Chapitre 30

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 Il fallait compter une journée entière pour rejoindre l'Amas cométaire à vitesse maximale.

 Le Chef de Silence Immobile fulminait. Il lui était impossible de savoir si l'Ennemi était réellement présent ou si – et c'était ce que tout le monde redoutait – le Logos avait désobéi à ses ordres. Il craignait que le Logos n'ait décidé de reprendre le contrôle des comètes rebelles de sa propre initiative.

 Entre le blackout et le pic de la marée neptunienne, presque plus rien ne fonctionnait, en particulier les communications.

 Une observation à distance de l'Amas à l'aide d'instruments d'optique avait d'ailleurs confirmé toutes leurs craintes. Il y avait du désordre. Des mouvements inhabituels provenaient de la comète S.I. la seule à être pleinement opérationnelle en toutes circonstances.

 Le reste de l'Amas cométaire soumis au blackout était lui immobilisé, incapable de se soustraire aux effets négatifs de la marée gravifique, aux collisions et aux déviations de parcours, dont certaines ne tarderaient pas à être catastrophiques. D'après des simulations de trajectoires, certaines comètes finiraient par atteindre le rempart de débris, le même dont les forces avaient désintégré le précédent vaisseau-couveuse.

 Peut-être plus meurtrières encore étaient les conséquences de l'apesanteur à l'intérieur de chacune des comètes. Les drones veillaient à la sécurité des habitants, mais tout le monde n'en avait pas un.

 Le Chef des S.I. avait pris la responsabilité inédite de lever l'inhibition du blackout sur le vaisseau-couveuse. Il était une des rares personnes de l'Amas à posséder les codes pour ce genre de passe-droit.

 Le vaisseau d'Antéa avait donc pu se mettre en route pour l'Amas, malgré le danger que représentait la marée neptunienne. La situation était trop grave. S'il s'agissait d'une tentative de coup d'État du Logos, il était urgent d'informer la comète Silence Immobile qu'une Concorde venait d'être signée par son chef. Tout l'Amas devait savoir au plus vite !

 En effet, c'était bien les risques d'affrontement que tous à bord appréhendaient par-dessus tout. Les combattants et zélateurs des deux camps se faisaient face sans leurs leadeurs, sans quiconque, pour en modérer les ardeurs.

 Et à mesure qu'ils approchaient de l'Amas, tout laissait suggérer que le pire était à craindre.

 Des bribes d'informations leur parvenaient.

 Le Logos avait déclaré que le Chef de Silence Immobile était détenu par la Résistance. Une répression était en cours de la part du Logos épaulé des S.I. et la situation était en train de dégénérer.

 Depuis, le Chef des S.I. bombardait l'Amas de capsules, mais quelque chose clochait. Elles n'atteignaient pas leurs cibles.

*

— Commandante Antéa, dans combien de temps arriverons-nous dans l'Amas ? demanda le Chef des S.I. avec impatience.

 Chaque fois qu'il lui parlait, elle avait envie de le violenter, mais elle ne voulait pas lui montrer que les sévices qu'il avait commandités contre elle avaient pu avoir un impact. Elle se contentait donc de lui répondre d'une voix neutre où le dégout transparaissait.

— Il faut compter encore au moins quatre heures... Je suis une trajectoire non rectiligne pour que notre déplacement donne l'impression d'être dû aux forces gravifiques exercées par Neptune.

— Et si vous réduisiez la courbe quitte à faire une entorse au protocole de Contrôle ?

 « Sale con ! Je m'y emploie déjà, évidemment. » garda-t-elle pour elle.

— Je peux nous gagner une trentaine de minutes si on m'autorise à y aller en ligne droite.

 Le Chef des S.I. ne lui en donna pas l'ordre.

 Tout l'équipage valide était réuni autour d'une table. Caron seul en était pour le moment incapable.

 L'Oligarque parcourut un compte-rendu découvrant comète après comète des infos que ses partisans étaient parvenus à lui transmettre. Il prit la parole.

