Chapitre 6 - Lass. Lass Asshain.

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 Elle secoua la tête, les sourcils froncés, ses yeux agréssés par la lumière de la chandelle.

  • Je n'ai rien trouvé, je suis désolée. Aucun des villages voisins n'a de demande particulière, et pas le moindre contrat n'est remonté jusqu'ici depuis que vous êtes arrivé. Si vous en saviez un peu plus, j'aurais pû mieux faire, mais sans détails, ni temps supplémentaire...

 Lass se détourna de la demi-elfe et reposa son dos contre le mur à sa droite. Plusieurs mèches de cheveux brunes s'échappèrent et se glissèrent sur son visage.

  • Aucune importance. Merci pour vos efforts.
  • Que comptez-vous faire, dorénavant ?
  • Poursuivre ma route. L'Est m'attend, ainsi que les nains, à Grand'Arch.
  • Chez les nains ? Vous n'y trouverez pas plus de travail qu'ici. La route du Tropique est réputée sûre. Si vous souhaitez réellement viser des primes conséquentes, vous devriez vous éloigner du centre du continent. Au-delà des montagnes du Nord, le Sud, ou les déserts du grand-Ouest.
  • Je n'y vais pas pour les contrats, demi-elfe. Je poursuis simplement ma cicérone.

 Elle s'esclaffa, mais se reprit aussitôt, portant sa main gauche à sa bouche. De sombres marques brunes, des doigts jusqu'au poignet, contrastaient avec la peau blême de la jeune femme.

  • Votre cicérone ? C'est elle qui vous a conduit jusqu'ici ? demanda-t-elle, un brin moqueuse.
  • En effet. C'est sur ce sujet que porte mon inquiétude, l'instinct elfique n'est pas censé être faillible, répondit-il, grave. Surtout chez elle.
  • Une elfe, dites-vous...

 Le sourire de la maîtresse de maison s'effaça, laissant place à une mine mi-figue mi-raisin.

 Le silence s'établit. Lourd et pressant.

  • Qu'avez-vous à la main ?

 La demi-elfe sursauta, extirpée de ses pensées, puis caressa du regard le visage du mercenaire.

  • Le souvenir d'une curiosité mal placée. J'étais enfant, et ma mère me gardait enfermée dans la pénombre. Un jour, trop désireuse de savoir ce qu'il y avait dehors, j'ai passé le bras à travers la porte. J'étais trop admirative de la sensation du soleil sur ma peau pour me rendre compte qu'il était en train de me brûler. Condamnée aux cataplasmes d'argile pendant deux semaines, et marquée à vie.
  • Vous n'avez jamais songée à vous rendre aux Terres du Nadir ?
  • Si, bien sûr. Je pourrais sortir dehors sans aucune crainte des rayons, admirer le ciel étoilé, découvrir la culture de mon père... Mais ma vie est ici. Les gens de la cité m'apprécient, m'ont vu grandir, et ne me persécutent pas pour mon albinisme en croyant que je suis une vampire infiltrée. Ils viennent souvent me rendre visite, discuter, m'apporter des fruits. Je ne veux pas les abandonner. C'est ici, chez moi.

 Il acquiesça, compréhensif.

  • Il est rare de trouver un sang-mêlé menant une vie paisible. Si le monde savait réellement ce qu'était un vampire, votre peuple n'aurait pas à souffrir de ces élucubrations.
  • Vous en avez déjà rencontré ?
  • Des vampires ? Rencontrer n'est pas le terme que j'emploierais, répondit-il songeur. D'une certaine façon, ils souffrent eux aussi de leur différence. Bien plus qu'on ne pourrait le croire.
  • Vous parlez d'eux comme s'ils étaient à plaindre, ils appartiennent aux monstres que vous chassez, au cas où vous l'auriez oublié. Mais, à vrai dire, je parlais d'autres comme moi, des demis.

