Chapitre 2 [3/3]

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Nous nous étions assis dans les fauteuils du salon. Je lui racontai l'entièreté de ma soirée, allant de ma rencontre avec Lucile et son prétendant à l'effusion de sang dans la voiture. Dan m'écoutait en fumant une cigarette. La nicotine finit par calmer les tremblements de ses mains, mais le sang mettrait plusieurs jours à disparaître de ses écailles vives. Mon ami ne commentait pas, poussant simplement des soupirs à certains moments.

"Es-tu sûr de ne pas l'avoir blessé, de ne pas avoir perdu ton sang-froid ? Cette personne, humain ou non, est entrée de force dans ton véhicule et t'a menacé. Je suis certain que nous pourrons plaider ta cause aux autorités. Mais.."

Dan poussa un profond soupir, écrasant le reste de sa cigarette dans un cendrier noirci par la cendre. Aussitôt, il en alluma une seconde tout en regardant le plafond.

"... Je ne peux pas en dire autant pour les propriétaires de cet humain. Quand j'ai fini de recoudre, j'ai remarqué que l'humain avait un tatouage au niveau de son rein gauche... En le déplaçant légèrement, j'ai constaté qu'il s'agissait d'un diamant noir enchaîné. C'est le symbole des Takers... C'est une société - disons plutôt gang - qui contrôle la partie Ouest de la ville..."

Mon cœur rata un battement à ce moment-là. Je regardai l'humain étendu sur la table, puis me levai pour aller vérifier les dires de mon ami. Le tatouage en forme de diamant était présent. Je sentis une sueur froide couler le long de mon dos, tandis que j'avalai ma salive.

"Mais qu'est-ce qu'il fichait dans le quartier Est de la ville...., pensai-je tout haut.

- Visiblement - et je l'espère pour toi - ce serait une explication de sa blessure. Un règlement de compte, une transaction qui s'est mal déroulée, répondit Dan en venant me rejoindre auprès de l'être endormi.

- Qu'est-ce qu'on fait ? Tu penses que je devrais l'emmener à l'hôpital, maintenant que son état est stabilisé ?

- Tu fais ce que tu veux, mais tu dégages de chez moi. Je n'ai pas envie d'avoir des comptes à rendre avec la pègre. Je ne compte pas être retrouvé égorgé dans une ruelle ou au fond de la rivière, répondit Dan amèrement avant de retourner dans le canapé pour éteindre sa cigarette.

- T'es sérieux ? Tu vas me laisser dans la merde, comme ça ?"

Dan poussa un énième soupir, tandis qu'il se mit à croiser les bras. Je me haïssais au plus haut point, je venais de débarquer chez lui avec un homme à demi mort dans les bras. Il venait de réaliser une opération risquée, sans aucune compétence. Il en tremblait encore, je le voyais. Et je lui demandai encore de m'aider. Je sentis mes extrémités s'engourdir, je me frottai le visage pour me dynamiser. Mon corps prévoyait une nouvelle crise, mais une main écailleuse se mit sur mon épaule.

" Tu n'es pas seul. Je vais rester avec toi, et nous allons trouver une solution ensemble. Pour l'instant, l'état de l'humain est stable. Nous pouvons attendre qu'il se réveille tranquillement avant de lui demander son adresse et de le raccompagner. Nous n'aurons pas averti les autorités, donc ses propriétaires n'auront aucune rancœur à notre égard. Bien au contraire, ils récompenseront - peut-être - notre discrétion.

- Ou élimineront les témoins... Et si son état empire.... Tu n'es pas médecin Dan... Tu es styliste... Tu es un putain de styliste..., répondis-je en sentant mes mains trembler.

- Si son état se dégrade, nous l'emmènerons à l'hôpital en racontant que nous avons trouvé cette pauvre personne dans la rue. Dans notre grande bonté d'âme, nous lui avons porté les premiers secours - je dirais même secours - avant de l'emmener à des professionnels qualifiés, rajouta Dan en me prenant les mains pour arrêter les tremblements.

- Tu es un vil menteur Dan. Tu sais enjoliver les situations désespérées.

