V (Partie une)

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Juin

SAMUELE

Demons — Imagines Dragons

Without Me — Eminem

This Is How We Do It — Montell Jordan

Ce dimanche soir, je parcours l’Avenue de Valescure où d'innombrables lotissements m'entourent. Je passe ma main par la fenêtre et caresse la carrosserie de ma Porsche. 

Avec les garçons, nous avons décidé de sortir de nouveau et de nous retrouver comme régulièrement dans l’un des bar à vin qui se trouve sur la plage d’Agay. Après une fin de semaine compliquée, j’ai besoin de me détendre. Deux jours sont passés depuis ma conversation houleuse avec Rebecca et pourtant, je n’arrive pas à m'ôter ses remarques de la tête. Je suis d’une humeur massacrante.

Hier, je suis allé soutenir mon équipe de basket contre celle de Sainte-Maxime. Saint-Raphaël a fini par gagner 42 à 40. C’était un jeu serré, l’équipe adverse était redoutable. C’est toujours déstabilisant d’assister à un match en étant simplement spectateur.

Je ralentis en voyant le feu de signalisation passer au rouge. En patientant, j’admire l’extérieur et mon regard se fige sur un bâtiment à l’abandon, le toit s'étiole, les fenêtres sont barricadées et les murs gris sont recouverts de graffitis multicolores, une boule se forme dans ma gorge. Ce lieu ne m’est pas anodin, loin de là. Il y a plusieurs années, je fréquentais cet endroit quand j’avais besoin de planer et de me déconnecter de la vie réelle. Pendant un an et demi, j’ai vécu dans l’enfer de l’addiction et de la précarité. J’ai l’impression que cette période destructrice est à une décennie de la vie que j’aie réussi à me reconstruire, après mon Bad Trip. La dernière fois que j’y suis allé, j’avais abandonné mes études et avais rompu tout contact avec mon entourage. J’étais seul. Me remémorant l’instant, je me vois accroupi sur le sol humide et froid de la bâtisse défraîchie, attendant mon tour pour sniffer un rail de poudre blanche, se trouvant sur un vieux meuble crasseux. C’était l’une des premières fois que je prenais cette substance. Le reste devenait trop inoffensif pour un drogué comme moi.

C’est un bruit de klaxon qui me fait revenir à la raison. Lors de l’une de mes séances avec ma thérapeute, je lui ai posé une question qui me taraude toujours : “Comment fait-on pour survivre ou avancer après un traumatisme ?”. Elle m’a répondu : “On ne peut pas changer le passé. On n’oublie jamais. On surmonte, en décidant de laisser les épreuves négatives derrière-soi et en apprenant à mieux se connaître, pour empêcher que cela se reproduise”.

Une autre fois, elle avait ajouté qu’il fallait que je commence par me pardonner. 

Encore aujourd’hui, j’ai l’impression de ne pas avoir toutes les réponses.

Je passe la première et rejoins ma destination. Je dois cesser de vivre dans le passé. Près d’un immeuble, je bifurque sur la droite, pour me garer sur une place de parking et finis mon chemin à pied. Le bruit des vagues m’apaise quelque peu. Le ciel est sombre, on peut discerner les étoiles et la lune qui se sont levées. 

L’enseigne du bar déteint dans l’obscurité. Des palmiers et des bambous entourent le bâtiment en brique. Quand je pénètre les lieux, une musique s’échappe des baffles et je reconnais les paroles de « I need a dollar » du chanteur Aloe Blacc. Il y a énormément de monde ce soir, ce qui est normal car la saison estivale vient de débuter. 

À l’extérieur, c’est l'effervescence, des bougies sont disposées sur toutes les tables. Le décor est très épuré. Des voilages blancs entourent chaque espace, rendant le lieu plus intime. Des lanternes extérieures sont accrochées en hauteur aux tissus.

Un vent frais me fouette légèrement le visage, je rejette de la main ma tignasse frisée qui me colle au front. Je me fraye un passage pour rejoindre mes amis, installés sur la gauche.

Andréa est le premier à m'accueillir, il me tend un cocktail sans alcool, que j’accepte volontiers. 

C’est une des chose, dont j’ai dû renoncer : l’alcool.

— Ed n’est pas arrivé ? je me tourne vers Zach en posant la question, n’apercevant pas le métisse.

Ces deux-là vivent dans une villa près du port de Fréjus. Étonnant que le blond soit ici sans son colocataire.

— La dernière fois que je l’ai vu, il léchait les amygdales de Garce sur mon magnifique canapé en lin, m’apprend-il avec une moue de dégoût.

Ce surnom est bien loin de la vérité. Grace a commencé à montrer un réel intérêt à l’égard d’Edem, à l’instant où le brevet de leur application a été validé et qu’ils ont commencé à avoir de la notoriété. Pour moi, ce n’est pas un hasard. C’est une femme fourbe, hautaine,  sans scrupule, une vraie hystérique et une rapace, dont on a du mal à se séparer. Elle demande régulièrement de l’argent à Ed pour s’acheter des nouveaux escarpins de luxe. Ce genre de nana vous suce jusqu'à l'os. Nous n’avons jamais compris l’affection que pouvait ressentir notre ami pour cette croqueuse d’homme. Lui est solaire et elle si glaciale. Ce n’est pas faute de l’avoir mis en garde.