— Je vous passe les petits soucis. Il y a des blessés et des morts à peu près partout. Il y a eu des affrontements musclés entre ouvriers de la comète 49 et S.I. Les machines de production de pièces technologiques ont été sabotées. Les S.I. sont intervenus. Il y a sept morts et plusieurs centaines de blessés dans le camp des ouvriers et quelques-uns parmi les S.I. Au final, les S.I. ont repris le contrôle et les habitants sont consignés chez eux. Le problème provient d'un manque de médicaments que les insurgés de la comète-Hôpital ont détruit lorsque les S.I. sont venus les leur confisquer. Le personnel médical a été massivement transféré en attente de rééducation à bord de la comète S.I. Le bilan devrait donc encore s'alourdir au fur et à mesure que les heures passent. La comète 17 une comète destinée à la production de lichen a été déviée et s'est désintégrée dans le rempart. Fort heureusement, la petite centaine de travailleurs qui s'y trouvaient s'est éjectée à temps grâce à leurs drones. La rumeur court que la trajectoire de cette comète aurait été infléchie par un vaisseau de transport S.I. pour servir d'exemple. Les fuyards ont trouvé refuge sur la comète 16. C'est sur la comète 3 que la situation est la plus dramatique. D'autant qu'il s'agit d'une comète de taille moyenne. Les S.I. ont déclenché un incendie pour déloger des mutins qui refusaient que leurs drones soient reprogrammés par les Prêtres-Programmeurs. Le feu leur a échappé et s'est propagé. Les fumées ont causé des centaines de victimes avant qu'ils ne se décident à faire le vide d'air dans la moitié de la comète. Toutefois, il semble que le feu ne soit pas encore maitrisé. On n'a pas de bilan complet, mais on pense que les conditions à bord sont devenues invivables même dans les parties intactes. Et tant que le blackout court, les drones ne peuvent faire sortir les survivants. Cette comète accueille environ dix-mille habitants et la situation dégénère d'heure en heure.

 Cephei et Antéa se regardèrent. C'était là où résidait toute la famille de Caron, ses femmes, ses enfants. Le pauvre n'avait repris connaissance que la veille. Drogué à un dérivé de psilocybe, il ne souffrait fort heureusement pas trop, mais il n'était pas encore en capacité de s'intéresser aux récents changements dans l'Amas.

 Le Chef de Silence Immobile frappa du poing sur la table.

— J'en ai assez entendu. Au diable le protocole sécuritaire. Commandante, foncez à pleine vitesse et en ligne droite vers l'Amas. Continuez de bombarder la comète S.I. de capsules informant que je ne suis pas prisonnier de la Résistance et exigeant qu'ils arrêtent toute action !

 Antéa s'exécuta sans attendre.

*

— Un vaisseau S.I, dit Antéa. C'est un modèle de transport. Un seul passager est à bord. Il communique.

 Elle écouta.

— Un Prêtre-programmeur désire vous parler, dit Antéa au Chef des S.I.

— Faites-le monter, mais ne ralentissez pas.

 L'Oligarque demanda à Antéa :

— Pensez-vous qu'il y ait un danger ?

— Il ne peut y avoir qu'une personne à bord de ce genre de véhicule. Le seul outil qui puisse être utilisé comme une arme est un générateur de champ de stase qui sert en général à draguer des débris ou dévier des petites comètes. Je pense qu'il n'y a rien à craindre.

— Prévoyez tout de même un comité d'accueil armé.

 Antéa acquiesça.

— Très bien. Cela va prendre un peu de temps. Nous devons synchroniser nos mouvements pour nous amarrer. Le Logos refusant l'usage des drones. Il faut procéder à l'ancienne.

 Au bout d'une trentaine de minutes, le petit vaisseau de transport était amarré à bord. Antéa, Cephei et deux drones se positionnèrent dans la soute avec des armes de neutralisation. Le Chef de Silence Immobile s'avança.

— Je viens faire le lien entre le Logos et vous. Je suis actuellement connecté aux autres membres du Logos. Vos capsules ont bien été reçues, mais nous les avons fait passer pour des faux émis par la Résistance. Toutefois, à mesure que vous rapprochez, nous courrons le risque que notre entorse à la vérité soit connue. Or, nous avons besoin de toutes les ressources de Silence Immobile pour mater cette révolte. Je viens donc dialoguer pour débloquer cette fâcheuse situation.

