Chapitre 11

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Que faut-il faire lorsque quelqu’un s’évanouit dans vos bras ? C’est la question qui tourne en boucle dans la tête de Léo depuis un bon quart d’heure. Merde, pourquoi il n’a jamais pris la peine d’écouter pendant les cursus de premiers secours !? Bander des plaies, même se recoudre l’arcade, pas de soucis, il sait faire les yeux fermés (Façon de parler, hein). Merci jeunesse de délinquant rebelle ! Mais ne lui demandez pas de réanimer quelqu’un ou d’assister une personne inconsciente… Pas doué, vous dites ? Juste un peu sur les bords. Il n’ose pas bouger et d’un autre côté, il faudrait qu’il arrive à mettre la main sur son portable pour se renseigner sur la question. Pourquoi il est de l’autre côté du lit, putain ! Il prend une longue inspiration pour garder son calme, cela ne l’avancera à rien s’il perd ses moyens maintenant, même s’il n’en est pas très loin pour être tout à fait honnête. Il cale Kai plus confortablement contre lui et croise les mains sur son ventre pour le maintenir en équilibre plus facilement. Faut-il qu’il l’allonge ? Aucune idée… Un vague souvenir lui dit que oui, mais comme il n’est pas sûr, il préfère le garder assis contre lui. Dire qu’il l’a laissé seul la veille… Comment a-t-il pu être si con ?! S’il avait seulement su, il ne l’aurait jamais abandonné de la sorte. Il s’était senti vexé tandis que Kai souffrait dans son coin en silence.

S’il ne l’avait pas vu en train de se tordre de douleur plus tôt, il pourrait croire qu’il est simplement assoupi tellement sa respiration est calme et régulière. C'est, du reste, le seul point rassurant dans tout ça. En revanche, il lui semble que sa peau se rafraîchit à une allure alarmante, alors il attrape la couverture pour le couvrir afin qu’il ne prenne pas froid. Lui, de son côté, crève de chaud. Mais c’est un petit mal qu’il n’hésite pas à supporter. Conscient qu’ils se trouvent en pleine montagne, il hésite à contacter les secours. Mais s’il reste encore longtemps absent comme ça, il ne va vraiment pas avoir le choix… Il pousse un long soupir et pose son front dans le creux du cou de Kai. L’attente le rend de plus en plus inquiet. Combien de temps mettrait un hélicoptère pour venir les chercher ? Une ambulance ne viendrait pas dans ce recoin perdu, elle mettrait bien trop longtemps à arriver. Et puis si jamais Kano se pointe, ça risque de compliquer les choses. Pas moyens que l’hôpital les relâche s’ils découvraient son existence et la condition particulière de Kai. Il deviendrait une bête de foire. Donc il ne lui reste qu’à patienter et ça le frustre terriblement.

Un frémissement fait bondir son cœur et il redresse aussitôt la tête. “Kai ?” Espère-t-il à voix basse. Mais le silence lui répond et il soupire, abattu. Pourquoi se sent-il si impuissant quand il s’agit de Kai ? Il a l’impression de ne plus se reconnaître ces derniers jours. Il a toujours été du genre impulsif, principalement dans le sens violent du terme, jamais le contraire à vrai dire. Merde, il a passé la trentaine ! Il devrait être stable depuis le temps… Pas gauche et déstabilisé par ses sentiments de cette façon.

“Il est quelle heure… ?” La voix éraillée de Kai le fait sourire malgré lui. En fin de compte, peut-être qu’ils n’auront pas besoin d’un hélicoptère. Il n’a pas de montre et son portable est toujours trop loin pour mettre la main dessus. “Aucune idée, mais si tu arrives à rester assis tout seul quelques secondes, je peux attraper mon téléphone.” Propose-t-il d’un ton soulagé. Lorsque Kai hoche doucement la tête, il se laisse basculer en arrière et tend le bras pour enfin attraper le téléphone. Déception majeure, car la batterie s’est complètement déchargée entre-temps. “Je crois, qu’on va devoir acheter une prise pour le charger… ” Annonce-t-il en fronçant le nez. Il revient contre Kai et repositionne la couverture qui s’est un peu barrée. “Comment tu te sens, sinon ?”

