Bandits de grands chemins

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Socquette ouvrit les volets du refuge. L’aurore déployait sa palette de couleurs pastels dans le ciel. Le troll sortit dans le froid et s’étira quelques instants. Il se rendit à la bergerie, rechargea l’abreuvoir puis la mangeoire et laissa la porte ouverte pour que les alpagas sortent à leur guise. Il s'apprêtait à rentrer pour mettre du lait sur le feu, quand il remarqua des traces de pas suspectes. Inquiet, Socquette suivit les empreintes, qui le menèrent devant son abri à bois. La porte fracturée pendait lamentablement sur ses gonds.

Malheur de malheur, pensa le troll en regagnant la maison au pas de course.

Il découvrit les filles, tout sourire, à la table du petit-déjeuner. Se raclant la gorge, mal à l’aise, Socquette leur annonça la terrible nouvelle.

— Si vous voulez bien me suivre dehors, finit-il par déclarer, que l’on se fasse une idée de l’étendue des dégâts.

Dépitées, les aventurières gagnèrent la cabane de pierre, désespérément vide. Donny dormait encore mais elles se creusaient déjà la cervelle pour savoir comment lui annoncer la nouvelle.

— Pas de panique, émit Poise, plus pour elle que pour les autres. Nous allons retrouver les brigands et récupérer la statue.

Marxia se baissa pour inspecter les traces de pas.

— Grandes pointures, analysa-t-elle. Ils étaient au moins deux.

Elle se redressa à temps pour voir un rapace effectuer un large virage et laisser tomber un rouleau de papier sur le crâne de Poise. De mauvaise grâce, l’elfe noire le ramassa et défit la cordelle ceignant le document.

— Je le reconnais ce piaf ! s’exclama Marxia. Il nous a survolé toute la journée hier !

— Un éclaireur, les informa Socquette en suivant l’oiseau des yeux. Il est bagué, il repart vers son propriétaire.

Le rapace glatit et battit des ailes pour prendre de la hauteur.

— On ne va jamais pouvoir le suivre, geignit l’archère.

Poise, de son côté, parcourait des yeux le message des malandrins :

Nous avons votre statue.

Si vous voulez la récupérer, apportez 100 000 unités à la croisée des chemins du Pic Chauve, avant la tombée du jour.

Vous êtes surveillés, ne prévenez personne ou la statue finira dans un ravin.

La compagnie des Détrousseurs roublards.

Elle jura.

— Comment on va s’en sortir de celle-là ? dit-elle en passant le papier à sa binôme.

Socquette entendit Donny descendre les escaliers.

— Il faut garder la tête froide, leur souffla-t-il. On va y réfléchir tous ensemble.

Le miel coula de la cuillère de l’elfe et s’écrasa sur le bois de la table en une tache collante.

— Donny, ça va ? demanda Marxia, anxieuse. Je sais à quel point cela doit être contrariant mais nous allons trouver une solution.

L’artiste secoua la tête pour retrouver ses esprits. Les trois autres se tordaient les mains de l’autre côté de la table, venant de le mettre au courant du vol.

— J’ai passé des centaines d’heures sur cette statue.

L’archère se mordit la lèvre. Pour des gardiennes de convoi, elles méritaient un zéro pointé.

Socquette fouilla dans ses placards et en sortit une liqueur de prune. Il distribua des petits verres et servit chacun.

— Allez, un petit remontant ça ne nous fera pas de mal.

Poise avala le liquide cul sec avant de grimacer largement, la gorge en feu. Marxia dissimula une légère toux.

Chacun se tira une chaise en prévision de la réunion de crise.

— La seule solution que je vois, c’est celle de l’arroseur, arrosé, indiqua Poise. On leur tend un guet-apens. Marxia n’a qu’à dézinguer leur oiseau de malheur pour qu’ils ne soient pas avertis.

Le troll fit non de la tête.

— Ils vont se douter de quelque chose s’ils ne le voient pas revenir. Je les connais ces gars, ils font les poches de tous les randonneurs de la région. C’est un vrai fléau pour le tourisme. Les yétis et moi on a déjà dépêché des aventuriers pour les attraper, mais rien à faire. Même la milice n’arrive pas à leur mettre la main dessus.

— Alors, ce ne sont pas des aventuriers comme ils le prétendent ? s’étonna Marxia.

Socquette monta à l’étage et revint avec un grand cahier.

— C’est un de mes nombreux livres de compte de la grande époque. En tant que voleur, tu dois déclarer tous tes larcins, sinon, tu es hors la loi.

L’archère ouvrit une page au hasard et lut une colonne dans sa tête :

Chaussette rose à étoile jaune, taille 24

Chaussette montante à rayures violettes, taille 42

Bas en nylon noir, mauvaise qualité, taille 38

— Je suppose que cette prétendue compagnie ne remplit pas ses obligations comtables.

