Chapitre 3 (3/3): Mission Royale

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Surcouf sortit de la pièce la carte sous le bras tandis que le Roi prenait la direction de ses appartements. Il trouva Oscar heureux comme un pape, jouant de la clarinette entouré de jeunes filles ébahies devant son talent et sa beauté. Il faut dire que le garçon était vraiment magnifique. Ses yeux bleu sombre ressemblaient à la couleur de l’océan un jour d’orage, ses longs cheveux blonds collés par le sel et ramenés sur un côté flamboyaient sous les rayons du soleil qui perçaient à travers les baies vitrées de la galerie des glaces. Enfin, son visage fin et féminin parsemé de taches de rousseur venait parfaire le tout. Les demoiselles de la cour étaient en émoi devant cet enfant dont seules les facultés musicales dépassaient la splendeur. Cebus, de son côté, n’était pas en reste. Il intriguait beaucoup les plus jeunes d’entre elles, et faisait des cabrioles et des grimaces, provoquant rires et sourires dans l’assistance.

Surcouf héla Oscar, lui enjoignant de le suivre, et l’enfant interrompit sa partition, salua, et se dirigea vers le corsaire. La femme qui avait intrigué Surcouf en premier lieu se leva et se dirigea vers eux.

— Messire, s’inclina-elle très respectueusement devant le capitaine surpris de cette considération. Veuillez m’excuser du dérangement, mais c’est votre fils ? demanda-elle en désignant Oscar.

— Non, euh oui pardon, mon fils, oui, répondit le corsaire en se rappelant de l’avertissement du roi. Il voulait voir la cour alors, je l’ai emmené. Pardonnez-moi, mais je dois y aller. Oscar, tu viens ?

La femme parut marquer un temps d’arrêt à la mention du nom de l’enfant. Elle s’apprêta à interpeller Surcouf, puis se ravisa en souriant.

— A bientôt, capitaine, dit-elle en lui adressant un clin d’œil.

Ils quittèrent le palais, et se dirigèrent vers les jardins du château où nobles de toutes sortes arpentaient les allées en profitant du chaud soleil de juillet au bras d’une demoiselle de compagnie, souvent illégitime, sous le regard accusateur des jardiniers du Roi. Ils contournèrent la fontaine et descendirent la pente qui conduisait au bassin inférieur. Finalement, Oscar demanda à Surcouf ce qu’il portait sous le bras.

— C’est une carte du monde, répondit le corsaire. Le roi m’a confié une mission de la plus haute importance, mais trêve de bavardages, il m’a demandé d’être discret. A ce propos, si on te demande, tu es mon fils, ici, compris ?

Le garçon acquiesça, non mécontent de trouver en Surcouf une figure paternelle de façade. Ce dernier s’accroupit devant le blondinet, ébouriffa ses cheveux en signe d’affection, et l’attrapa par les épaules, adoptant un ton plus solennel.

— Bien. Maintenant, dis-moi ce que t’a dit ton précepteur à propos de ta famille à Versailles. T’a-t-il donné plus de précisions ? J’ai besoin de savoir.

— Il m’a dit de me rendre à la cour, et de demander à parler au garde-chasse de l’entrée Ouest. Là, il m’a demandé de m’annoncer à lui et de lui raconter mon histoire.

— Bien, allons rendre visite à ce fameux garde-chasse. Je pense que nous sommes tous les deux impatients de découvrir l’histoire qu’il aura à nous raconter.

Ils arrivèrent devant une maison de pierre mal entretenue, dont le toit de chaume était percé en plusieurs endroits. Le lierre grimpait à sa guise sur les murs de la façade et s’infiltrait même dans les carreaux brisés du premier étage. Une chose était sure, la maison n’était plus habitée depuis un certain temps.

Alors qu’ils s’apprêtaient à rebrousser chemin, ils entendirent des bruits étouffés provenant du premier étage. Surcouf commanda à Oscar de rester en arrière et entra dans la demeure. Une épaisse couche de poussière recouvrait le sol du rez-de-chaussée qui semblait vide, mais les bruits qui filtraient à l’extérieur s’intensifiaient à mesure que Surcouf s’avançait dans la pièce. Aux murmures étouffés qu’il entendait s’ajoutait le martèlement régulier du bois contre le mur. A pas de loup, Surcouf grimpa les marches de l’escalier qui menait à l’étage. Il poussa la porte de la chambre à coucher d’où provenaient les bruits et se retrouva confronté à une scène d’horreur.

Une paysanne en guenilles se débattait dans les bras d’un homme. Elle était à quatre pattes sur le lit, sa robe remontée au-dessus des fesses et ses bas déchirés pendant à ses pieds. Elle tentait de lui échapper, mais l’homme la tenait fermement, bloquant ses bras d’une main et enfonçant sa tête dans les oreillers de plume de l’autre pendant qu’il la violait. L’homme, lui, portait de riches vêtements, et un pourpoint doré. Son visage crispé en un sourire sadique trahissait le plaisir qu’il ressentait à dominer ainsi la femme.

— Non, pitié, au secours ! Au secooooours ! criait-elle en sanglotant.

— Tu peux crier autant que tu veux, personne ne peut t’entendre ici.

Il agrippa la chevelure de la paysanne et la tira en arrière en disant :

— Tiens, regarde ton mari, et vois comme il apprécie comment je te baise.