Kai hésite un instant avant de répondre. “Je… J’en sais trop rien en fait… ”

“En tout cas, tu m’as bien fait peur… Je suis vraiment désolé de t’avoir laissé hier. J’aurais pas dû… ” Léo enfouit son visage contre sa nuque pour cacher son embarras. Kai étouffe un petit rire en s’appuyant plus franchement contre lui. “Tu pouvais pas savoir… ”

Léo grimace, car même s’il n’était pas au courant, il n’aurait pas dû laisser une personne en proie à la panique seule dans une chambre d'hôtel… Il reste silencieux un instant avant de se laisser emporter par la curiosité. Enfin, pas que la curiosité, puisqu'il aimerait sincèrement pouvoir agir correctement à l’avenir et ne pas rester à espérer comme un imbécile que la crise passe toute seule.

“Ça t’est arrivé combien de fois ? De faire une crise comme ça… ”

“Hmm, c’est la deuxième fois que je perds vraiment connaissance. Peut-être trois en fait… C’est pas très clair. Mais c’est la première fois qu’une douleur aussi intense me perfore le crâne. À chaque fois, j'atterris dans un endroit obscur, par moments, j'ai même l’impression de me noyer et de chuter dans un vide sans fin. C’était un peu différent aujourd’hui.” Il marque un temps de pause avant de reprendre en se raclant la gorge. “Je sais pas trop si je peux me fier à ce que j’ai vu, mais il semblerait que Kano soit en quelque sorte mon jumeau mort-né et qu’il ait décidé de me hanter pour se venger. J’ai un peu du mal à y croire, mon père ne m’a jamais parlé de ça et je doute qu’il ait gardé un secret pareil pendant tant d’années.”

Léo fredonne pensivement. “En final, qu’il soit ton frère ou non, c’est qu’un détail… Il te pourrit la vie dans tous les cas.”

“Ouais, c’est le cas de le dire… ” Rétorque Kai en fermant les yeux. “Il me fait vraiment flipper en plus.” Ajoute-t-il en enfouissant ses mains dans la couverture. Pour l’avoir côtoyé la veille, Léo doit admettre que Kano est assez particulier et qu’il lui manque quelques cases. Après réflexion, il lui manque beaucoup de cases… “Je sais que je suis parfois un peu bourru, mais est-ce qu’il y a quelque chose que je peux faire pour te soulager dans ces conditions ?”

Kai esquisse un sourire moqueur. “C’est vrai que t’es pas le plus délicat, attends, que je me rappelle un peu. Tu m’as d’abord ignoré, puis tu t’es pointé au bahut pour me forcer à monter dans ta voiture, et… ” Il n’a pas le temps de poursuivre que Léo lui plaque gauchement la main sur la bouche pour l’interrompre. “Ça va, ça va… J’ai compris, je suis un gros boulet, mais je dois pas être si mauvais que ça, autrement, tu ne m’aurais pas embrassé plus tôt.” Il ne s’attend pas à sentir les dents de Kai lui effleurer la main et la retire aussitôt avant qu’il n’ait le temps de le mordre vraiment. “Hey ! Ça se fait pas de mordre les gens comme ça !” S’indigne-t-il en arborant un air interdit. Kai explose de rire et se plie en deux tellement la situation semble l’amuser. Léo l’observe un instant avant de sourire à son tour. Peut-être qu’il l’a cherché un peu, non ? Oh, et puis merde ! Si c’est pour le voir rire aux éclats comme ça, il le laisserait recommencer n’importe quand, aussi étrange que cela puisse paraître. Avant que son esprit ne puisse partir dans un terrain inconnu et charnel, il tente de se ressaisir. Mais c’est plutôt compliqué vu leur proximité. C’est la première fois qu’il doit tant se faire violence pour se concentrer sur autre chose. C’est quand même fou que le simple rire spontané de Kai lui fasse autant d’effet, or que toutes les nanas qui ont voulu tenter leur chance, peinaient à l’exciter. Aurait-il été dans le déni depuis tout ce temps ? D’un autre côté, l’idée d’embrasser un autre mec refait descendre aussitôt la tension sous sa ceinture. Il est tellement confus de ressentir autant de choses pour Kai, qu’il en reste silencieux un long moment. Le gargouillement bruyant de son ventre lui donne la parfaite excuse pour se changer les idées et sortir de cette situation délicate.

“Tu te sens de faire un tour dans le village pour acheter de quoi manger, et un chargeur au passage ?”

Kai efface son sourire d’un revers de main et se tourne vers lui. “Je pense oui, j’ai juste besoin de me rafraîchir un peu, j’ai de la sueur qui me colle à la peau.”

