grande dame m’aurait conduit à ma perte. J’étais impuissant. Qu’aurais-je pu faire ? Rien. Essayez en vain de la raisonner ? Impossible ! Kidnappez la petite fille ? Cela me conduirait certainement à finir en prison.

Le monsieur s’essuyait le front avec un bout de tissu arraché à sa femme. On aurait dit qu’il se préparait à faire une confession.

  • Tu ne devineras jamais ce qui nous est arrivé, marmottait-il dans sa barbe.

Tous les regards étaient maintenant rivés sur lui. Il n’avait plus le droit à l’erreur.

  • Ma pauvre Dayena se donnait corps et âmes pour trouver un bon parti pour Yasmine.
  • Comment va-t-elle ? dit innocemment notre héroïne sans se rendre dans quoi elle venait de mettre les pieds.
  • Pas bien du tout ! s’exclama la femme à deux doigts de fondre en larme

De prime abord, on penserait que la pauvre Yasmine était atteinte d’une maladie incurable, surtout que l’homme était lui aussi empreint à une forte émotion.

  • Je vais tout t’expliquer. Une vieille amie à moi vient à la maison pour boire un petit thé à la menthe. Elle nous montre son fils en étude à l’université d’Embry-Riddle. Très prestigieuse. À première vue, il est plutôt mignon, et d’après sa mère, il est bosseur. En tout cas, il cochait toutes les cases !
  • Oh là, là. La situation idéale ! La dame avait des étoiles dans les yeux.
  • On s’est dit la même chose, donc on a prévu une entrevue pour que les deux tourtereaux fassent connaissance. Connaissant notre fille, la sagesse incarnée, un mariage aurait dû se profiler.
  • Elle a refusé ? questionna notre héroïne abasourdie.
  • Ah si ça ne pouvait être que ça, sanglota la femme attristée par la situation
  • Pire ! Wallah… une malédiction s’est abattue sur notre famille ! Les plus éminents savants ne savent pas d'où ça peut venir !
  • Aya, Aya ! Elle va nous rendre zinzin, continua de dire sa femme, le visage désespéré.

La dame s’étonna de voir ses amis si joyeux d’habitude, dans une telle décrépitude.

  • OOOH ! Une malédiction ? Vous me faites peur… je ne vous ai jamais vu dans cet état-là !

La femme s’effondra sous le poids de l’émotion, mais l’homme ayant vu le coup venir réussit à l’agripper par l’épaule pour ne pas qu’elle tombe.

  • Je dois te raconter toute l’histoire !
  • Oui, raconte-moi tout ! s’empressa de dire la femme, curieuse de connaître le fin mot de l’histoire.
  • On part annoncer l’heureuse nouvelle à notre fille. Au moment de lui dire, on voit bien qu’elle est mal à l’aise. Elle bafouille. Elle nous dit qu’elle a quelque chose à nous dire, et nous invite au restaurant. On se retrouve perdu. On ne sait plus trop si on doit annuler l’entrevue ou attendre d’en savoir plus…
  • Si ça ne presse pas, il faut attendre, conseilla la dame
  • C’est ce qu’on a fait. On arrive là-bas, et on la voit à table avec une jolie demoiselle. Ça nous rassure un peu. Je commande pour six personnes, au lieu de trois. Le repas se passe bien. Sa copine est gentille et fort sympathique, mais notre fille est toujours gênée. À un moment donné, je me lance, je lui dis qu’elle sera peut-être bientôt mariée, et que je connais l’heureux élu. Bien évidemment, ton amie sera la bienvenue !
  • Et qu’est-ce qu’elle vous répond à ce moment-là ? s'interrogea la dame. On l’aurait cru dans un interrogatoire.
  • Elle bégaie. Embrasse sa copine. Puis, nous dit… c’est elle que je veux épouser ! répondit l’homme, un peu embarrassé de révéler cette partie de l’histoire.

La femme ayant repris du poil de la bête voulut prendre la parole

  • Au début, on ne comprend pas. On lui dit que ce n’est pas convenable de faire ce genre de chose avec une amie, même pour rigoler !
  • Ah ! C’est la nouvelle mode ! Pff… Ça me dépasse complément.
  • Tu sais ce qu’elle nous a dit après ? Qu’elle voulait avoir un enfant avec elle ! Elle devrait bientôt se faire inséminer du sperme d’un autre homme. Là… C’était trop ! J’ai bien cru que j’allais faire une crise cardiaque. Je suis tombé de ma chaise, et impossible de me relever, raconta la femme accablée de chagrin.

Ils se mirent à l'enlacer pour la soutenir dans cette rude épreuve. L’homme reprit la parole pour témoigner des tourments qui hantent la pauvre femme.

  • Ce qu’elle ne te dit pas. C’est qu’elle a refusé de manger pendant une semaine. Elle n’avait goût à rien. Elle aura morflé !
  • Pourtant, elle était dans une bonne école, non ? questionna la dame, comme si l’école avait son mot à dire sur les relations intimes de ses étudiants.
  • Très bonne ! Je leur ai demandé des explications pour avoir perverti ma fille ! Ils disent que ça ne les regarde pas… alors qu’ils étaient bien contents de recevoir mon chèque pour les frais de scolarité !
  • Ah ! Les malhonnêtes ! La dame agita un chiffon en guise de protestation.
  • Si j’avais su… on n’aurait jamais quitté ma Sousse natale pour venir nous installer dans cette Babylone moderne… mais l'appât du gain…c’est ce qui nous a perdus !

Ces derniers mots conclurent leur discussion, car peu après, ils quittèrent le wagon. Une douce impression me traversa. Celle d’avoir fait un voyage dans un lointain passé. Peut-être pas si lointain que ça, quand on réfléchit bien !

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