— Le Logos est-il au courant qu'il n'a aucune légitimité à diriger l'Amas ?

— Oui, mais nous avons pris les commandes tout de même. Nous pensons que vous faites erreur en signant une Concorde avec la Résistance.

— Je me fous de ce que vous pensez, Prêtre-Programmeur. Ce n'est pas au Logos d'en décider. Vous n'êtes là que pour conseiller. Vous allez cesser immédiatement vos actions de répression.

— Selon nos modélisations, Silence Immobile aura récupéré le contrôle de l'Amas dans trois semaines sans avoir besoin d'un accord avec la Résistance. Nous appliquons simplement la meilleure méthode pour assurer la survie de l'Humanité à moyens et longs termes.

— Comme sur la comète n° 3 ? intervint le Conseiller Halley en arrivant.

— Un accident malheureux. La part d'aléatoire reste négligeable. Le sort de la comète 3 servira donc d'exemple. Nous avons calculé que les autres comètes ne voudront pas subir le même sort et se rendront. Dans nombre d'entre elles, des agents infiltrés nous ont relevés que la peur que nous avons instillée par nos récentes actions a semé le doute parmi les insurgés.

— C'est le désespoir que vous semez ! Ça peut entrainer des comportements irrationnels totalement inattendus, dit le meneur de la Résistance. Vous allez au-devant d'autres « incidents ».

— Ce n'est pas ce que montrent nos simulations.

 Le Chef de Silence Immobile réfléchissait.

— Erèbos, n'écoutez pas le Logos ! dit le Conseiller Halley. Ils méconnaissent les passions qui agitent les hommes. Leurs calculs sont biaisés et ils n'ont aucune autorité.

— Peu nous importe. Désormais, ce sera le Logos qui décidera de tout, dans l'intérêt de l'Amas et de la survie de l'espèce.

 Le Chef de Silence Immobile sortit de son mutisme.

— Vous ne me laissez donc pas le choix, Logos. Voici ma seule et unique proposition : vous allez cesser immédiatement toutes vos actions ou je mets un terme à votre Grand Dessein. Calculez.

 Le Logos prit le temps de commuter.

— Selon nos calculs, nous n'oserez pas saboter ce projet. Il est trop important. En outre, le vaisseau qui est amarré contient un explosif capable de détruire ce vaisseau bien avant que nous n'émettiez la moindre capsule. Nous ne souhaitons pas gâcher la nouvelle génération, mais elle compte moins que le Grand Dessein.

 Antéa resserra sa prise sur son arme.

— Je m'attendais à cette nouvelle erreur de calcul de votre part. Juste avant que vous ne montiez à bord, j'ai donc envoyé l'ordre par capsule pulsée. Je l'ai fait transiter par votre vaisseau au moment où vous avez mis le pied sur ce vaisseau. Vous pouvez vérifier. La capsule devrait arriver à destination d'ici trois heures. Si vous vous rendez immédiatement, je pourrais envoyer une nouvelle capsule pour annuler la première. Ne tardez donc pas. Calculez.

 Le Prêtre-Programmeur prit un plus de temps à répondre qu'habituellement.

— Nous déposons les armes sans condition et cessons toutes les opérations de restauration de l'autorité de Silence Immobile dans l'Amas. Nous avons relayé ce changement de stratégie. Envoyez le contrordre. Je procède au désarmement de l'explosif. Je reste à votre bord pour assurer la liaison instantanée avec le Logos. Sachez que nous exigeons l'exil pour achever notre projet.

— Accordé.

 Tout le monde se détendit.

— Qu'est-ce que ce Grand Dessein ? demanda le Conseiller Halley soucieux.

— Un secret qui ne vous concerne pas, répondit le Chef de Silence Immobile.

 Antéa qui n'en oubliait pas l'urgence de la situation dans l'Amas ordonna au Logos.

— Levez le blackout et faites évacuer les survivants de la comète 3.

 Le Prêtre-Programmeur se tourna vers le Chef des S.I.

— Exécutez cet ordre.

