XXII Parfois, il faut se laisser aller...

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Je descendis les escaliers quatre à quatre. Une fois devant la porte du local, je toquai doucement. Pas de réponse. Je toquai un peu plus fort. Toujours rien... J'ouvris doucement la porte mais personne n'était dedans. Troublé, je réfléchis rapidement à l'endroit où elle pouvait se trouver. Je remontai les marches aussi vite que je les avais descendues et ne m'arrêtais plus jusqu'à mon arrivée sur le toit. J'ouvris la porte doucement et je la vis, assise contre le mur, la tête tournée vers le ciel.

  • Hey, tentai-je doucement, je t'ai trouvée...
  • Hey So, me rendit-elle d'un demi-sourire.
  • Ça va ?
  • Mouais...
  • Tu veux de la compagnie ? m'invitai-je.
  • Euh, je...
  • Tu n'es pas obligée d'accepter !
  • Mais si ! envoya-t-elle. Viens !
  • Ah ! J'espérai que tu dises ça !
  • C'est juste que je n'ai pas trop envie de parler, avoua-t-elle en me faisant une place près d'elle.
  • On n'est pas obligés de discuter, ne t'en fais pas... lui dis-je en m'asseyant.

J'allongeai mes jambes au sol. Elle releva ses cheveux et vint déposer sa tête sur ma cuisse. J'en profitais pour passer ma main dans sa chevelure et lui défaisais ses boucles emmêlées. Je n'osai pas dire un mot. Nous restâmes un moment comme ça, puis c'est elle qui brisa le silence en premier.

