Le temps d'une vie...

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Tic tac, tic tac, tic tac.

Tu l'entends ? Dis, tu l'entends ? C'est le bruit de ton cœur. Tic, Tac, c'est le temps qui passe. Chaque cliquetis te fait perdre une seconde, une seconde de vie qui disparaît pour toujours.

Tu l'entends, dis ? Il me fait peur. Il m'oppresse. Il est tout ce que j'ai toujours connu, ce petit bruit métallique. Tic. Il est mon seul ami, mais aussi mon pire ennemi. Tac. Ma petite folie.
Un jour, une voix m'a dit que ce joli son me permettrait de comprendre que le temps avance, et que je resterais pour toujours, toute ma petite vie, entre ces quatre murs sombres, noirs, sales, humides. Une voix m'a dit que ce tic, tac, c'était ma vie qui s'envolait. Elle m'a dit d'y être attentive, que c'est important de bien écouter.

Tu l'entends ? Ce son, il me terrifie. Je veux le rattraper, ce petit trot. Il est loin, loin devant moi. Je ne le vois pas. Il fait trop sombre. Je sais seulement qu'il est juste là, toujours au même endroit. En haut, à droite. Je ne peux pas le toucher, il n'est pas avec moi. Il est derrière les murs. Il m'accompagne doucement, c'est tout. Mon cher ami.

Une porte grince, c'est enfin l'heure. Mon estomac sera plein bientôt, et les pas s'en iront à nouveau, et je n'aurai plus que le tic tac pour m'accompagner dans mes jolis songes.

Mais aujourd'hui, c'est différent. Parce qu'aujourd'hui, la porte qui m'enferme n'a pas fait le "clac" si connu de mon oreille. Et les pas s'en sont allés quand même... Alors aujourd'hui, j'ouvre doucement la lourde porte en fer, je pousse de toutes mes faibles forces et ça y est, une douce lumière au loin m'éclaire enfin. Je suis éblouie, ça faisait si longtemps. Je regarde ma peau translucide et maigre, elle est différente de la dernière fois. Mes cheveux clairs me tombent sur le visage. J'avais oublié leur couleur.

Je monte les escaliers que j'ai imaginés si souvent. Je ne les ai descendus qu'une fois, il y a un certain nombre de tic tacs. Je ne m'en souvenais plus. Je me disais que peut-être, ils étaient bruns, ou rouges. Je les voyais très larges, avec une grande rampe. Dans mon souvenir, ils étaient très nombreux. Mais en vrai, ils sont juste étroits et humides. Ça glisse. Je risque presque de tomber une fois. Il n'y a pas tant de marches que dans mes souvenirs, finalement. Je monte très vite, je suis pressée aussi. Essoufflée, j'arrive enfin vers la lueur que je voyais d'en bas. Elle est sous une nouvelle porte. Une porte en bois foncé, avec une poignée ronde et froide.

Quand enfin je la tourne dans mes doigts frêles, je me sens perdue. Trop de sons, de lumières, je ne comprends pas, je ne comprends plus ce monde.

Tic, tac, où es-tu ? Où es-tu ma vie, je ne t'entends plus ? Tu as disparu.

J'approche d'une personne, c'est un monsieur qui semble jeune. Il est occupé sur un petit écran qui éclaire son visage avec douceur. Je demande d'une toute petite voix, que je n'ai plus l'habitude d'utiliser :
"Dis, c'est quoi, la vie ?"
Des grands yeux bleus me regardent, et il me répond avec simplicité :
"J'en sais rien. Avoir un cœur qui bat, sûrement."
Et ça s'en va, sans se retourner.

Je réfléchis à ses précieuses paroles. Un cœur qui bat ? Tout prend un sens. C'était donc ça, le tic tac que j'entendais. C'était mon coeur, sûrement. Ou un bout de lui, en tous cas. Alors, si j'en trouve un, je pourrai entendre de nouveau ce cliquetis perdu qui me rassurait et m'effrayait à la fois ?

Je marche sans savoir où aller, perdue dans cet univers trop grand pour moi. Mes yeux s'y habituent, je crois qu'il fait nuit. Je sens des odeurs que je ne connais ou ne reconnais pas. ça pue. Je fronce le nez.

