L'appel du large

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La matinée se trouvait déjà bien avancée et le soleil pointait son nez entre les branches. Une brise fraîche balayait le chemin forestier.

— Tu sais, les missions de surveillance de bourgades perdues, y’a que ça à faire à la fin de l’hiver, pesta l’elfe noire. Déjà que c’est pas bien glorieux, si en plus on se met à dézinguer les livreurs locaux, on va finir la saison sans une pièce pour se payer un chocolat.

Marxia, la demi-elfe, s’essuya le nez d’un revers de manche et, la mine basse, répondit à sa binôme :

— Je me suis assez excusée. On pourrait peut-être passer à autre chose ? Et puis, ils devraient vraiment broder le logo sur le dos de leurs uniformes.

Elle tortilla une mèche de ses cheveux roux et ondulés autour de son doigt.

— Vois le bon côté des choses, reprit-elle avec un sourire. Tu as eu un repas gratuit.

— Tu parles ! Le seul truc sans viande, c'était la soupe au chou offerte avec le menu, bougonna sa comparse. Tu aurais jamais dû lui laisser du pognon.

— Le pauvre garçon ! geint la demi-elfe. On l’avait assez embêté, déjà qu'il va surement se faire taper sur les doigts.

L’elfe noire leva les yeux au ciel. Marxia lui tira la manche pour lui pointer d’un doigt surexcité un écureuil qui grimpait le long d’un tronc. La petite bête se hissa sur une branche, prit son élan et atterrit avec souplesse sur l’arbre voisin.

— Il est si mignon, hein Poise ? s’extasia-t-elle.

Le silence s’installa quelques minutes, seulement troublé par les bruits de la forêt.

— C’est pas vraiment le genre de quêtes que je m’imaginais faire en partant à l’aventure, reprit l’elfe noire, toujours bougon.

—Non, moi non plus… admit Marxia dans un souffle.

Depuis qu’elles avaient embrassé la carrière d'aventurière, les embûches se multipliaient. L’envie de rebrousser chemin les taquinait souvent, mais la perspective de reprendre leurs études là où elles les avaient laissées les dissuadait de rentrer au bercail.

Les deux jeunes elfes se connaissaient de longue date et formaient un binôme solide, bien qu’un brin étrange. Elles avaient grandis dans la même ville de banlieue, banale et sans intérêt, en bordure d’une grande cité administrative. Un modèle de ville-dortoir, dans lesquelles s'entassait la population depuis la fin du temps des quêtes .

Tous les jours, des hordes de fonctionnaires en habits de travail prenaient d’assaut les transports en commun, armés de leur thermos de café serré et de leur mauvaise humeur. La magie s’était évaporée du quotidien depuis longtemps. Chacun attendait son week-end pour s’enfermer chez soi, allumer son poste de télévision et s’enfoncer dans son fauteuil favori, un encas à portée de main.

Au milieu des elfettes aux ambitions de pop-star et de diva des podiums, Marxia, demi-elfe sportive et enthousiaste, rêvait d'aventure. Elle héritait de sa filiation elfique des oreilles pointues, une haute silhouette élégante et une agilité certaine dans l’art ancestral du tir à l’arc. Amatrice de fromage fort et de repas en sauce, Marxia se démarquait du beau peuple par son solide coup de fourchette.

Sa scolarité, d’un ennui sordide, lui avait tout de même offert l'opportunité de croiser le chemin de Poise, elfe noire dont la peau tirait sur le vert courgette, résultat de son végétarisme. Dotée d’un esprit moqueur et cynique, Poise disposait d’une tignasse brune et emmêlée, qui surplombait son corps longiligne.

Marxia voyait toujours le verre à moitié plein et Poise à moitié vide. Une opposition qui ne les empêchait pas de tirer le meilleur l’une de l’autre.

Dans la dernière année de leurs études, la perspective d’un emploi sous-payé, sur un marché du travail bondé, leur donnait peu à peu la nausée. Un après-midi pluvieux de début d’automne, elles s’étaient données rendez-vous dans un salon de thé, avec en tête de faire le point sur leur avenir.

Les gouttes roulaient sur les vitres tandis que les deux amies déprimaient joyeusement autour leurs tasses.

— Ce qu'il faudrait, c'est se trouver une vraie vocation, déclara Poise, qui venait de se brûler la langue avec son infusion aux fruits rouges. Et je parle pas des métiers conseillés pour réussir et où tu finis par craquer et monter un élevage de drago-dinde, mais d’un emploi qui nous donnerait envie de nous lever le matin.

Marxia appuya son menton dans sa paume, une lueur amusée dans le regard.

— Rapelles-moi encore le résultat de ton questionnaire d'orientation.

— Animatrice dans une maison de retraite pour vampire… bougonna Poise.

