Chapitre 18

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Chapitre 18


    Je me trouve au travail forcé. Nous sommes le trente et un décembre.

    Je le sais car les SS qui se trouvent autour de nous parlent de faire la fête ce soir pour le changement d'année. Ces monstres vont encore s'amuser avec nous. Combien d'entre nous vont encore mourir ? Difficile à dire.

    Pour m'aider à changer de sujet, je pense à ce que Franz m'a dit quelques jours plus tôt.

    L'Armée Rouge approche. Comme je suis contente. Ces sales Allemands vont enfin connaitre la douleur. Enfin, peut-être pas. Si ça se trouve, ils vont fuir comme des lâches, n'assumant pas leurs actes de barbaries.

    Je me demande dans combien de temps elle sera là. J'aimerais tant que ce soit pour aujourd'hui. La nouvelle année commencerait en fanfare. Mais faut pas rêver. Si c'était la cas, l'organisation au camp serait différente.

    Franz est de garde autour du camp de travail forcé aujourd'hui, ainsi que son ami le violeur. Ce crétin me regarde et se frotte le sexe quand j'ai le malheur de croiser son regard. Il se moque de moi car j'ai encore des séquelles. J'ai beaucoup de mal à uriner. Ça me brûle atrocement. Je baisse les yeux pour ne plus croiser son regard pervers.

    J'aperçois Franz. Il fait des allers-retours. Il a une démarche noble, prétentieuse, mais belle.

    " Pourquoi je dis ça moi. "

    Il se retourne et s'avance dans ma direction. Il me regarde avec ses yeux translucides. Je n'y vois pas d'obsession, de colère, de volonté de tuer. Il n'y a pas de sang dans son regard. Juste de la compassion et l'envie de me libérer. Il esquisse un sourire du coin de la lèvre. Il me l'adresse. Je suis gênée. Je baisse la tête.

    Je ne comprends pas ce qu'il m'arrive. Mais pour ne pas éveiller les soupçons, je me remets au travail.

    J'ai atrocement mal aux mains. Le froid me cisaille les doigts et la paume contre le bois abîmé du manche de ma pioche. J'ai des crevasses et des ampoules partout. Pareil pour mes pieds. Mes chaussures sont tellement inconfortables que mes orteils et mes talons sont tous tordus et congelés. En plus, le sol est tellement dur que la pointe de ma pioche ne s'enfonce pas correctement dans la terre. Et mon dos... j'ai l'impression que mes vertèbres ont toutes été déplacées tellement il me fait mal.

    Ce travail est compliqué et dur. D'autant plus que nous sommes de plus en plus nombreux à y travailler. Nous devons redoubler d'efforts pour finir le chantier plus vite que prévu. Et qui dit aller plus vite, dit plus de pression et plus de morts qu'il faut vite remplacer.

    Les Sonderkommandos passent plusieurs fois dans le camp avec leur brouette vide ou remplie de cadavres. Les cheminées marchent sans interruption. Ils sont forcés et contraints d'aller jeter les cadavres dans une fosse, non loin de là. Je vois d'autres fumées s'élever dans le ciel gris et triste. D'ailleurs ce jour-là, il se met à pleuvoir abondamment, comme si le ciel pleurait de gros sanglots pour compatir à notre douleur et notre souffrance.

    Je dégouline de partout, et je glisse sans arrêt sur le terrain qui devient boueux.

    Je continue de creuser malgré la douleur. Je tombe, face contre terre dans la boue. J'entends un Allemand me hurler dessus, m'obligeant à me relever rapidement. C'est le violeur.

    Voyant que j'ai du mal à me relever, il s'avance vers moi et me met le canon de son arme sur la tempe, prêt à tirer. Je me relève et arrive à me stabiliser. L'arme toujours pointée sur moi, je me remets à creuser sans prêter attention à ce bouffon.

    J'entends Franz lui demander de revenir, sous peine d'attraper une cochonnerie en s'approchant trop près de moi.

    Il obéit.


    Les SS nous demandent de stopper notre travail et de rester sur place sans bouger. Un docteur, que je n'avais jamais vu auparavant, arrive vers nous, accompagné d'autres médecins. Il discute avec les officiers et nous regarde un par un, sans s'aventurer sur le terrain boueux où nous travaillons.

    Il pointe du doigt plusieurs d'entre nous, dont moi.

    A ce moment là, je me dis que c'est foutu. Que cette fois, je vais mourir. Car je sais que personne ne ressort jamais vivant de l'infirmerie.

    Après son inspection, il repart. Et tous ceux et celles qui ont été pointés du doigts restent sur place.

    " Bon... "

    Nous reprenons notre travail sous la pluie diluvienne.


    A l'heure du repas, je prends mon bol de pisse et je m'éloigne. Je m'assois aux côtés d’Édith. Je lui tends mon morceau de pain.

