Chapitre 6

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Avec peine, Hortense ouvrit un œil. L'image était floue mais elle put distinguer le visage d'une jeune femme. Elle lui aurait donné environ son âge, avec ses pommettes hautes, son nez aquilin, ses yeux clairs et ses cheveux tirant sur le blond. Mais non, définitivement, cette femme lui était inconnue.

- Qui... qui êtes-vous ? articula Hortense avec difficulté.

La jeune femme entrouvrit la bouche, avec une moue stupéfaite. Puis elle tendit un doigt incrédule vers Hortense, avant de se tourner vers son interlocuteur.

- Elle m'a parlé ? Ou j'entends des voix ?

L'autre ne répondit rien. Hortense tenta d'apercevoir l'enfant, mais y renonça faute d'énergie. Mieux valait tenter de répéter la question.

- Qui...

- ELLE PARLE !

Les deux voix s'étaient mêlées, empreintes de surprise et de peur.

- C'est impossible ! balbutia la jeune femme.

Et pourquoi donc ? se demanda Hortense, désormais trop épuisée pour chercher à formuler sa pensée à haute voix.

- Tu... tu crois qu'elle nous voit ? bafouilla l'enfant.

- C'est impossible...

- Alors comment tu expliques que...

- Je ne l'explique pas !

Silence. Hortense avait refermé les paupières depuis longtemps. Elle luttait pour ne pas s'enfoncer dans le sommeil réparateur auquel tout son corps aspirait. Soudain, trois coups retentirent. Au bruit de la poignée, la jeune femme se douta qu'on tentait d'ouvrir la porte qu'elle avait verrouillée. Il fallait qu'elle bouge.

- Hortense ? Hortense, si vous êtes là, ouvrez, je vous en prie !

Les coups s'intensifiaient contre le bois de chêne massif, et la voix grave semblait de plus en plus inquiète. La jeune femme se concentra, contracta ses muscles pour esquisser un mouvement, mais tout ce qu'elle parvint à faire fut à gémir de douleur et d'impuissance. Pourtant, si elle se trouvait toujours dans sa chambre, près du grimoire ouvert et de la bougie renversée, elle devait ranger avant que les visiteurs n'entrent !

Cliquetis dans la serrure.

- Mon Dieu !

Au cri suivi des pas précipités dans la pièce, Hortense comprit qu'il était trop tard. Elle sentit qu'on la soulevait délicatement, et au parfum qui l'enveloppait, devina qu'il s'agissait de Clarence.

- Faites venir un médecin et appelez une servante !

Nouveaux bruits de pas. Une main tapota sa joue. Elle n'ouvrit pas les yeux. C'était terminé, de toutes façons. Ils trouveraient le recueil de recettes, la prendraient pour une sorcière. Au mieux, ils la renverraient chez son père, au pire, il la ferait interner de force dans l'asile le plus proche. Le sanglot qui montait dans sa poitrine resta coincé dans sa gorge. Comment avait-elle pu être si imprudente ? Mieux aurait valu que le feu prenne et détruise les preuves...

- Hortense... Ouvrez-les yeux. Regardez-moi.

Le ton apaisant de Clarence se fraya un chemin dans le lugubre brouillard de ses pensées. Hortense se concentra sur les doigts que le jeune homme avait posé sur son épaule. Elle les sentait à peine, pourtant ils auraient dû lui paraître chauds... Excepté son père et sa gouvernante, personne ne l'avait jamais touchée. Nul doute que personne ne la toucherait plus jamais, sauf peut-être pour la conduire de force dans un hôpital psychiatrique. Deux larmes roulèrent sur ses joues sans même qu'elle ne sache pourquoi, et enfin, elle ouvrit les yeux. Clarence était assis au bord du lit et la fixait avec inquiétude.

- Que s'est-il passé ? murmura-t-il.

Elle secoua doucement la tête, pour signifier qu'elle n'en avait pas la moindre idée. Il se leva, attrapa la couverture qui gisait au sol et en couvrit Hortense. Celle-ci serra les dents, attendant l'inévitable moment où il apercevrait le livre.

- Le médecin va arriver d'une seconde à l'autre. En attendant, reposez-vous, d'accord ?

Elle hocha la tête. La silhouette toujours floue de Clarence ramassa un objet -la bougie, peut-être - puis posa un genou à terre et frotta le tapis. Si elle avait vu net, Hortense aurait remarqué le regard circonspect de Clarence devant l'aspect roussi des poils du tapis, mais la jeune femme préféra refermer les yeux. Après tout, elle connaitrait bien assez tôt le sort qu'on lui réserverait.

Le médecin, les domestiques et plusieurs visiteurs étaient passés. Hortense n'en gardait qu'un vague souvenir embrumé de sommeil, mais s'étonnait que personne encore ne lui ai parlé du grimoire. Sans doute attendait-on qu'elle soit remise. Lorsqu'elle s'éveilla pour de bon, les derniers rayons du soleil baignaient la pièce d'une teinte orangée. Elle s'étira, dégourdit ses épaules. Elle se sentait nettement mieux et -miracle !- ses rétines semblaient de nouveau fonctionnelles. D'un regard, elle parcourut la pièce. Une servante dormait sur le fauteuil adjacent.