Je vois une personne endormie dans un parc, et je pose ma main sur sa poitrine. Bobom, Bobom, je souris. Un cœur qui bat. Alors je décide de le prendre et de le garder pour moi. Peut-être que derrière ce cœur, je retrouverai mon tic tac.

D'un geste, j'arrache la loque qui sert de vêtement à l'homme. Je trouve une bouteille en verre, et je me souviens que cassé, ça coupe. Alors tape et je casse contre un banc en bois clair. Puis je plante, très fort, dans la poitrine. Je découpe comme je peux avec mon outil de fortune alors que la personne se réveille et crie avec ardeur.
"ça fait mal ?" Je demande avec douceur. Maman utilisait cette même voix quand je tombais, alors je sais que c'est un son qui fait du bien.

Pas de réponse. Les mouvements se sont arrêtés. Ça ne devait pas être si douloureux. Haussant les épaules, avec un sourire, je jette au loin le tesson et je plonge mes doigts dans la chair ouverte. C'est tout chaud, et plein de câbles de toutes les tailles. Je trouve le cœur après avoir contourné une côte. "Bobom, bobom". Il bat bien, mais moins vite qu'avant. Alors que je l'arrache comme je peux à tous ces fils, il s'éteint. Il ne marche plus. Pourquoi ? Je le secoue, j'appuie dessus, toujours rien. Il s'est cassé.

Déçue, je le laisse tomber à terre avec un petit soupir. "Pof", il fait en touchant l'herbe moelleuse. Je fouille encore un peu dans les entrailles, mais il n'y a plus de bruit, à part un petit gargouillement qui ne ressemble pas à mon tic tac. Je réessaierai une prochaine fois. Je dis au revoir au gentil monsieur qui m'a prêté son coeur, et je continue ma route.

Mes mains sont collantes et mes vêtements aussi. Je suis toute rouge de haut en bas. Je me souviens qu'il y a très longtemps, c'était ma couleur préférée. Alors je la regarde en souriant, un peu nostalgique.

Je continue d'avancer dans la nuit noire, peu impressionnée par le froid mordant qui chatouille tout mon corps. Quelle agréable sensation.

Tic, tac. Le temps presse. Alors je pars à la poursuite d'un nouveau cœur. Que j'ai hâte d'en rencontrer un qui marche comme il faut !

"C'est ta vie qui passe, ce petit bruit. Quand t'arrêteras de l'entendre, tu seras sûrement morte, ou pas loin de l'être. Bon débarras, sale psychopathe." Je me souviens de la voix qui me disait souvent des choses comme ça et je prends peur. Je n'entends plus le tic tac... Heureusement qu'elle était là, c'est aussi grâce à elle que je sais où chercher pour vivre. Je ne la remercierai jamais assez. Je souris à nouveau, un goût métallique se mélangeant à celui de ma salive. Tiens, j'ai faim.

Je suçote mes doigts avec délice, puis je croise une fille qui me regarde avec des yeux énormes.

"Mon Dieu, que vous est-il arrivé ?!" Elle se jette sur moi avec sa voix frêle et paniquée.

"J'ai faim" Je lui dis simplement. "Je peux sentir votre coeur, s'il vous plaît ? J'en ai besoin." Je me souviens tout de même de mon but premier. Avant de manger, je dois continuer à vivre. ça fait trop longtemps que le tic tac ne me suit plus. Je peux périr d'un instant à l'autre, c'est la voix qui me l'a dit.

Elle semble d'abord apeurée, puis elle s'approche de moi lentement, emmitouflée dans sa veste brune. Elle est jolie. J'aimerais bien avoir un peu de sa vie. Je me rends compte quand elle arrive près de moi que je n'ai rien de coupant pour aller chercher mon nouveau cœur. Je suis triste. Je suis sûre qu'il m'aurait beaucoup plu.

La jeune femme me tend un sandwich. Je me souviens que quand j'étais enfant, j'adorais ça. Maman m'en préparait tout le temps, avant qu'on me mette dans la cage fermée et toute noire.

"Merci." Je murmure. Mais je suis un peu déçue quand même. Alors je repars en pleurant. Ce cœur-ci ne sera pas pour moi... Il me faut trouver quelque chose pour le prochain, pour pouvoir l'atteindre. Avec les doigts, c'est difficile, la peau est trop dure.