    - Pour tes filles, lui dis-je.

    - Merci. Elles vont être contentes quand elles vont rentrer. Je vais leur donner le gilet aussi. Je ne veux pas qu'elles prennent froid.

    Je lui souris.

    A peine avais-je fini de boire mon faux bouillon que j’aperçois Franz non loin de mon baraquement. Il me fait un signe discret de la tête pour que j'aille le rejoindre. Je sais où je dois aller. Les sentinelles dans les miradors regardent partout. J'attends un peu pour ne pas éveiller les soupçons. 

    Quelques minutes plus tard, je rejoins Franz aux toilettes. Il est bien là.

    - Tu as bien failli y rester petite sotte, me dit-il.

    - Mais je suis là.

    - Heureusement, car je ne pouvais pas intervenir.

    - Pourquoi on est là ?

    - Il faut que je te dise quelque chose. Le médecin que tu as vu tout à l'heure, ce n'est pas n'importe quel médecin. C'est un fou.

    - Tu ne m'apprends rien Franz. Tout le monde est fou ici.

    - Il t'a sélectionnée. Et tu sais ce que ça veut dire ?

    - Non, lui répondis-je timidement.

    - Tu ne ressortiras jamais de son laboratoire. Ce docteur, c'est Joseph Mengele. Il torture ses patients et pratique des expériences médicales sur eux. Il dissèquent les cadavres. Ils cherchent à créer la race parfaite, l'être parfait ; celui qui aura des yeux bleus. Il veut créer une race aryenne, la "race supérieure ". Il essaie de vous changer la couleur des yeux, les traits physiques et j'en passe. C'est un grand malade.

"Sa cible principale, c'est les jumeaux. Nombreux sont les enfants qui sont passés et sont encore dans sa chambre de torture. Si tu vas dans son laboratoire, tu ne ressortiras jamais.

    C'est horrible ce qu'il vient de me dire.

    - Mais je ne veux pas être un cobaye.

    - Je sais. Moi non plus je ne veux pas. Je vais essayer de trouver un moyen pour t'empêcher d'aller là-bas. Par contre, si tu y vas, cela voudra dire que j'aurai échoué et que je ne pourrai plus rien pour toi. Comme je te l'ai dis, je ne peux pas éveiller les soupçons.

    - Fais ton possible.

    Il s'approche de moi et, d'un geste sans brutalité, il me pose sa main sur ma tête.

    - Je ferais de mon mieux. Promis

    " Il me fait une promesse. "

    L'alarme retentit.

    - Il faut y aller maintenant.

    Il m'attrape le bras et, dans un geste devenu habituel, je fais semblant d'être à moitié assommée pour faire croire encore une fois au viol.


    Au camp, Mengele revient. Il passe à l'action. Il appelle les personnes sélectionnées.

    Au loin, j'aperçois Franz lui chuchoter quelque chose. Son ami violeur tend l'oreille pour écouter. Mengele regarde dans ma direction. Il s'approche de moi.

    " J'ai peur. "

    Il enfile ses gants et me touche le visage. Il relève les manches de mon haut et, d'un geste rapide, me baisse le pantalon et regarde mes parties intimes.

    - Tuez-moi ça. C'est contagieux.

    Puis, il repart avec ses victimes.

    Franz m'empoigne le bras et me sort du chantier.

    Son ami violeur rapplique.

    - Je veux être de la partie si tu la tues.

    - Je ne vais pas la tuer, je veux encore m'amuser avec elle pour la nouvelle année. Après, elle aura sa balle dans la tête.

    - Mais Mengele...

    - Tu n'as pas envie de jouer avec elle Ulrich ?

    -  Oh bien sûr que si.

   - Donc, attendons jusqu'à demain avant de l'exécuter. En attendant, je vais l'enfermer. Je te rejoins au camp.

    - D'accord, à tout de suite.

    Ulrich s'en va, alors que Franz me conduit jusque dans mon baraquement.

    - Bon, on a évité le pire. Maintenant, je dois trouver un moyen pour qu'Ulrich ne te viole pas.

    Il aperçoit une femme couchée sur un châlit. Probablement une femme qui est venue se reposer pendant le repas et qui n'est jamais ressortie.

    Franz s'approche d'elle. Elle est morte. Il sort son arme et lui tire dessus.

    - Ils t'ont vu entrer avec moi. Ils verrons un cadavre sortir, ils penseront que c'est toi. Cache-toi. j'envoie un Sonder cherché la morte. A plus tard. Et surtout, reste discrète, compris ?

    - Compris.

    Puis il sort, hâtif.

   Je me cache au fond au baraquement en attendant l'arrivée du Sonderkommando.

    Je vais avoir une demi-journée de repos. je vais en profiter pour me reposer un peu avant les évènements de ce soir, qui promettent d'être horribles.


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