Tournant la tête dans la direction que désignait l’homme, Surcouf aperçut le mari dans un coin de la pièce. Il était assis, impassible, adossé contre le mur, les yeux fixes, le crâne brisé par un impact de balle, d’où coulait encore un filet de sang.

Le sang de Surcouf ne fit qu’un tour, et il tira son sabre en hélant l’homme qui se retourna, rangea maladroitement son sexe turgescent, et tenta tant bien que mal de tirer son propre sabre de son fourreau. Il réussit à parer le premier coup du corsaire, mais le second l’atteignit au mollet. Il trébucha et se retrouva à genoux devant Surcouf, qui attaqua à l’épaule. Le coup porta également, et l’homme lâcha son sabre en arrachant un cri de douleur.

— Aaargh, s’étouffa-il, dans un sanglot. Qui êtes-vous, que faites-vous ici ?

— Je suis le capitaine Surcouf. La justice du Roi, répondit le corsaire.

— Vous me le paierez, hurla l’homme qui se releva, ramassa son sabre, et s’enfuit en boitant alors que Surcouf se précipitait sur la femme qui s’effondra en sanglots.

— Calmez-vous, tenta-il de la rassurer. Ne craignez rien, je suis là, tout ira bien, maintenant.

Il resta aux côtés de la femme pendant de longues minutes, tentant de l’apaiser par des mots doux et des gestes bienveillants. Il l’aida à se rhabiller, la fit s’asseoir au bord du lit, et plongea son regard dans les yeux bruns de la paysanne.

— Qui est cet homme, demanda-t-il ? Et qu’a t’il fait à votre mari ?

— C’est le comte de Brie, répondit la femme. Un noble de la cour. Il prend plaisir à violer toutes les servantes du palais, et estime que nous lui appartenons. Cette fois-ci, il a jeté son dévolu sur moi, et mon mari….

Elle interrompit sa phrase, réprimant un sanglot.

— Mon mari a essayé de s’interposer, le malheureux, et ce monstre l’a assassiné.

Regardant de nouveau le corps sans vie du mari, Surcouf remarqua la hache qu’il tenait encore fermement en main.

— Cet homme, reprit Surcouf. C’est le maître des lieux ?

— Non, non. Il a son château à Vaux-le-Vicomte, mais il est à la cour la plupart du temps et se plait à nous tourmenter. Depuis la disparition du garde-chasse, il utilise cette maison pour perpétrer ses forfaits.

— Le garde-chasse a disparu, dites-vous ? rebondit aussitôt Surcouf. Vous le connaissiez ?

— Oui répondit la femme. Il a disparu il y a six mois environ. Un homme très gentil. Simple, prévenant, avec un léger accent anglais. Il gardait cette partie du domaine depuis près de dix ans, et puis un jour, il a disparu. Envolé. Pas un mot, pas une lettre, pas un indice sur sa disparition. C’est depuis ce moment que le comte de Brie a commencé à nous tourmenter.

— Merci, madame, reprit Surcouf. Vos informations m’auront été très utiles. Venez, redressez-vous, il vous faut sortir d’ici et trouver quelqu’un pour récupérer le corps de votre mari. Quant à ce comte de Brie, J’en fais mon affaire, mais sachez, madame, que votre honneur sera vengé.

Surcouf accompagna la femme jusque chez elle et commanda à deux bûcherons de venir récupérer le corps de leur compagnon dans la maison du garde-chasse disparu. Il retrouva Oscar devant la demeure et l’enfant lui demanda ce qu’il s’était passé. Il avait vu un homme ensanglanté sortir de la maison en courant et en boitant, vociférant des injures et des menaces en marmonnant son nom.

— Il vaut mieux que tu ignores les actes qui se sont déroulés dans cette maison. Sache ton bienfaiteur a disparu il y a environ six mois. Cela coïncide étrangement avec le début des recherches de Calloway. Cette affaire commence vraiment à être de plus en plus intrigante, et j’ai peur que la Reine ne s’intéresse d’un peu trop près à toi… Il est hors de question que tu restes à Versailles. Je t’emmène avec moi à Chalais, tu y seras plus en sécurité.

— A Chalais ? releva Oscar.

Surcouf se rendit compte de la bêtise de sa phrase. Il venait de dévoiler la destination secrète de sa mission royale, et même si Oscar était digne de confiance, il devait se montrer plus prudent, à l’avenir, s’il voulait mener à bien sa quête.

— Silence, reprit Surcouf. Je n’aurais jamais dû t’en parler mais le Roi m’a confié une mission. Viens, allons nous reposer, une longue route nous attend.

Alors qu’ils reprenaient l’allée centrale qui menait au château, ils virent un laquais courir dans leur direction. Il s’arrêta à leur hauteur, le souffle le court, et interrogea le corsaire.

— Capitaine Surcouf ?

— Lui-même. Bien que je n’aie plus de navire pour mériter ce titre.

— Tenez, un message de sa majesté.

Il lui tendit un rouleau de parchemin scellé de l’abeille des Bourbons, et repartit en courant d’où il était venu. Surcouf brisa le sceau et déroula le morceau de papier.

« Rendez-vous à minuit devant la porte Sud de la petite écurie. Une calèche vous y attendra. Amitiés. Louis. »

— Bien. Allons trouver une auberge où nous restaurer avant de faire un somme, intima Surcouf à Oscar. La nuit va être longue.

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