La porte s'ouvrit délicatement et Clarence entra. Il jeta un œil à l'employée assoupie puis s'immobilisa en apercevant Hortense. Un doux sourire se dessina sur son visage.

- Êtes-vous réveillée pour de bon, cette fois ?

- Oui, je crois.

- J'en suis ravi.

- Ai-je dormi longtemps ?

- Presque vingt-quatre heures.

Elle passa une main dans son cou endolori.

- Je suis désolée.

- Ne le soyez pas. Vous avez été prise d'une forte fièvre, dont le médecin n'a pas retrouvé la cause.

Hortense retint un soupir. Elle avait pourtant lu l'avertissement au-dessus du protocole : "réservé aux personnes très expérimentées". Ce qu'elle n'était pas.

- Je... suis désolée.

- Vous l'avez déjà dit, répondit Clarence en s'asseyant à côté d'elle. L'important, c'est que vous vous rétablissiez vite. Avez-vous faim ?

Il la regardait avec un réel souci, ce qui la toucha.

- Un peu.

-Je vais vous faire porter un plateau. Quelque chose vous ferait envie ?

- Des légumes.

- Sans viande ?

Le ton amusé de Clarence arracha un sourire à Hortense.

- Sans viande.

A son regard entendu, elle comprit qu'il avait deviné qu'il ne s'agissait pas que d'un manque d'appétence pour le chevreuil, mais bien pour tout animal. Cependant, il ne fit aucune remarque.

Hortense observa le sol de la chambre. Avant de commencer le rituel, elle avait eu la présence d'esprit de ranger la petite valise contenant son matériel. Celle-ci se trouvait toujours dans l'angle de la chambre. La bougie avait été posée sur le secrétaire. Mais nulle trace de son livre...

Clarence interpella la servante qui dormait toujours. Celle-ci sursauta, se confondit en excuses, puis s'exécuta dès qu'il lui eut demandé d'apporter un repas.

- Vous ne la réprimandez pas ? s'étonna Hortense.

Il haussa les épaules.

- A quoi bon ?

- J'ai croisé peu de maîtres aussi indulgents.

Clarence tira le fauteuil abandonné par la servante et s'y assit.

- Elle n'a rien fait de mal et s'affairait sans doute déjà bien avant mon lever. Pourquoi donc la blâmer ? Parce que la fatigue la surprise ? Cela nous arrive tous.

Hortense se contenta de hocher la tête. Décidément, elle appréciait de plus en plus son fiancé. Ils observèrent un silence respectueux en attendant que la soupe arrive. Un peu embarrassée par la situation, Hortense fixait la fenêtre sur la gauche de son lit. Sans doute, en bon gentleman, Clarence eut-il dû prendre congé. Mais il se sentait bien, là, auprès d'elle. Son regard glissait régulièrement sur le visage de la jeune femme. Elle était loin d'être la plus belle de ses promises successives, et pourtant en quelques heures à peine, il s'était attaché à elle. Peut-être parce que sa brutale maladie l'avait inquiété ? Ou parce qu'elle osait tenir tête à sa mère, ce que même lui ne faisait pas ?

Il regarda à nouveau le tapis, où subsistaient les traces d'un début d'incendie. Que s'était-il passé ? Pouvait-il questionner Hortense alors qu'elle venait tout juste de se réveiller ? La servante frappa, coupant court à ses interrogations, et Clarence s'empressa d'aller lui ouvrir (il fit ben, vu l'équilibre précaire de ce qu'elle portait). La servante déplia les pieds du plateau, aida Hortense à s'installer contre un épais coussin, puis après s'être assurée qu'elle ne manquait de rien, s'éclipsa.

- Je préfèrerais dîner seule, si cela ne vous dérange pas.

- Bien sûr. N'hésitez pas à sonner si vous avez besoin de quoi que ce soit.

Clarence se leva. Sa fiancée lui offrit un sourire gracieux, qui lui sembla pourtant plein de mystères. Pourquoi avait-il l'étrange impression qu'Hortense était bien plus secrète que son visage angélique ne le laissait à penser ? Sans pouvoir trouver de réponse, il éluda la question et prit congé.

Dès qu'elle fut seule, Hortense entreprit d'avaler son repas sans tâcher les draps. Elle rapprocha l'assiette du bord du plateau, remplit la cuiller à moitié, souffla doucement sur le liquide, et (en se félicitant de la réussite de la mission) aspira.

Puis recracha tout en s'étouffant.

Muscles tétanisés, elle fixa le mur devant elle.

Mur que venait de traverser une apparition. Ou plutôt deux.

- Tu vois, j'avais raison ! Elle nous voit.

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