Le troll acquiesça.

— 100 000 unités, rumina Donny, ils ne se mouchent pas avec les doigts. Jamais Lhirsute ne payera ce prix là.

Il se versa un trait de liqueur et but le tout comme s’il s’agissait d’une grenadine.

— Pas de conclusion hâtive, tenta de le rassurer Socquette. Il nous reste un peu de temps pour réfléchir à un plan.

Le silence s’installa autour de la table.

C’est bien notre veine, pensa Marxia. Dire qu’il y a quelque temps c’était nous les voleuses…

Elle se remémora la conversation de la veille sur le destin.

La roue tourne et parfois on se la prend dans le nez, conclut-elle pour elle-même.

Poise activait ses méninges à cent à l’heure, échafaudant des plans plus loufoques les uns que les autres.

On leur envoie un message en modifiant le lieu de rendez-vous et on les pousse dans un éboulis ! Ou alors, au moment de l’échange, les alpagas leur crachent dans les yeux, et on récupère la statue ! Non, mieux, on leur souffle du poivre au visage le temps de déguerpir avec la carriole !

Elle ouvrait la bouche pour faire part de ses théories quand Socquette prit la parole :

— Je connais quelqu’un qui pourrait nous aider.

Il marqua une pause, semblant hésiter.

— C’est quelqu’un qui, comme moi, est venu chercher la quiétude dans l’éloignement de la civilisation. Je m’en veux de lui demander ce service, mais c’est un cas de force majeure.

Poise n’y tenait plus.

— De qui parlez-vous ?

— De mon ami Farley Palcroc. C’est un berger des environs à qui j’offre régulièrement le gîte et le couvert. Mais j’ai fini par découvrir son secret, bien malgré moi, un soir où il logeait ici une nuit de pleine lune.

Marxia commença à comprendre de quoi il retournait.

— Je pense que la mention de l’Esprit des loups, le puissant lycanthrope, pourra peser dans la balance pour récupérer votre bien.

Les trois échangèrent un regard. On menaçait souvent les enfants avec des phrases telles que : “ Attention, si tu ne finis pas tes petits pois, l’Esprit des loups va venir te croquer ”; “ Continues ton caprice et l’Esprit des loups te rendra visite cette nuit ”. Poise pensait qu’il ne s’agissait que d’une légende, tout comme le dahu.

— Je ne vois aucune objection à tenter le coup, répondit finalement Donny. Mais que pouvons-nous lui offrir en dédommagement ?

— Vous vous rendez au village des yétis, je vous ai entendu le dire. Farley souhaite depuis longtemps être intégré au programme de préservation de la nature, en tant que représentant des loups. Ce sont des animaux essentiels à la vie de la montagne, ils participent à la régulation naturelle de la vie.

Poise ne put qu'opiner du chef.

— Encore une créature victime de clichés, ajouta-t-elle. J’appuie la démarche de ce monsieur.

Donny rédigea une attestation sur l’honneur à porter à Farley Palcroc.

— Voilà, dit-il en remettant la lettre au troll. Je m’engage à appuyer la demande de l’Esprit des loups en échange de son aide.

Socquette chargea sa besace sur son épaule. Les autres l’accompagnèrent au dehors.

— Surtout, pas de bêtises, restez tranquille et ne tentez rien de stupide. Le mieux c’est que nous nous retrouvions directement là-bas, il y a un peu de marche. Prenez les alpagas en milieu d’après-midi et faites le tour du lac, vous trouverez des panneaux d’indications.

Il s’éloigna par le chemin que les voyageurs avaient emprunté la veille. L’attente commença, insoutenable.

Au bord du lac, Poise lançait inlassablement des petits cailloux dans l’eau. Marxia scrutait le ciel en permanence, cherchant à apercevoir l’oiseau émissaire. De son côté, Donny tenta d’occuper son esprit par le dessin, mais la concentration le fuyait. Il finit par faire les cent pas, les bras croisés dans le dos, creusant peu à peu un sillon devant le refuge.

Poussés par Poise, ils grignotèrent quelque chose quand le soleil fut à son zénith.

— Il faut prendre des forces, ordonna-t-elle en tartinant du fromage frais sur du pain.

Quand l’astre du jour commença sa descente, les filles préparèrent les alpagas. Leur marche à peine entamée, le rapace repointa le bout de son bec, tourbillonnant au-dessus d’eux en de larges cercles.

— Y’a des flèches qui se perdent, grinça Poise, bien que sa raison refuse d'abattre l’animal.

Donny se faisait un sang d’encre pour sa création. Les bandits l’avaient-ils abîmé ? Avaient-ils desserré les câbles ? Enlevé les protections qui la préservait ? Jamais il n’aurait le temps de refaire cette commande, ni l’envie d’ailleurs. Chacune de ses œuvres était unique. Il lui semblait bien inutile de fournir une reproduction, qui ne serait qu’une pâle copie de l’originale.