  • J'ai croisé mon père dans l'entrée, tout à l'heure.
  • Hum... osai-je.
  • Il m'a demandé de le laisser partir et j'ai accepté.
  • Hum...
  • Tu penses que j'ai bien fait ? me demanda-t-elle en relevant la tête.
  • Tu as fait ce qui t'a semblé être le mieux à faire sur le moment.
  • Ce n'est pas une réponse ça, plaisanta-t-elle.
  • Ton père m'a sauvé la vie aujourd'hui, déballai-je.
  • Ah oui ? fit-elle surprise.
  • Oui, affirmai-je. Quand vous êtes parties, mon père s'est libéré de moi. Bon, il était évident que je n'allais pas avoir le dessus très longtemps... Je l'ai juste plus énervé à vrai dire. Il s'est dégagé, m'a frappé puis m'a étranglé. J'ai bien cru que j'allai y passer cette fois-ci, mais ton père est arrivé et s'est jeté sur lui.
  • Ah bon ? s'étonna-t-elle. Mais il était où alors ?
  • Je l'ai vu rentrer avec des viennoiseries. Il était certainement allé chercher quelques trucs pour déjeuner avec ta mère...
  • Ah... Elle pensait qu'il était reparti sans rien lui dire.
  • Je ne pense pas que c'était son intention. Ton père est tellement fort ! Je n'avais jamais vu quelqu'un maîtriser mon père comme ça. C'est lui qui m'a dit d'aller chercher un calmant.
  • Comment ça ? demanda-t-elle.
  • À priori, ils se connaissaient déjà. Nic lui avait confié Maude, enfin Maria, pour l'aider à se cacher. Mon père avait dû lui raconter toute son histoire sans rien lui cacher. Il était le meilleur ami de Beny et Nic lui faisait confiance. Ton père l'avait géré lors de certaines crises et il savait très bien comment procéder avec lui. Mon père a dû boire la veille, lors de la prise de son médicament. Je ne sais pas comment l'expliquer, il ne boit jamais et je ne vois pas ce qui aurait autant altéré l'effet de son traitement à part ça.
  • Je pense que c'est à cause de ma mère...
  • Ah bon ? m'étonnai-je à mon tour.
  • Oui, ils étaient ensemble hier soir et ton père l'a empêchée de boire à plusieurs reprises. Elle m'a expliqué qu'ils sont allés au bar et qu'elle avait demandé un whisky-coca. Mais qu'elle n'avait eu qu'un coca normal chose que ton père avait commandée. Il faisait une drôle de tête quand il a bu une gorgée de son verre et il avait du mal à le terminer. Il l'a finalement bu d'un trait parce que ma mère insistait pour le lui finir. Non mais celle-là, je te jure !
  • Il a dû échanger les verres cet abruti ! m'emballai-je.
  • Il a fait ça pour ne pas qu'elle boive, elle, me reprit-elle.
  • Il aurait peut-être mieux fallu que ta mère boive un verre plutôt que mon père soit dans cet état. Toujours à vouloir sauver les autres en se perdant lui-même... Il me fatigue lui !
  • Mais pourquoi il est comme ça ? interrogea-t-elle.
  • Ton père m'a parlé de l'orphelinat où il avait séjourné étant plus jeune. Ils ont fait des expériences sur lui et depuis, s'il n'est pas sous traitement, il est un monstre auquel personne ne peut rien refuser.
  • Des expériences ? s'offusqua-t-elle. Mais qui fait ce genre de chose ?
  • Il est né en Argentine puis est rentré dans une espèce de gang là-bas. C'est là qu'il a rencontré Beny, le père de Lucas, ton oncle en fait.
  • C'est de ça que Lucas parlait quand il nous a dit que son père traînait dans des trucs louches, conclut-elle
  • Oui, sûrement, acquiesçai-je. Et le gang se servait des enfants que leur remettait l'orphelinat après s'en être eux-mêmes servis comme cobaye. Ça lui a complètement détraqué le cerveau et maintenant il a des phases où il ne sait plus qui il est. Le mauvais en lui prend le dessus et ce sont les autres qui en font les frais. Heureusement qu'à cette époque, une dame l'avait pris sous son aile et lui avait administré un traitement. Depuis, il le prend trois fois par jour. S'il en loupe un, ou même s'il ne le prend pas à la bonne heure, les risques sont terribles. Il faut constamment veiller sur lui.
  • Mais comment tu vas faire s'il dort pendant deux jours ?
  • Nic m'a dit comment faire, il va aussi me faire parvenir une autre seringue de calmant en cas de besoin.
  • Eh bien, mon père s'occupe plus de toi que de moi ! s'exclama-t-elle en se rallongeant.
  • Ne dis pas de bêtises, ton père règle ce problème de gang avant de revenir. Il a reçu des menaces vous concernant. Tout un paquet de photos de vous lui était parvenu montrant ainsi la traque que vous subissiez sans même le savoir.
  • On se croirait dans un film ! rigola-t-elle. On vit des choses bizarres, tu ne trouves pas ?
  • Ben moi, je les ai toujours vécues alors bon, c'est normal pour moi... avouai-je.
  • Mon père est un mystère pour moi.
  • Le mien aussi jusqu'à ces derniers temps. Je n'arrivais pas à parler avec lui, j'étais complètement renfermé et je lui en voulais. Mais, depuis peu, tout s'éclaircit et je comprends mieux certaines excuses que lui trouvait sans arrêt ma mère.
  • C'est compliqué tout ça... soupira-t-elle.
  • Tu verras, bientôt tout rentrera dans l'ordre et tu arriveras à t'ouvrir à lui.
  • Mouais... dit-elle pas du tout convaincue. Il a quand même des manquements vis-à-vis de sa famille. Ma mère est parfois ingérable, Mila grandit sans lui et moi, j'essaye de faire en sorte que la barque ne chavire pas. C'est trop !
  • Oui, ce n'est pas évident... Mais tu sais il...
  • Il se donne les excuses qu'il veut, me coupa-t-elle. Ça doit l'arranger ! En attendant, ce n'est pas lui qui s'occupe de ma mère et de ma sœur. Il m'a fait ses quatre manières tout à l'heure et je l'ai cru sur le moment, mais c'est un peu facile d'apparaître et de disparaître sous des prétextes qu'on ne peut pas vérifier. Bon, si ça se trouve, ce qu'il dit est vrai aussi...
  • On a une famille de fou quand même, remarquai-je.
  • Oui, parfois j'en viens à penser qu'il aurait mieux fallu que je ne vienne pas au monde.
  • Mais enfin, Judith, il ne faut pas penser comme ça ! Si tu n'étais pas venue au monde, je ne t'aurais pas rencontrée et tu n'aurais pas égayé ma triste vie.
  • Pfff, pouffa-t-elle. Mais quel poète tu fais toi parfois !
  • Ben quoi ? rigolai-je. Je dois vous avouer, très chère, que ma vie sans vous, serait noire et triste !
  • Arrête So, s'esclaffa-t-elle.
  • Et si on dansait ? proposai-je.
  • Hein ?
  • Eh bien, dis-je en me levant. J'ai bien l'impression qu'une danse s'impose !
  • Mais enfin So ! Je ne sais pas...
  • Allez, très chère ! la forçais-je en la redressant. Je vais vous guider, ne vous en faites pas pour ça !