— Nous allons lever le faux blackout. Pour la comète 3, il est trop tard. Il n'y a pas de survivants.

 Antéa sentit son sang quitter son visage.

 Ils échangèrent un regard, elle et Céphei.

 Il allait falloir annoncer à Caron que ses enfants, ses femmes, toute sa famille étaient mortes.

*

 La comète-couveuse s'était immobilisée et éloignée à nouveau de l'Amas cométaire qui subissait actuellement le pic d'intensité le plus haute de la marée neptunienne.

 Fort heureusement, le faux Blackout avait été levé et les habitants de l'Amas disposaient pleinement de leur capacité à se prémunir des dangers provoqués par ces titanesques forces gravifiques. On comptait peu d'incidents, essentiellement grâce aux drones.

 Pour éviter qu'ils ne fassent l'objet de lynchage, les Prêtres-programmeurs et agents de Silence Immobile avaient été sommés de quitter les comètes occupées. Tous s'étaient repliés sur la comète S.I. L'apaisement avait donc regagné l'Amas qui – pour l'heure – pensaient ses plaies et luttaient contre les forces de marée.

 L'étrange et mystérieuse menace agitée par le Chef de Silence Immobile avait produit son effet sur le Logos.

 Ils avaient cessé immédiatement toutes leurs activités dans l'Amas cométaire. Ce Grand Dessein qu'il nourrissait et dont nul ne savait rien semblait plus important que tout à leurs yeux.

 Caron respirait désormais beaucoup mieux et était maintenant pleinement conscient. Les doses de dérivé de psilocybe qu'il recevait étaient nettement moins moindres qu'avant. Ne lui restait plus à gérer que la fatigue musculaire due à sa longue immobilisation.

 Antéa et Cephei venaient d'annoncer les terribles nouvelles concernant ses proches à Caron.

 Antéa ressortit de cette rencontre éprouvée et perturbée.

 Il n'avait pas réagi comme elle l'aurait pensé. En un sens, son comportement avait été bien pire encore.

 Caron était demeuré totalement mutique accueillant l'information de manière impassible, alors qu'Antéa qui ne les avait croisés que le temps d'une réunion de famille avait eu toutes les peines du monde à contenir ses larmes. Ce pouvait être soit le signal d'alarme d'un déni soit l'effet secondaire des anesthésiants qu'il avait reçus.

 Cephei était donc resté à son chevet.

 C'était de toute façon prévu, ainsi. On ne laisse pas seul un homme qui vient d'apprendre qu'il a tout perdu.

 Lui et la généticienne se relayeraient autant que possible.

 Antéa, elle ne pouvait être à ses côtés. Elle n'en avait pas le temps.

 Même si elle n'avait rien d'autre à faire avec son vaisseau que de faire du surplace à 300 km de l'Amas pour attendre la fin de la marée neptunienne, des obligations nombreuses guettaient Antéa.

 Et en tout premier lieu, l'arrivée des prisonniers à bord pour leur libération, comme le stipulait la Concorde, était imminente. Elle espérait que rien cette fois-ci ne viendrait reporter ce moment.

*

 Le Prêtre-Programmeur était toujours à bord du Vaisseau-couveuse en tant que lien instantané entre ses occupants, le Logos et l'Amas. Son petit véhicule était demeuré amarré non sans avoir été désarmé auparavant.

 Une autre petite comète des S.I. venait d'être arrimée par son nouveau drone d'assistance au pilotage sur le sas secondaire.

 C'était devant la porte de ce dernier qu'Antéa attendait en proie des émotions contradictoires. Amitié notamment lui manquait tellement.

 Le cœur d'Antéa fit un bond dans sa poitrine en voyant Nérée mettre son premier pied à bord de son vaisseau. Il était flanqué de part et d'autre de deux gardes S.I. qu'elle ignora de son mieux. Toutefois, leur seule vision suffit à ranimer en elle des souvenirs traumatiques de sa propre incarcération et à lui provoquer un léger malaise qui se manifesta par une suée.

 Apparemment, Nérée avait eu accès à une douche, des soins et des vêtements, mais il grimaçait en marchant sur la passerelle comme s'il était perclus de courbattures.