Leurs pieds crissaient sur le pourtour du lac. La situation ne leur permettait pas d’apprécier la beauté du lieu à sa juste valeur. De l’autre côté des eaux turquoise, ils trouvèrent les panneaux et suivirent les flèches directionnelles. Ils se dirigeaient vers la sortie du plateau, montant en pente douce vers la crête des montagnes. La végétation rase formait une sorte de lande mêlant bruyères et chardons.

— L’oiseau prend de l’avance, annonça Marxia, la main en visière. Son propriétaire ne doit pas être loin.

Le passage avant la croisée des chemins était un véritable goulet d’étranglement. Les voleurs avaient choisi le point le plus rapproché entre les deux montagnes, formant une sorte de canyon aux parois rapprochées.

— On doit nous épier de partout, frissonna Poise.

Avec beaucoup d’appréhension, ils s'engouffrèrent dans le passage. Le soleil déclinant éclairait les hauteurs, le bruit des sabots des camélidés se répercutait en écho contre la roche.

— Halte là ! cria une voix puissante.

Les têtes se tournèrent vers la gauche. La silhouette d’un homme apparut sur une plateforme de pierre à plusieurs mètres du sol. Son grand manteau de cuir lui tombait jusqu’aux pieds. Le voleur passa son doigt sur son chapeau feutre noir, remettant en place la plume qui y était fixé. Son propriétaire reposait sur l’épaule du filou, les serres plantées dans le cuir épais de son vêtement.

— Vous voilà, c’est pas trop tôt, on a bien cru que vous vous étiez perdus.

Des rires narquois rebondirent sur les murs du canyon.

Un bandit leur barrait le chemin devant et derrière. Ils se trouvaient pris au piège, à la merci des desideratas des hors la loi.

— Où est la statue ? demanda Donny, furieux.

— T’inquiète crevette, répliqua le chef de bande, elle va bien.

Le rapace s’envola. L’homme sauta de son promontoir et se laissa glisser avec aisance le long de la paroi, ses pieds et ses mains soulevant de la poussière de roche.

Ravi de son effet, il épousseta son pardessus avec un air suffisant.

— Les bons comptes font les bons amis, où sont mes unités ?

Il sortit de sa poche sa carte d’aventurier.

— Elle a faim, précisa-t-il en secouant le rectangle plastifié.

Ses complices rirent de nouveau.

Donny sortit de son sac un appareil d’accréditation des points, une antiquité trouvée chez Socquette et qui, bien sûr, était hors d’usage depuis longtemps. Il masqua du mieux possible l’écran sévèrement endommagé.

— Je veux voir ma statue avant l’échange, plaida-t-il d’une voix assurée.

L’homme au chapeau coinça ses pouces dans sa ceinture et cracha au sol.

— Tu n’es pas en mesure d’exiger quoi que ce soit, répliqua-t-il, le visage menaçant. Tant que je n’ai pas mes unités, ta sculpture reste avec moi.

Marxia sentait ses oreilles chauffer sous l’effet de la colère et de la frustration.

— Alors déjà, entama-t-elle, on ne crache pas par terre, c’est immonde. Et de deux, le code des aventuriers est très clair sur la destruction des biens d’autrui, vous allez avoir des ennuis.

Les trois filous rirent de plus belle.

— Elle est meugnonne, se moqua le chef de groupe. T’inquiète pas pour moi gamine, j’écris mes lois depuis un moment déjà.

Un cri étouffé parvint de l’entrée du goulet. Le bandit chercha des yeux son collègue en se demandant pourquoi son oiseau ne l’avait pas prévenu du danger.

— J’avais dit pas d’entourloupe ! s’énerva-t-il, les sens aux aguets. Vous avez vraiment envie de retrouver votre statue sous forme de gravats ?

L’angoisse de Donny monta d’un cran.

Les alpagas se mirent à s’agiter, les oreilles en arrière, tirant sur leurs licols.

L’homme au chapeau comprit qu’une menace approchait.

— Vous l’aurez cherché, dit-il en prenant la fuite vers le fond du canyon.

À la sortie du passage, le paysage se dégageait, découvrant le belvédère que l’on appelait “la croisée des chemins”. Le sommet du Mont Chauve, battu par des vents contraires, s’ornait de dizaines de panneaux secoués par les bourrasques. La compagnie des Détrousseurs roublards avait placé la carriole au bord du précipice, les roues coincées par de lourdes pierres.

Voyant le chef arriver à toute allure, son subordonné paniqua :

— Où est Aymar ? demanda-t-il, se mettant également à courir.

L’autre ne prit pas le temps de répondre et fonça vers le chariot, bien décidé à le faire basculer dans le vide.

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