— À ta place, je brûlerai ce sofa. On ne sait jamais où et avec qui cette peste a écarté les cuisses. 

Des acclamations se font dans notre dos. Sans surprise, je visualise le métisse qui salue la foule avec un grand sourire, ce mec est incapable de passer inaperçu, son costume orange et son bob noir sur le crâne, déteignent dans l’atmosphère détendu et cosy du bar. En s’avançant, il soutire la coupe de champagne d’un pauvre inconnu, celui-ci veut protester, mais s’arrête en apercevant la haute stature d’Edem. Bien sûr, le bougre ne s’arrête pas là, il fait un geste de la main comme pour trinquer et hausse les sourcils par défi en direction de l’étranger. Mio dio¹, toujours plus d’audace.

À son bras, se trouve sa petite-amie, les lèvres pincées. Sa tenue est très indécente, elle porte un top bleu nuit, qui cache à peine sa poitrine et une jupe assortie, très retroussée sur le haut de ses cuisses. Grace aime avoir l’attention sur elle et ce soir ne fera pas exception. La brune a conscience que son physique lui ouvre de nombreuses portes.

— Mec ! Fais-nous une place s’il te plaît, exige Ed en bousculant les jambes du blond.  

Zach roule des yeux, mais abdique. Le couple s’installe sur le siège en face du mien. Grace est accrochée au cou du métisse, elle nous inspecte un à un, le menton relevé.  

Nous ne la portons pas dans notre cœur et la brune nous le rend bien.

— Tu nous commandes quelque chose, j’ai chaud bébé, réclame d’une voix stridente sa petite-amie, en faisant semblant de s’éventer avec ses mains. 

Dans son dos, je vois Zach l’imiter, reprenant la même expression, posture, gestuelle et bien sûr en amplifiant ses manières de greluche. La concernée ne remarque rien au manège du blond et fort heureusement. Il se joue d’elle et de sa superficialité étouffante. Je cache mon sourire naissant derrière mon verre, pour ne pas le trahir. Sa petite plaisanterie est très divertissante.

Comme un bon petit-ami, Edem obéit et lui commande un verre de Martini Dry. Son choix en matière de boisson ne me surprend pas. Au moment de payer, c’est le métisse qui sort son portefeuille. 

Le blondinet poursuit sa douce torture, à chaque fois que la brune prend la parole, papillonnant des yeux et avec un faux sourire plaqué sur le visage. N’y tenant plus, un ricanement étouffé passe la barrière de mes lèvres. Cette peste braque son regard accusateur sur nous et finit par se tourner brusquement vers Zach, qui prend une moue innocente en suspendant ses gestes.

Après cela, nous reprenons notre sérieux, pour éviter tout soupçon et confusion avec Ed. Quand Grace est présente, il y a toujours une tension qui pèse dans l'atmosphère. Le reste de la soirée, nous l’ignorons. Les conversations et les verres fusent. J’apprends que l’équipe joue à domicile contre Saint-Tropez samedi prochain. Le match va être captivant. Andréa nous parle ensuite de ses futurs projets. Il tient un salon de tatouage depuis presque deux ans, près du port et de la gare de la ville. Le plus c’est qu’Andréa à la chance de louer l’appartement au-dessus de sa boutique. Son commerce est florissant et le brun a été formé par un vrai prodige. Il nous expose aussi les demandes saugrenues de ses derniers clients. 

— Je te jure ! Des clients sont venus vendredi et m’ont demandé de leur tatouer un putain de grille-pain sur l’avant bras, s’esclaffe le tatoueur.

— Tu rigoles frérot ? pouffe Edem.

Maltais hoche négativement la tête.

— Je ne sais pas lequel est le pire entre celle qui t’avais demandé de lui tatouer le mot “pussycat” sur le pubis ou encore celui qui voulait avoir la tête de Pinocchio au-dessus de son sexe, m’étouffé-je de rire.

— Il y a vraiment des gens qui veulent se faire tatouer ça ? Rassure-moi, tu ne les as pas tatoués ? s’indigne Grace, avec un air de dégoût.

Zachary essuie une larme de joie, tellement la situation est ridicule. 

— Tu me prends pour qui ? Je suis un artiste...

— Oh Dimy ! coupe la brune d’une voix suraiguë. Faustine est là-bas, tu viens on va lui dire bonjour ? implore-t-elle en se levant et en pointant d’un doigt manucuré le bar. 

Zach se pince l’arête du nez, résistant à l’envi de remettre Princesse Grace à sa place. Pour notre ami, nous avons fait des efforts, mais tout chez elle est insupportable. C’est ahurissant comment cette nana a une telle influence chez lui.

Ils nous quittent et retrouvent la fameuse Faustine dans la foule.

— Sérieux ? Dimy ? reprend Zach avec une voix de crécelle, en se frappant le front avec la paume de sa main. 

Soudain, mon regard et mon attention sont captivés par une chevelure blonde. Je plisse les paupières pour être sûr de ne pas me tromper et c’est bien ce que je pensais. Ma mâchoire se contracte sous la colère qui réapparaît.

¹ : Mon dieu

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