 En voyant dépasser de sa manche les séquelles jaunâtres d'un vilain hématome et plusieurs blessures cicatrisées au gel sur son visage, Antéa comprit qu'il avait subi le même genre de mauvais traitements dont elle-même avait souffert. Sauf qu'elle n'avait passé que quelques jours dans leurs salles d'interrogatoire, pas plusieurs semaines comme Nérée.

 En constatant sa présence, Nérée lui sourit faiblement.

 Bouillonnant d'émotions, Antéa vint à sa rencontre sans un mot, congédia d'un geste les deux S.I. et le serra doucement entre ses bras. Il réagit par un léger soubresaut d'inconfort.

— Aïe. Mes côtes me font souffrir, souffla-t-il.

 Antéa ne dit rien.

 Elle en était incapable.

 Elle le prit par le coude et l'entraina en le soutenant un peu jusqu'à sa propre cabine. À ce moment-là, les deux autres gardes entraient avec Hélya qui marchait normalement et ne semblait pas avoir mal. Elle était désorientée.

 Volontairement, Antéa ne jeta pas le moindre regard à cette dernière.

 À quoi bon ?

 On l'avait prévenu qu'elle ne possédait plus aucun souvenir de ces mois passés ensemble. Elle ne devait pas même comprendre ce qu'elle faisait là.

 Antéa serait désormais pour elle une inconnue et – malgré sa trahison, malgré l'envie qui l'a démangée de la frapper de toutes ses forces – cette idée emplissait Antéa de chagrin. Elle n'était plus ni sa meilleure amie, ni sa maitresse, ni sa coéquipière.

 Pour Antéa, cela n'avait pas grand sens de la faire revenir à son bord. C'est pourtant ici que les décisions se prenaient entre le Chef des S.I. et le Conseiller Halley, tous les deux toujours présents sur son vaisseau.

 Et pour la Résistance, le cas particulier d'Hélya devait faire l'objet d'une enquête médicale et d'un procès en règle. Pouvait-elle être tenue pour responsable des actions dont on avait effacé en elle le moindre souvenir ? Voici l'épineuse question qui n'allait pas tarder à se poser et Antéa connaissait déjà la réponse : non.

*

 Antéa veilla sur Nérée qui plongea dans un sommeil agité sitôt allongé sur sa couchette. Ils n'eurent donc pas le loisir de parler ou de se témoigner de l'affection. Cela viendrait en son temps...

 Antéa n'avait pas grand-chose à faire dans son vaisseau en ce moment d'immobilité. On ne la contacta d'ailleurs pas.

 Elle laissa les palabres aux deux vieillards. À ce qu'elle en savait, l'esprit de la Concorde était respecté, même si de nombreux points faisaient encore l'objet d'âpres négociations. Elle n'avait rien à faire. Et pour ne pas se remémorer à nouveau le souvenir des sévices dont elle avait été victime, pour qu'aucune vague de chagrin pour les souffrances que les autres avaient eu à endurer ne la saisisse, elle s'occupa.

 Elle se pencha sur les restes d'Amitié, qui n'était plus que pièces détachées, mais cette réparation dépassait de loin ses compétences.

 Elle s'employa simplement à nettoyer les composants avec extrême prudence. Elle y consacra toute sa journée éveillée, mais se sentit très vite démoralisée. Son module I. P. était en partie fondue ce qui ne laissait rien présager de bon.

 Les seules personnes à bord capables de l'aider étaient Hélya et le Prêtre-Programmeur du Logos, mais elle ne se voyait pas leur demander quoi que ce soit. De toute façon, il lui faudrait aussi récupérer bon nombre de composants d'électroniques neuves.

 Nérée était parti pour un sommeil marathon.

 Elle prit une douche et s'aménagea une couchette sur le sol au pied de là où Nérée dormait.

 Au bout de deux heures d'un repos peu profond, hanté par des images de ses violeurs, Cephei la réveilla en l'appelant.

— Antéa, Caron n'est plus à l'infirmerie. Tu ne l'as pas croisée, à tout hasard ?

 Ils avaient allégé la présence à ses côtés à sa demande.