 Les pupilles du mercenaire se dilatèrent, et il s'égara plus encore dans ses souvenirs. De sombres songes s'imposèrent en son esprit, et des images lancinantes ravivèrent d'anciennes cicatrices.

  • Pas qui ont eu une fin heureuse. La notion d'inhumanité n'est qu'un rideau d'apparat, une boîte où l'on range trop facilement ceux qui dérangent. Dans les Péninsules Jumelles, on empale les demi-elfes pour leur aversion de la lumière, on brûle les demi-nains pour la couleur de leurs cheveux et les maladies qu'ils sont censés répandre. Où se trouve l'humanité, dans tout cela ?
  • Un mercenaire philosophe, donc. Donnez-vous une leçon à tous ceux qui vous engagent ?
  • Seulement à ceux qui posent trop de questions, sourit-il. Mais ne croyez pas que je vous raconte cela par simple plaisir. Croyez en mon expérience, tant que vous demeurerez du côté ensoleillé du monde, vous ne serez pas en sécurité.
  • Je vous remercie pour votre acquit de conscience, mais je sais me débrouiller seule. Et j'ai confiance en ceux qui vivent ici.
  • Si vous le dites. Je ne peux que vous souhaiter que cela soit vrai. Et que votre petit monde reste sagement à l'écart de celui dans lequel on vit.

 Il s'attendait à ce qu'un éclair de colère parcourt les yeux de la demi-elfe, foudroie sa peau pour son impertinence. Il n'en fut rien.

 Elle avait clos ses paupières.

 Lorsqu'elle les rouvrit, seule la compassion résidait.

  • Vous ne m'avez toujours pas dit votre nom, continua-t-elle.
  • Vous non plus.
  • Val. Val Ina.

 Un sourire se dessina sur les lèvres du mercenaire. C'était un joli prénom.

  • Lass. Lass Asshain.

 Elle continua de le fixer, son regard plus doux encore que de la soie. Il se délecta quelques secondes de la sensation qui l'étreignait, caresses de prunelles et baisers du bout des cils, puis se dirigea, a regret, vers la sortie.

 Le silence fit office d'adieux.

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Thierry Zaman



Situation :
Dans une pièce de 36 mètres carrés, un homme allongé sur un lit blanc, habillé de blanc, entouré de ses 4 robots domestiques, de 1 mètre 30 chacun. Le contact cérébro-magnétique avec le Bio est coupé. Simultanément au dernier battement cérébral, les 4 entités robotiques se sont éteintes.
C'était une situation tout à fait normale. L'homme, âgé d'un peu plus de 121 années, avait mis un terme à son existence. Les souvenirs des data mémoriels des 4 androïdes ne permettaient aucun doute sur la volonté du défunt. Les focales projetèrent les dernières minutes de Hans Kruguer, spécialiste en machine learning de 2033 à 2084. Dans la large pièce inondée de la lumière crue du matin, l'image translucide marcha pieds nus sur le plancher en chêne, luxe suprême pour ce siècle de restriction écologique, en particulier pour les arbres qui bénéficiaient du moratoire UUP : Unlimited Universal Protection. Comme la neige qui tombait dans le jardin, derrière la haute baie vitrée, Dylan se laissa fondre dans le sofa immaculé. Il goûta le confort vintage de la fin du premier millénaire.
- Ces vieux... fut le seul commentaire de cet adolescent de 16 ans en charge de la procédure de vérification.
Assis face au lit, il observa l'hologramme de Hans Kruguer avalant la pilule rouge de fin de vie, suivie d'une gorgée d'eau clair. Ensuite le corps de 1m 80 s'allongea sous le draps de synthèse couleur crème. La silhouette en 3D se confondit avec le corps de son propriétaire. 3 minutes 32 secondes après, suivant l'horloge de la projection, l'encéphalogramme devint plat. La scène disparut dans une parfaite coordination avec les yeux projecteurs des quatre robots domestiques qui s'éteignirent.
- Tout est parfait, signifia le superviseur.

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