Léo l’observe partir se terrer dans la salle de bains en souriant et se laisse basculer en arrière sur le matelas, les bras derrière la tête. Il contemple le plafond distraitement quand une question le fait se redresser brusquement. Et si c’était leur baiser qui avait causé la crise de douleur ? Un doute immense l’envahit et le fait grimacer. Si c’est vraiment le cas, il est maudit… Ils sont maudits… Non, ce n’est tout bonnement pas acceptable ! Il se lève et enfouit son portable dans sa poche pour se mettre à marcher nerveusement en rond. C’est juste le hasard, rien de plus. Ce serait vraiment injuste de ne pas pouvoir embrasser la seule personne qui le fasse vibrer quand même… Surtout après avoir goûté à l’extase de ses lèvres. Ce serait carrément invivable, comme si on lui retirait son héroïne d’un coup sec sans préavis. Il passe une main dans ses cheveux et prend une longue inspiration. Pas la peine de flipper sans avoir de certitudes. Ouais, il faut qu’il se calme. Lorsque Kai sort de la salle de bains, il remarque avec un léger pincement au cœur qu’il a recouvert ses tâches de fond de teint. Toutefois, il se garde bien de le lui faire remarquer et sourit à la place. “Prêt ?”

Kai acquiesce en détournant le regard. “Ouais, on peut y aller. Ça t’ennuie si je passe un coup de fil à l’accueil ? J’ai oublié d’avertir mon coloc hier et il doit sûrement s’inquiéter… ”

Léo tique sur le fait qu’il ne vive pas seul et s’assombrit. Contrairement aux émotions tumultueuses qu’il ressent à l’égard de Kai, la jalousie est quelque chose qu’il connaît que trop bien. C’est limite incurable chez lui, même s’il arrive à se contrôler la majeure partie du temps. L’âge doit probablement y aider, car plus jeune, il a souvent refait le portrait de lourdingues épris de sa sœur. Une grimace se dessine sur ses lèvres sans qu’il s’en rende vraiment compte. La voix hésitante de Kai le fait redescendre de son nuage possessif. “Euh, ça va pas ?”

Léo secoue vivement la tête. “Nan, désolé. J’ai bugué sur le fait que tu vives avec quelqu’un… ” Maugrée-t-il en mettant le désordre dans ses cheveux. Kai s’appuie sur le chambranle de la porte en croisant les bras, un sourire narquois sur les lèvres. “Je rêve, ou t’es jaloux ?”

Pas la peine de nier quand c’est si flagrant. Le mensonge ne lui réussit pas en général non plus, donc Léo n’y voit aucun intérêt d’essayer. Cela ne l’empêche pas de se renfrogner en l’avouant. “Ça te pose un problème ?” Il sent que sa réponse un peu trop directe déstabilise Kai, et il s’en boufferait presque les doigts.

“Euh… Non pas vraiment, j’ai juste pas trop l’habitude.” Balbutia-t-il en fixant ses pieds. Merde, il faut absolument qu’il apprenne à avoir un peu plus de tact !

“Désolé… C’est plus fort que moi. J’ai parfois un peu de mal à contrôler ce que je ressens.”

Un nouveau sourire fait son apparition sur les lèvres de Kai, et Léo se détend à vue d’œil. “Si ça peut te rassurer, Nakim n’est premièrement pas intéressé par les mecs, et deuxièmement, il en bave sévère pour Mara. Ce sont eux que tu as vu au bar.”

Ok, ça le rassure quand même pas mal, même s’il continue à ne pas aimer leur cohabitation. Le gars a l’air d’un vrai tombeur avec ses airs exotiques et baraqués. Même s’il est conscient d’être pas trop mal foutu - d'accord, c'est un sous-entendu, il sait qu’il est plus que bien foutu – il ne peut réprimer le sentiment de faire pâle mesure à côté. “Mouais… ” Marmonne-t-il dans sa barbe inexistante. Du coin de l’œil, il observe Kai se rapprocher de lui et son sang ne fait qu’un tour lorsqu’il sent ses lèvres effleurer sa joue. “Allez, viens. Ça te va pas la mine boudeuse, de toute façon.” Il reste figé sur place tandis que Kai l’attend déjà devant la porte entrouverte de leur chambre. À ce rythme, son cœur risque de défaillir bien vite.

La tentation est grande de le rattraper et de l’embrasser, mais Léo se retient de justesse. Ce ne serait pas le moment de faire une nouvelle connerie et de relancer une nouvelle crise de douleur maintenant que Kai se sent un peu mieux. C’est une tâche ardue de garder ses distances, alors que la seule chose qui l’obsède, c’est justement de se rapprocher encore un peu plus.

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