10 – Pseudo : Alfred le chauve - Hop ! -- Auteur incipit : SaltyKimchi - Auteur texte : PoloAuteur

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Son crâne à moitié chauve dégoulinant, Alfred Dumond grimpait l’escalier de service avec un souffle de taureau, son embonpoint en bouée de sauvetage au cas où les chevilles lâchaient. Putain d’ascenseur en panne. Chaque marche constituait une pensée insultante pour son supérieur qui siégeait au quinzième étage de la tour. S’il avait pu envoyer l’une de ses secrétaires en tailleur serré, il aurait cent fois dit oui.

Mais sa mission nécessitait la confidence.

Après un dernier effort, il atteignit enfin le Saint Graal de la porte du patron, et l’ouvrit :

— Monsieur le Président, là on est vraiment dans la merde !

Assis derrière un tout petit bureau, le président traîna ses pupilles noires sur le visage de son subordonné. Il le détailla, sourcils en V, puis ses yeux s’arrondirent lorsqu’il se rappela son nom.

— Dumond ! annonça-il d’un air enjoué.

Essoufflé par sa course effrénée Alfred observa quelques minutes, par la gigantesque baie vitrée, une demi-lune fichée dans un ciel pétrole. Elle posait un voile blafard sur la ville étendue sous leurs pieds. Les lueurs des bâtiments grisâtres scintillaient dans la nuit comme d’hideuses guirlandes d’un sapin décédé.

Lorsqu’il enchaîna ses premiers pas précipités, le claquement de ses semelles résonna dans la gigantesque pièce comme un orgue malade, ce qui poussa son inconscient à ralentir la cadence. Les mouvements suivants gagnèrent en minutie et légèreté afin de ne pas troubler la dérangeante quiétude qui régnait dans le bureau.

— Allons, Dumond, n’ayez pas peur de vos propres pas.

Rassuré par la voix imposante de son interlocuteur, il pressa l’allure pour se retrouver face à son chef suprême. Derrière le minuscule mobilier, le tout aussi petit président le scrutait d’un air mêlé d’impatience et de pur bonheur, comme un gamin qui s’apprêterait à déballer un cadeau de Noël.

— Allez, crachez donc ce morceau !

— Oui, Monsieur. C’est Olivier…

Il laissa sa phrase en suspens. La dernière syllabe s’asphyxia au fond d’une gorge trop sèche. D’un instinct disgracieux, rejeton de sa nervosité, il gratouilla sa bedaine.

— Olivier Berton, Monsieur, responsable de l’équipe qui travaille sur le projet Pharmaco.

— Ah lui.

Sur le visage du président, les lueurs d’intérêt s’éteignirent aussitôt.

— Oui, poursuivit Alfred. Il est mort.

Son interlocuteur acquiesça d’un signe de tête.

— Monsieur le président, on l’a retrouvé dans son bureau, battu à mort à coups de moniteur.

— Oui, oh, l’entreprise s’en remettra. Le projet Pharmaco, aussi. Lui, en revanche...

Un sourire, presque nostalgique, s’étira sur le visage du petit bonhomme.

— Vous inquiétez pas, reprit-il en balayant les évènements d’un revers de la main, tout rentrera dans l’ordre. Tout ça, c’est de ma faute.

Alfred déglutit. La chape de silence posée sur le vaste bureau devint tout à coup oppressante.

— Comment ça, de votre faute ?

— Je l’ai tué. J’ai pris l’écran de son ordinateur, et je lui ai fracassé sur la tête. Une petite vingtaine de fois. J’ai arrêté de compter à neuf. Enfin, je vous passe les détails. La police est là ?

— Non, on vient de les appeler.

— Très bien.

Le directeur se saisit d’un stylo et gribouilla quelque chose sur une feuille vierge. Il parcourut le document en sifflotant pour vérifier qu’il n’avait rien oublié, puis termina l’exercice en signant en bas de page. Il se leva, glissa le document dans une poche de son pantalon et passa derrière sa chaise avant de poser les mains sur le dossier.

Alfred resta muet tout au long de l’opération.

— Accompagnez-moi, Dumond.

Le président poussa le mobilier à roulettes jusqu’à la grande baie vitrée. Hésitant, son bedonnant subordonné lui emboita le pas, comme une ombre difforme.

Les yeux perdus dans le lointain, l’homme lâcha un soupir de fatigue et de tristesse mêlées.

— Vous savez, Dumond, la vie n’est pas si compliquée. Vous pouvez être assis sur un tas de pognon, être un homme puissant, admiré et désiré... Les bases sont les mêmes pour tout le monde. Quand un p’tit con joue à touche pipi avec votre femme, bah… vous pétez un plomb.

Il ressortit le papier de sa poche et le glissa dans la main d’Alfred.

— Je pensais avoir des remords, aujourd’hui. Et, en fait non. La vengeance, ça fait du bien. Oubliez les films, oubliez les romans où les personnages sont torturés par les actes odieux qu’ils ont commis par vengeance. C’est de la connerie.

Il posa ses mains sur les épaules de Dumond et l’observa avec un grand sourire.

— La vengeance, Dumond, ça fait du bien ! Alors, j’ai recommencé aujourd’hui, et putain, j’ai adoré lui exploser la tête à cet enfoiré. Il le méritait. Quand vous êtes montés, je pensais même pas que ça pouvait être pour ça tellement tout ça m’avait paru naturel et sain. Mais maintenant que la police est prévenue, je dois faire face à la réalité. Je suis sacrément dans la merde.

Il explosa d’un rire sincère et presque communicatif.

— J’ai pas envie d’aller en prison, de perdre tout ça.

Il prononça ces mots en jetant un coup d’œil à son bureau, puis à la ville qu’ils surplombaient à cet instant.

— Mais j’ai pas le choix, Dumond. La vengeance, c’est agréable, mais faut l’assumer. Ce papier – il tapota la feuille fichée dans la main de son interlocuteur – contient mes aveux, pour le meurtre de Berton et celui de ma femme, aussi. Elle, c’était à coups de marteau.

Il souleva sa chaise, sous le regard médusé d’Alfred, puis la balança dans la baie vitrée qui explosa sous l’impact. Le président se pencha pour en contempler la chute, tandis qu’une bourrasque d’un vent frais se précipitait sur eux.

— Bon, Dumond, je crois qu’on y est. Le temps de se dire au revoir. C’était pas vraiment un honneur de travailler avec vous, mais votre implication à monter tous ces étages pour me prévenir me fait chaud au cœur. C’est grâce à de types motivés comme vous que je gagnais beaucoup d’argent.

Il s’avança et sauta dans le vide.

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