Puis, la prenant contre moi, je l'amenai dans une danse sur le toit de notre petit monde.

Gislann

Assise sur le canapé avec Mila, je regardais la télé et le son ne me parvenait pas. Mon cerveau saturait et j'avais vraiment besoin de repos. En vérité, le repos ne serait jamais suffisant à me remettre en état. Ce dont j'avais vraiment besoin était d'oublier ces dernières vingt-quatre heures, voire même les quatre dernières années. Finalement, ce dont j'avais besoin était d'oublier Nic. Cet homme m'avait sortie de mes anciens penchants sans les éradiquer pour autant. J'avais cru à ses belles promesses, mais avec un peu de recul, je me rendais bien compte qu'il m'avait abandonnée, lui aussi. Il savait pourtant l'impact que cela avait sur moi, mais il n'avait pas hésité à aller sauver sa sœur de je ne sais quoi, pour finalement en faire une priorité tellement grande qu'il en oubliait sa propre famille. Passer au second plan était terrible pour moi qui avais besoin de tant d'attention. Au vu des casseroles que je traînais, je n'étais pas meilleure que lui. Je faisais vivre une mauvaise vie à mes enfants en étant une mère négligente. Je détestais ce que j'étais devenue. Tout ce qui s'était passé hier, pendant la nuit et ce matin me revint en mémoire. J'essayais d'analyser les choses, mais je n'arrivais pas à faire le tri. Je ne comprenais pas toute la colère que renfermait Rodrigues, je ne l'avais encore jamais vu dans un état pareil. L'avertissement de Soan n'était que bon sens finalement et j'aurais vraiment dû y prêter plus d'attention. Cette fois-ci, j'avais bien reçu le message et comptais bien le mettre en pratique. J'embrassai Mila qui s'était endormie sur le canapé et la transportai délicatement dans mon lit. J'allai vérifier que ma porte d'entrée soit bien fermée à double tour. Je me retournai pour aller dans la cuisine puis m'arrêtai quelques instants au milieu de la pièce. Tous ces meubles neufs me perturbaient. Mais comment une chose pareille était-elle possible ? Cela me ramena à Judith. Comment nous avait-elle transportées dans le parc ? Les choses m'échappaient depuis longtemps maintenant...

Je rejoignis ma fille dans ma chambre et m'assis à son chevet. Je la regardais dormir et m'allongeai doucement près d'elle. Je la voyais rêver et je l'enviai. Depuis peu, mes rêves étaient revenus. Toujours les mêmes rêves... J'essayai de dormir le moins possible pour éviter d'y retourner. La fatigue vint m'assaillir me faisant vaciller. Je résistais autant que je le pouvais mais, aujourd'hui je n'avais plus la force, il fallait que je dorme juste quelques minutes... J'avais juste trop peur de me retrouver, encore une fois, au milieu de cette forêt dense sans en trouver la sortie...