 Caron avait fini par comprendre le drame qui l'avait touché. Ses émotions étaient revenues en force à un moment où Cephei le veillait. Il avait craqué et s'était effondré de chagrin. Après cet épisode très intense, il avait alors été pris d'une boulimie de détails sur les évènements catastrophiques relatifs à la comète n° 3. Caron devinait pourquoi quelqu'un était toujours à ses côtés, mais il avait exigé des instants de solitude au cours desquels il pourrait lâcher la bride à son affliction, dans l'intimité.

— Non. Je suis avec Nérée et je ne peux pas le laisser seul non plus. Tu as été voir dans la cabine de Caron ? Ou dans la salle commune ? demanda Antéa.

 Jusqu'à présent, Caron n'avait pas encore pu marcher jusqu'à cette distance, mais il se rétablissait physiquement de jour en jour. C'était parfaitement possible qu'il s'y soit rendu.

— Il n'y est pas.

— Attends, je vais vérifier si l'ordinateur de bord le trouve.

 Elle effectua une recherche. Si Caron était quelque part, on pouvait le détecter en croisant différentes données.

 Rien.

 Antéa devint soucieuse.

— L'ordinateur le ne localise pas. Quand est-ce que tu l'as vu la dernière fois ?

— Il y a 6 heures environ.

 Les mémoires du vaisseau se vidaient toutes les quinze minutes des informations inutiles.

— Et comment allait-il ?

— Aussi bien que possible dans les circonstances qui sont les siennes. Il voulait être un peu seul.

 « Où peut-il bien être ? Se demanda Antéa. »

 Elle effectua quelques recherches, s'assura que tout ce qui devait être à sa place l'était encore.

— Cephei, le vaisseau de transport du type du Logos n'est plus là !

— Tu penses que le Prêtre l'a enlevé ?

 Antéa réfléchit, interrogea l'ordinateur de bord sur la présence du Prêtre-programmeur. Il était dans la salle commune. Ce n'était donc pas un nouveau coup fourré du Logos.

— Non. Caron a dû partir... seul.

 Antéa sonda les capteurs du vaisseau qui ne détectèrent rien à leurs portées. Il était sans doute déjà trop loin.

 Elle mit ses instruments à la recherche du petit-vaisseau.

— Je ne sais pas où il est, mais je devine où il se rend.

— La comète de sa famille, dit Cephei. Préviens Contrôle, Antéa. Il ne faut pas qu'il lui soit fait du mal.

— Oui. Je m'en occupe. Je vais leur expliquer et leur demander de préparer une assistance médicale aux alentours de la comète n° 3.

*

 Cela faisait huit heures qu'ils étaient sans nouvelle de Caron.

 Le vaisseau de transport qu'il avait emprunté était introuvable.

 Nérée s'était réveillé par intermittence pour se soulager et s'alimenter un peu. Mais il continuait de passer l'essentiel de son temps à dormir. Un drone surveillait régulièrement ses constantes vitales. Tout allait bien. C'était une immense fatigue dont Nérée allait mettre sans doute des semaines à se récupérer.

 Antéa avait braqué les capteurs du vaisseau vers la comète n° 3. D'après ses calculs, il aurait déjà dû y être depuis longtemps.

 Le Chef des S.I. prit contact avec elle.

— Commandante, venez. Le Logos a émis une alerte. Votre manutentionnaire a été localisé.

 Antéa laissa Nérée dans la cabine et se rendit le plus vite possible au poste de pilotage. Lorsqu'elle y parvint, le Prêtre-Programmeur, le chef des S.I. et le Conseiller Halley étaient là. Ils manifestaient une inquiétude palpable.

 Cephei arriva peu de temps après elle.

— Il est en train de foncer tout droit vers la comète S.I. Il ignore les ordres de Contrôle.

 Antéa cilla. Cephei verbalisa ce que tout le monde pensait tout bas :

— Vous croyez... qu'il veut s'écraser dessus ?

— Oui, répondit l'Oligarque. Et il n'est pas possible de l'intercepter ou de l'arrêter.