Son amie masqua un rire derrière sa serviette de table. Imaginer l'elfe noire, au milieu de vampires aux fausses canines et pantoufles, embarquée dans des folles parties de Scrabble, provoquait chaque fois son hilarité. Elle se demanda quel âge un buveur de sang devait atteindre pour être considéré du troisième âge.

— Je t’ai dit que j’ai trouvé un stage ? relança-t-elle pour distraire sa camarade à l’air morne.

Poise leva des yeux las vers elle.

— Tu parles de la formation où on effectue le travail d’un vrai employé, mais en ne touchant qu’un salaire de misère ? ironisa-t-elle, la mine sombre.

Marxia voulut répondre, mais fut forcée de décaler sa chaise pour laisser passer un groupe de gobelins, attirés par le présentoir de cupcakes.

— Non mais, ça t’intéresse vraiment ? s’indigna Poise sans lui laisser l'opportunité de lui en dire davantage. Je veux dire, la dernière fois, au centre culturel de la fiente, ça t’a pas suffi ?

— Centre culturel du guano, précisa Marxia en replaçant une mèche de cheveux roux derrière son oreille pointue. Ils promeuvent le patrimoine urbain revisité par la cohabitation avec les pigeons dans les grandes villes.

L’elfe noire ricana.

— C’est vrai que les statues de péteux en toges antiques, agrémentées de chiures de piafs, c’est quand même quelque chose à pas louper.

Son ego piqué au vif, Marxia répondit du tac au tac :

— Veux-tu que l'on reparle de ton dernier stage ?

Le rire de Poise mourut aussitôt.

— Non merci…

Le silence s’installa tandis qu’elle se remémorait, non sans un haut-le-cœur, sa dernière expérience professionnelle dans les hautes sphères de l’administration.

Ses missions, aussi diverses que primordiales, avaient consisté à apporter les cafés et les pains aux raisins, arroser les yuccas et faire des photocopies. Pour tromper l’ennui, elle s’était lancée dans la confection de bijoux artisanaux en trombones et avait battu son propre record du nombre de tours sur chaise de bureau — record qui avait laissé son oreille interne déphasée et son estomac en vrac.

Marxia versa du thé froid dans sa soucoupe et, à l'aide sa cuillère, s'amusa à créer des vaguelettes dans le lac miniature.

— Je me disais qu’on pourrait réfléchir à partir à l’aventure.

La demi-elfe cessa de jouer dans son jardin zen improvisé et regarda son amie avec des yeux ronds.

— Tu es sérieuse ?

— On en rêve depuis toujours, et puis, on n’est pas moins dégourdies que les autres ! s'engaillardit Poise. Il faut juste monter notre dossier et on pourrait se lancer.

La demi-elfe tordit sa bouche en une moue pensive.

— Je ne sais pas… Ça n'était qu'un fantasme. La plupart de ceux qui ont essayé sont vite rentrés trouver un travail alimentaire. Aventurier, ça n'existe plus que dans les livres.

L'enthousiasme de Poise manqua de retomber comme un soufflé.

— C’est quand même plus excitant que de devenir expert comptable ou inspecteur des impôts, non ? insista-t-elle.

Si le pays avait grandi et prospéré grâce aux aventuriers, la profession avait perdu sa réputation, une fois l’ère des quêtes passée. Tous les peuples s'étaient rassemblés en de grandes cités cosmopolites, provoquant la désertification des zones rurales.

La technologie avait remplacé la magie et le monde bascula dans l’ère du secteur tertiaire. Beaucoup de peuples s’humanisèrent via la mixité des couples. Il n’était pas rare de croiser un semi-ogre dans sa salle de sport, ou un cyclope en tant que serveur de son bar favori.

Les infrastructures des villes s’adaptaient progressivement aux particularités des populations. Les wagons en tête de train étaient désormais réservés aux petits peuples, ce qui évitait qu’un nain ne passe son trajet au niveau du postérieur des passagers, ou qu’une fée ne soit retrouvée écrasée contre une vitre. Les bâtiments offraient désormais des niveaux sous-marins pour les sirènes et autres êtres de l’eau, bien que l’utilisation de scaphandres se soit démocratisée.

— Ça coûte rien d’aller chercher la documentation et d’y réfléchir, non ? proposa Poise avec des yeux de cocker.

Marxia soupira, avant de céder, laissant parler son enthousiasme naturel.

— Tu as peut-être raison. De toute façon, dans mon université, à part les moutons à la toison d’or pour l'éco-pâturage, il n’y a rien de bien intéressant.

Après avoir réglé leurs consommations, elles sortirent sous une pluie fine et se dirigèrent vers le Centre d’Orientation le plus proche. La porte vitrée frotta sur le tapis rapé de l’entrée. Elles pénétrèrent dans le bâtiment qui embaumait la détresse et les rêves piétinés.