En passant devant une vitrine en partie brisée, je me rends compte que le verre pourrait faire l'affaire. Je le teste sur mon poignet, et ça coupe bien. Je retrouve enfin le sourire. Bientôt, j'aurai un nouveau cœur qui bat, qui fera tic tac, comme celui que j'avais avant.

Je marche dans la nuit en attendant de retrouver une personne, quand je tombe à nouveau sur la fille d'avant. Chouette, je vais pouvoir l'essayer finalement !

"Est-ce que.. Vous êtes perdue ?" Elle demande en s'approchant de moi, plus confiante que la dernière fois.

"Non. Merci pour le sandwich. Il était très bon. Mais j'ai besoin d'un cœur, maintenant. Le mien ne marche plus." Je lui dis en souriant. Elle est gentille, elle me le donnera sûrement.

"Comment ? Vous avez le cœur brisé ?" Je sens qu'elle essaie de comprendre, ses jolis sourcils blonds se froncent et sa bouche rosée se plisse.

"Oui, je crois que c'est ça." Je dis en m'approchant. "Merci de m'aider, vous êtes vraiment gentille." Et je plante le bout de verre dans sa poitrine. Je bute sur une côte et j'essaie de couper tant bien que mal, alors qu'elle semble surprise. Ses yeux sont aussi ronds que les billes avec lesquelles je jouais petite fille. Ils sont jolis, mais je n'en ai pas besoin, les miens fonctionnent. Alors je les lui laisse. Elle tombe au sol et le sang se répand sur le trottoir, formant un très beau paysage, tout rouge et brillant. Je me baisse aussi, et elle ne bouge plus. Elle a compris que ce serait plus facile pour moi comme ça. Quelle personne attentionnée. Je déchire la chair et puis je pose mon bout de verre à côté de moi, tentant avec mes mains d'écarter un peu plus la peau. C'est vraiment dur, mais je finis par y arriver. Elle se déchire et le trou me permet d'y passer les doigts. Pourtant, quand ma main se pose sur l'organe encore chaud, il a cessé de faire du bruit lui aussi. Il avait peut-être un défaut... Je me disais bien que j'aurais dû le tester avant.

Triste, je m'assois en tailleurs à côté d'elle. Je ne veux pas mourir.

Je ne sais pas combien de temps je reste là, à pleurer, mais un cri puissant me sort de ma léthargie. Il fait jour. Je lève les yeux et vois une femme élégante et vieille qui me dévisage, à quelques mètres. Je lui fais mon plus beau sourire. Un nouveau cœur pour moi ?

Alors que je me lève, les habits collants et poisseux du sang qui a séché un peu, je vois beaucoup de gens arriver vers moi. Je prends mon bout de verre et me dirige vers la dame.

"Lâchez cette arme !" Quelqu'un qui n'a pas l'air gentil semble s'adresser à moi. Il est habillé tout en bleu et tient un truc noir en métal. C'est un pistolet, je crois. J'y jouais quand j'étais plus jeune, avec mon petit frère. Jusqu'à ce qu'il ne veuille plus s'amuser avec moi, trop fatigué sûrement, parce qu'il ne bougeait plus.

Je regarde le monsieur avec un air interrogateur, et il réitère sa demande. Quelle arme ? Je regarde autour de moi, surprise, mais je ne trouve rien. Je décide de ne pas y prêter attention et me dirige vers la vieille dame dans son joli manteau vert.

C'est quand je comprends que je n'avance plus que je regarde enfin mon ventre. Je ne saisis pas. C'est tout chaud. Je soulève ma guenille, blanche à une époque, et y découvre un trou et plein de sang bien rouge qui s'en échappe tel un torrent. C'est plutôt joli, c'est apaisant, même. Je lève les yeux sans comprendre.
"Vous aussi vous cherchez un cœur ? Le mien est brisé." Je dis dans un murmure, avant de m'effondrer.

Je sens la vie me quitter, mes forces s'en vont doucement, et je me dis qu'elle avait raison finalement, cette voix. Je n'ai pas été assez rapide, et le tic tac m'a tuée. Je n'ai pas su le retrouver.

Le temps qui passe est meurtrier.

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