— Tous les capteurs de l'Amas sont braqués sur lui en ce moment même, expliqua le Logos.

 Antéa ne comprenait que trop bien que Caron ait décidé de se suicider, de faire du mal à ceux qui lui en avaient fait. Mais son vaisseau était bien trop petit pour occasionner le moindre dégât à la comète S.I.

 Elle s'imagina à la place de Caron. Elle aussi aurait pu péter un plomb. Qu'aurait-elle fait alors ? Sans doute bien pire... Après tout, ces modestes transports possédaient tous l'équipement nécessaire au dragage de débris spatiaux pouvant faire jusqu'à cent fois leur taille et ce n'était pas ce qu'il manquait dans le secteur.

 Antéa se rua sur l'écoutille, seule vue vers l'espace.

 Elle plissa les yeux. À cette distance, 300 km, dans l'ombre de l'Amas, sans lumière solaire directe pour éclairer la scène, elle ne pouvait apercevoir que les lointaines étoiles parfois obscurcies par les silhouettes des comètes habitées.

 Elle demanda un grossissement à ces capteurs sur le petit-vaisseau.

 Le suivi commença et l'image apparut sur un écran holographique.

— Le pauvre malheureux, dit le Conseiller Halley en observant le petit vaisseau se précipiter vers une désintégration certaine.

— Il n'en a plus que pour une trentaine de secondes.

 Antéa aurait voulu voir les derniers instants de Caron, mais elle parcourait fébrilement de mouvement de sa main le sillage.

 Cephei s'était rendu compte du comportement d'Antéa.

— Qu'est-ce qu'il se passe, Antéa ? Que cherches-tu ?

— LÀ ! cria-t-elle. Il y a une vingtaine de petites comètes et de gros débris dans son sillage ! Certaines sont même en méthane gelé ! Il va tout exploser !

 Personne ne les avait vus, car toute l'attention s'était focalisée sur l'insignifiant petit vaisseau.

 Le Chef de Silence Immobile écarquilla les yeux.

— Prêtre-programmeur, prévenez Contrôle et calculez !

 Antéa se précipita sur la vue réelle depuis son hublot avec Cephei et observa les derniers instants de Caron : un infime flash lumineux.

 Elle mit la main sur l'épaule de Cephei pour lui témoigner son soutien, mais attendit la suite.

 Le Prêtre-Programmeur dit :

— Impacts multiples prévus dans moins d'une minute. Procédure d'évacuation en cours. Destruction de la comète S.I. probable à 100 %. Taux de survivants : S.I. 0 % Logos 0 %. Il n'y avait plus de prisonniers à bord. Ils avaient tous été libérés après la signature de la Concorde. Contrôle demande à toutes les Comètes de s'écarter de toute urgence pour échapper aux sous-impacts.

— Qu'en pensez-vous, Commandante ? demanda le Conseiller Halley.

— Les autres comètes auront le temps de s'éloigner des gros débris, évalua Antéa. Ils recevront sans doute les impacts de nombreux sous-débris, mais ça ne devrait pas occasionner de graves dégâts. Vous ne croyez pas qu'on devrait y aller ?

— Non, dit le Chef des S.I. avec une colère contenue. La nouvelle génération doit rester à l'écart de l'Amas.

 Antéa se tourna vers le Prêtre-Programmeur :

— Vous n'aviez pas calculé ça, hein ? Un seul homme désespéré va faire disparaitre Silence Immobile et le Logos ! Vous récoltez ce que vous avez semé !

 Le Prêtre du Logos ne répondit pas.

— Logos, que peut-on faire ?

— Rien, répondit son émissaire. Ceci est aussi la conséquence d'une multitude de choix successifs faits par Silence Immobile depuis le génocide des survivants... Impacts, dit le Prêtre avec froideur.

 Des flashs nettement plus puissants firent distinctement apparaitre la massive silhouette de la comète S.I. qui se fractura créant autant de petits éclairs de lumière. Ses fragments de dispersèrent en tout sens.

 Comme elle l'avait évalué, il sembla à Antéa qu'aucune autre grosse collision ne secoua l'Amas.