Judith

Dansant dans les bras de So, je m'évadais. Ce garçon était décidément plein de ressources. Il me faisait rire et oublier mes mauvais moments passés. Son regard dans le mien, il me communiquait sa joie de vivre. Mais où allait-il puiser tout ça ? Son énergie débordait.

Après m'avoir appris quelques pas et au bout de la troisième chanson, je l'écoutais encore chanter les paroles de la chanson en cours, en tournant dans ses bras :

  • Quiero ser la luz que entra en tu ventana, quiero ser la voz que te habla el las mañanas.¹

Je rigolais en me laissant aller à ce rythme entraînant. Les trompettes sonnaient et nos pas commençaient à se synchroniser. La musique rentrait en moi et je ne pouvais plus m'arrêter. Il m'attrapa par la taille et cala mon corps contre le sien.

  • Y que acaricia tú piel y quien susurre a tú oído, quien te dé, de deber, ¡mmh!, el néctar prohibido,² chantait-il en me prenant la main pour me faire tournoyer.

Je vacillais et lui marchai sur les pieds. Il me saisit de nouveau pour reprendre mon contrôle :

  • Porque yo quiero ser, me dit-il en captant mon regard, el que más has querido.³

Je m'esclaffais.

  • Yo quisiera ser el que tú amas de verdad*, souriait-il.

Je le lui rendis pleine de joie pendant que lui, me transportait ailleurs. La musique arrivait à sa fin et je n'en pouvais plus. Essoufflée de bonheur, j'allai m'allonger sur le sol, histoire de me remettre de mes émotions. La chanson suivante retentit, il monta le son et je me retournai sur le ventre le menton dans mes mains. Je le regardais se déhancher en chantant. Le salsero qui était en lui n'avait pas encore tout donné. Je voyais la musique l'habiter comme jamais. Il se retourna vers moi et me chanta en me tendant les bras :

  • Porque yo quiero que tú vuelvas a mí y que me des tu cariñito, mi amor°.

Je me redressai sur mes jambes pour y retourner. Il vint me saisir et m'entraîner près de lui :

  • Y que me llenes de besitos y más, Porque eres tú la nena que quiero yo, oh-oh...*¹

Je riais et lui, me regardait. Je percevais toute son affection au travers de ses gestes. Je buvais ses paroles en me demandant si elles m'étaient destinées. Il me fit un clin d'œil puis la chanson se termina.

  • ¡ Muchas gracias, guapa*² ! me salua-t-il.
  • ¡ De nada, mi salsero favorito*³ !
  • Hey ! fit-il surpris, tu parles espagnol ?
  • Bah, pas parfaitement, mentis-je.
  • Menteuse, me dévoila-t-il, mais alors, tu as compris ce que je te chantais ? rougit-il.
  • Oui, avouai-je, j'ai tout compris !
  • Ah...
  • C'était vraiment pour moi ? demandais-je pleine d'espoir.
  • Oui, me dit-il droit dans les yeux, tout n'était rien que pour toi.

Il s'approcha de moi et m'embrassa comme jamais. Les trompettes d'une autre chanson se firent entendre et il se mit à remuer. Ses yeux de braise trahissaient un mélange de désir et d'adrénaline. Le salsero revenait sur la piste et il m'entraînait au milieu du toit avec lui, en chantonnant :

  • Ya no sé como decirte que eres mi vida, mi encanto.**

¹ Je veux être la lumière qui pénétre par ta fenêtre, je veux être la voix qui te parle le matin.

² Et qui caresse ta peau et qui susurre à ton oreille, qui te donne à boire le nectar interdit.

³ Parce que je veux être, celui que tu as le plus aimé.

* Je voudrais être celui tu aimes vraiment.

° Parce que je veux que tu reviennes à moi, et que me donne ton amour, mon amour.

*¹ Et que tu me couvres de baisers et plus, parce que tu es celle que je veux.

*² Merci beaucoup, ma belle

*³ De rien, mon salsero préféré.

** Je ne sais pas comment te dire que tu es ma vie, mon amour.

Musiques : Puerto rican power: juguete de nadie et cariñito. El gran combo : Ámame.

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