- C'est mon métier Tobias ! Je dois souvent faire passer un bout d'étoffe déchirée, ou une erreur pour un élan de génie digne des défilés de Haute Couture. L'art de la rhétorique est essentiel dans notre société actuelle, il a permis à de nombreuses personnes de mettre en avant des compétences qu'elles n'ont pas. "

Nous nous installâmes de nouveau dans nos fauteuils respectifs, une bière à la main. Nous devions attendre à présent. Aucun d'entre nous n'avait repris la parole. Mais je voyais que Dan avait du mal à travailler sur son nouveau croquis. La nicotine n'avait plus les effets escomptés. Il détourna légèrement les yeux avant de se lancer :

" Compte tenu de la situation, je pense que ce n'était pas le moment, mais... je suis vraiment désolé pour Lucile, mec. Les Herkmans ont plusieurs entreprises aux chiffres d'affaires monstrueux. Visiblement, c'est revenu à la mode pour les riches de côtoyer le petit peuple, fit-il avec une grimace de dégoût, soit il finira par se lasser d'elle, soit elle a tiré le gros lot. Elle vivra une vie paisible dans une grande maison, avec trois enfants et un chien qui s'appellera Alexander, finit-il sur le ton de la rigolade.

- Ne parle pas de lui comme ça, surtout sous prétexte que ton compte en banque ne sera jamais aussi fourni que le sien, répondis-je un sourire aux lèvres, il a l'air d'être un type bien...Tant qu'il la rend heureuse, ça me suffit...

- En parlant de compte en banque, je pense que je vais encore finir dans le rouge ce mois-ci. Entre le loyer, les charges, la bouffe et le matos pour la faculté, ce n'est pas avec ma bourse minable que je vais réussir à renflouer mon compte.... Allez à ma déprime pécuniaire ! s'exclama Dan en levant sa bière.

- À ma déprime existentielle, répondis-je en portant un toast avec ma cannette de bière."

Tandis que nous fêtions - joyeusement - nos déboires respectifs, quelqu'un frappa violemment à la porte. Nos rires se stoppèrent, nous échangions un regard stupéfait. Visiblement, Dan n'attendait personne à cette heure. Il me fit signe de me taire, avant de se diriger vers les escaliers. Je l'entendis descendre en prononçant :

" J'arrive... J'arrive... pas besoin de défoncer la porte ! Pensez un peu à ma caution, merde ! Qu'est-ce que... "

J'avais du mal à respirer. J'entendais les pas gravir les escaliers à grande vitesse. Je sentis ma fourrure se hérissait et mes muscles se gonflaient par l'afflux sanguin. J'avais envie de prendre mes jambes à mon coup, sauter pour la fenêtre pour sortir de ce cauchemar. Mais je ne pouvais pas laisser Dan dans cette situation. La réalité reprit ses droits, lorsque je me retrouvais face à un Rhinocerotidae. Il était habillé d'un costume taillé à sa corpulence imposante, et portait de manière visible un revolver. La menace avait pour simple but de dissuader toute attaque frontale. Je levai les mains, tout en me décalant pour montrer le corps de l'humain.

" Il est rentré dans mon Ubear... Il était déjà blessé ! Je l'ai amené à un ami pour arrêter l'hémorragie ! "

J'aperçus un mouvement rapide venir du coin de l'œil. Je n'eus pas le temps de me retourner qu'un sac de jute recouvrait ma tête. Saleté de pantherines, pensai-je en me débattant, en vain. J'étais complètement aveuglé. Le Rhinocerotidae m'attrapa soudainement, sa force allait me broyer les os. Mon dos craqua sous la pression, je me mordis la lèvre pour éviter de hurler. De toute façon, personne n'interviendrait. Plusieurs colliers de serrage furent installés autour de ma mâchoire pour éviter tout incident. Lentement, j'arrêtai de me débattre tandis que j'entendis une voix féminine s'écriait :

" Reste tranquille gamin, tu vas finir par te faire mal. Bruce, prends le gamin. Le boss attend ! "

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