Marxia partit se renseigner au guichet tandis que Poise épluchait le présentoir garni de prospectus.

Elle dénicha un dépliant corné intitulé « L’aventure : mode d’emploi pour les naïfs sans avenir » et replaça les rangées de « Comment mendier sa bourse étudiante » et « Liste des voies de garage classées par ordre alphabétique ».

L’elfe noire s’installa sur les poufs adjacents au présentoir et frictionna le genou qu’elle venait de se cogner dans la table basse. Marxia revint quelques instants plus tard, les bras chargés de paperasse.

Elle se laissa tomber sur un siège et chuchota :

— La pauvre femme au comptoir n’a pas l’air d’aller très bien.

Poise tourna la tête vers la conseillère et la trouva cachée derrière un ouvrage intitulé “ Réussir son burn out ”.

L’archère étala les formulaires et autres papiers administratifs sur la table basse et s’empara d’une des feuilles.

— Voilà la liste des pièces justificatives à fournir pour déposer un dossier d’aventure. Petit un : régler les frais de dossier d’une valeur « trop élevée pour le service rendu », lut-elle. Petit deux : fournir ses papiers d’identité, son dernier bilan sanguin, un certificat médical, une analyse d’urine et une radio du gros orteil.

— Lequel ?

— Le gauche. Ensuite, petit trois : joindre la licence d’aptitude à l'un des prérequis d’aventure listés ci-dessous. Alors, il y a de quoi choisir, je cite : escrime, tir à l’arc, équitation, vol à l’arraché, jonglerie, résistance à l’alcool, prestidigitation, lancer de hache, nécromancie, druidisme, pâtisserie, fauconnerie, connaissance des fruits et légumes de saison, pêche à la mouche…

La liste s’éternisa pendant plusieurs minutes.

— ... et enfin pratique d’un instrument, termina Marxia en omettant que la fiche précisait : « le cas échéant se référer à la liste annexe des instruments validés par le comité des troubadours d’aventures ».

— Pour toi, c’est clair, on prend tir à l’arc, décréta Poise.

L’intéressée opina du chef.

— Pour moi... réfléchit l’elfe noire à voix haute. Je peux tenter pâtisserie, réalisation de caricatures de rue ou le truc sur les légumes.

Marxia parcourut des yeux le reste de la feuille, où s'égrénait des documents plus farfelus les uns que les autres — un test de Morchack (test psychologique à base de tâches de sang, mis au point par le susnommé démon-psychologue), votre maximum de tour à la corde à sauter, vos intolérances au lactose classé par produits et animaux...

— Le temps de réunir tous les documents, on aura déjà récolté une phobie administrative. Que dit ton dépliant ? demanda-t-elle en désignant la brochure que Poise tenait entre ses mains.

— Alors, « Aventurier est un métier traditionnel qui tend à disparaître, tout comme le linge de maison brodé ou la quiche au fenouil. L’aventure se pratique aujourd’hui dans les milieux ruraux reculés. On y trouve un confort spartiate et une technologie quasi-inexistante, ainsi qu’une population restée dans son jus. Un retour à la terre évident dans nos zones labellisés Parcs d’Aventures Régionaux. Une déclaration au bureau des aventuriers de votre ville est obligatoire avant tout début d’aventure. Vous pouvez vous déclarer aventurier-entrepreneur solitaire ou aventurier-entrepreneur affilié à une compagnie. Le bureau se réserve le droit de refuser votre dossier si les employés sont mal lunés ce jour-là. »

— Voilà qui promet… s’indigna Marxia.

— ” Bien qu’aventurier ne soit plus considéré comme une profession courante, continua Poise, le prestige peut être au rendez-vous pour les quelques appelés que les conditions d’exercice de ce métier n’auront pas rebutées. Les aventuriers assurent le maintien de nos parcs et font profiter de leurs talents aux locaux, mais aussi aux touristes. Vous pourrez ainsi vous établir durablement dans un environnement traditionnel, si la précarité vous attire et que le monde moderne vous dégoûte."

Marxia se sentait comme un vase trop rempli, les informations lui fuyaient par les oreilles.

— Ça fait beaucoup d’informations pour aujourd’hui, souffla-t-elle. Je propose qu’on prenne un peu de temps pour digérer tout ça.

Poise se tendit comme un ressort, son doigt tapotant le papier glacé de manière hystérique.

— C’est écrit que la réalisation d’une quête de niveau supérieur équivaut à un diplôme de fin d’études et dispense de stage et du mémoire affilié.

Les deux amies se regardèrent. Un sourire entendu se dessina sur leurs visages.

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