Chapitre I.2

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L’immeuble était relativement petit : vingt étages seulement. L’abeille savait qu’il appartenait à la Direction, et que les Citoyens y travaillant s’occupaient de la transmission d’ordres divers ; mais elle n’avait aucune information précise sur la nature de ces ordres ou sur leur importance. « Je connais tout ce qu’il me faut pour pouvoir me rendre utile, se répétait-elle. Ça me suffit. »

Quant aux humains, qui trouvaient tellement de sagesse à ce slogan qu'ils en faisaient souvent un véritable leitmotiv, ils étaient « classés » à l’intérieur du bâtiment selon une sorte de hiérarchie qui leur évitait justement d’avoir connaissance d’informations inutiles : dans les étages les plus élevés, on trouvait les Citoyens occupant un poste important, qui recevaient beaucoup d’argent mais étaient en contrepartie tellement surchargés de travail qu'il n'avaient plus le temps de réfléchir ; tandis que dans les premiers niveaux étaient installés les bureaux d’humains moins occupés, aux activités moins décisives, n'ayant accès qu'aux informations les plus élémentaires.

Et c’est en observant cette répartition des individus par les travaux qui leur étaient confiés, en traversant ces empilements successifs de bureaux où les humains dirigeaient, obéissaient, s’activaient dans tous les sens pour le bien de leur communauté, la Société, que la petite abeille se mit à penser que, finalement, l’immeuble ressemblait étrangement à sa ruche.

« Tout comme nous, les humains ne comptent pas en tant qu’individus. Un humain seul n’aurait aucune chance de survie, il serait totalement impuissant, sans les autres Citoyens. Comme pour les ouvrières, seule importe la tâche à effectuer, pour le bien de la communauté. »

Fière de cette audacieuse comparaison, elle se mit à regarder les travailleurs qui défilaient sous ses yeux sous un jour tout à fait nouveau. Elle ne se contentait plus de les observer pour leur sécurité : elle essaya d’analyser ce qu’elle voyait, de comprendre ces humains, si semblables à elle-même comme elle venait de s’en apercevoir.

« En fait, la principale différence entre leur espèce et la nôtre doit tenir au fait que notre sens de la collectivité est inné, tandis que les humains ont besoin d’une longue éducation, cogita-t-elle. Apparemment, leur principal système éducatif réside dans ce qu’ils appellent la télévision. Il semble d’ailleurs que la télévision soit capable de leur enseigner absolument n’importe quelle idée ! Heureusement pour eux, ils ont su pour leur bien remettre la responsabilité des programmes à un service spécial de la Société ; au moins, ils peuvent être sans craintes sur le bien-fondé de ce qu’ils regardent. »

Et l’abeille de poursuivre son ascension. Elle venait d’atteindre les derniers étages, ceux, donc, des dirigeants importants. Pourtant, à les regarder, il aurait été bien difficile de les distinguer au milieu d’employés plus anodins. Même style vestimentaire, même langage… Seuls leur rythme de travail et la difficulté de celui-ci laissaient entrevoir leur aisance. Et s’ils étaient riches, c’était parce que la Société avait décidé de les placer à ces postes clés, de par leurs qualités et aptitudes naturelles, pour servir au mieux…

« Pour servir quoi, en définitive ? s’interrogea l’abeille. Nous, nous servons la Reine, qui assure la continuité de la colonie. Elle synthétise même nos pièces électroniques ! Mais que servent les humains ? Ils ne peuvent être dirigés par un autre membre de leur espèce, non : notre reine est différente génétiquement, et c’est ce qui lui confère son importance ; or, tous les humains sont pareils. »

La question laissa l’abeille perplexe. Elle avait d’ailleurs vaguement conscience de s’écarter de son travail : ce n’était pas du tout son rôle de s’interroger de la sorte. Mais cela ne gênait personne, après tout, non ?

« La Société des Citoyens a-t-elle un but qui m’est inconnu ? Ou, les humains travaillent-ils pour les machines ? Il existe peut-être un Enorme Ordinateur Central Ultra Puissant qui tire les ficelles, imagina-t-elle, délivrant ordres et plans de travail, via le Réseau Informatique, aux milliards d’humains de la planète. Pourquoi pas ? Cela ne semble pas si improbable. »


A propos d’Ordinateur Central, elle était enfin parvenue au sommet de l’immeuble. Et si la machine qu’elle avait sous les yeux ne contrôlait pas l’ensemble de l’humanité, la pièce dans laquelle elle se trouvait n’en était pas moins fort impressionnante.

C’était une vaste demi-sphère, de quatre-vingt mètres de diamètre, aux murs d’un noir d’encre, sans la moindre fenêtre ; une lumière bleutée émanait d’un unique gros néon, qui faisait tout le tour de la salle, deux mètres cinquante au-dessus du sol. Ce néon n'était pas absolument nécessaire : les écrans des quelques quatre cents terminaux, répartis en cercle juste en dessous, diffusaient une lueur fantomatique qui aurait permis à chacun de poursuivre ses activités en l’absence d’autre lumière. En plus de ces énormes écrans, qui atteignaient un mètre en largeur, les terminaux se composaient également d’un petit clavier standard, et d’une tablette pour la reconnaissance des empreintes digitales qui permettait, en un temps record, l’identification de l’utilisateur du poste, afin de lui transmettre les informations lui étant personnellement destinées.

Ces informations, pour la plupart des ordres complémentaires à ceux que le Réseau Informatique faisait parvenir aux humains dans leurs bureaux, étaient envoyées vers les terminaux par l’Ordinateur Central, qui trônait majestueusement au centre de la pièce. C’était une sorte de cube, noir, bardé de connexions, de petites puces argentées et de conduits de rafraîchissement qui luisaient du même bleu que le néon. Et en plus des terminaux, cet étrange cube s’occupait également de tout ce qui était situé au-dessus du cercle de lumière. En effet, tout le haut de l’énorme demi-sphère que formait la pièce était son domaine, une immense installation holographique avec laquelle il pouvait édifier, représenter et schématiser (et ce dans toutes les dimensions) une gigantesque vision d’ensemble des œuvres effectuées au sein de son bâtiment.

Ce fut ainsi au milieu de graphiques en trois dimensions de toutes sortes et de toutes les couleurs, suivant un fantastique parcours du combattant jonché de pyramides des âges écarlates tourbillonnantes, de courbes lumineuses jaillissant de toutes parts pour indiquer l’inflammation d’indices qui pouvaient à tout moment s’afficher droit devant elle, de globes terrestres ensorcelés qui tournoyaient dans les airs comme autant d’étoiles filantes, ou de représentations phosphorescentes de l’immeuble qui se dédoublaient à l’infini comme autant d'hallucinations effrayantes, que la petite abeille se fraya un chemin pour rejoindre trois de ses sœurs effectuant une ronde au-dessus de l’O.C.

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