 Antéa fascinée et confuse ne perdit rien du spectacle qui contrastait avec la discrétion habituelle. Tout le monde se tut. Cephei rompit le silence :

— Caron. Tu es vraiment trop con...

 Antéa observa une larme couler sur sa joue. Pourtant, Cephei souriait.

 Antéa comprit en le voyant sourire que le sentiment diffus qu'elle ressentait au fond d'elle était une satisfaction malsaine. Elle aussi devait avouer qu'elle était en train de savourer cet instant. Et lorsqu'elle saisit cela, un immense poids sembla lui avoir été ôté de la poitrine. Silence Immobile n'était plus. Sa puissante envie de frapper le Chef des S.I. s'était évaporée.

— Voilà qui vaut tous les coups de poing au visage, dit-elle avec admiration.

 De fait, le Chef des S.I. était totalement sonné. Le vieil homme faisait pitié à voir en cet instant.

 La lumière s'éteignit dans tout le vaisseau. Les instruments se coupèrent. Moteur et gravité artificielle cessèrent de fonctionner.

 Tous ceux présents sur la passerelle s'agrippèrent à ce qu'ils trouvaient alors qu'ils se mettaient à léviter.

 Le Chef de Silence Immobile se décomposa.

— Ce n'est pas moi et ça ne peut plus être la comète S.I. C'est donc Contrôle qui vient d'émettre ce blackout. Ça signifie que l'Ennemi a été repéré dans le Système solaire par une comète-vigie...

 Antéa continua de scruter l'Amas du regard. Quelques petits flashs sporadiques étaient encore visibles çà et là.

 Antéa n'eut même pas le temps de se mentir. Elle se serait dit que l'Ennemi était probablement apparu à une de ses deux positions habituelles, qu'il n'y avait rien à craindre ou qu'il n'existait peut-être même pas si ce n'était dans la folie sécuritaire de Silence Immobile...

 D'un seul coup, une sphère multicolore apparut là où se trouvait la comète S.I. avant sa fragmentation.

 L'Ennemi était au beau milieu de l'Amas. En cet instant, tous ceux qui ne croyaient pas en lui eurent confirmation qu'il existait bel et bien.

 Une terreur ancestrale naquit en Antéa.

 Elle cessa de respirer.

*

 Des volutes de lumières multicolores dansaient à l'intérieur de cette sphère imparfaite à la forme ondulante. C'était comme contempler la plus hypnotisante et la plus magnifique des nébuleuses, mais c'était lui – l'Ennemi bien réel – qui pourtant observait.

 Il y avait ici des traces nombreuses de ce parasite tenace qu'elle exterminait à travers le temps et l'espace. Jamais il n'eut soupçonné qu'il eut pu se propager si loin en cette époque dans ce petit système solaire excentré de cette ridicule galaxie spiralaire.

 Il était difficile de se débarrasser de cette vermine inutile à laquelle il était lié.

 Lorsqu'il eut analysé les trajectoires de tous les objets du secteur, l'Ennemi fit la seule chose à faire face à cette grouillante infestation, celle pour laquelle il était conçu.

 Il explosa en un flash de lumière blanche qui s'étendit en tout sens, désintégrant tout l'Amas cométaire, annihilant toute vie, vaporisant toute matière, achevant le génocide de cette Seconde Humanité.

 L'Ennemi retourna vite à son état premier. Seul au milieu de ce qui avait été l'Amas cométaire et qui n'était plus qu'un champ de ruines. Il guettait des émissions de messages, mesurait les mouvements des nombreux objets présents dans cette zone de la ceinture de Kuyper.

 Il ne trouva rien.

 Fort heureusement, l'Ennemi avait l'éternité.

 Le temps n'avait guère de sens pour lui. Il reviendrait donc régulièrement également dans cette partie périphérique de ce stupide Système Berceau, autour de Sol, là où lui-même était né et où cette vermine s'évertuait à survivre à son annihilation certaine.

 La contamination ne devait pas reprendre.

 Elle n'était plus nécessaire.

 Au milieu des ruines de la civilisation humaine, dans ce nouveau cimetière, l'Ennemi continua d'observer.

 Silencieux et immobile.

 Puis, il disparut.

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