Dans cette vie et ailleurs

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Une nouvelle année commence, et je regarde en arrière. Nos souvenirs, nos douleurs, et tout ce qui a pu te rendre fier de nous. Mes chaînes s'alourdissent à mesure que mes forces s'amenuisent. Je ne suis plus qu'un robot désarticulé, démembré, épuisé par les autres, éreinté par ta perte, usé jusqu'à la lie des bons sentiments. La bienveillance a bon dos ! Ce n'est ici qu'un masque que tous ces volontaires arborent pour mieux me faire plier, pour mieux me grimer et dissimuler mon chagrin beaucoup trop impudique à leurs yeux faussement chastes.
Pourquoi tant d'incompréhension ? Pourquoi cette hypocrisie ? Pourquoi ce manque d'empathie ? Est-ce donc là la définition de l'humanité ? Si c'est ainsi, je préfère rester en coulisse, dans l'ombre de ces vedettes extravagantes, brillant de leur lumière artificielle. La vie ressemble pour certains à une pièce de théâtre... Tout le jour durant, je me bats et me faufile dans cette foule de pantins inconscients et/ou consentants. La chaleur du cœur les a désertés, tu sais.
J'ai l'impression de devoir fermer une porte que je ne pourrai plus jamais entrouvrir pour un peu de réconfort. D'aucuns me disent que le temps fera son œuvre. Que signifie donc cette phrase ? Le temps n'a que faire de nos malheurs ; il nous propose des minutes trop longues, des jours trop courts, des heures trop chères et des vies éphémères. Et nous devons en disposer comme bon nous semble ? Pas si sûr. Ton départ a fait éclater mon cœur, saoûlé ma conscience et m'a rendue presque sourde à toute main tendue.
Je vois au-delà d'eux, à travers leur silence. Il pensent me duper, mais je ne perçois que bien-pensance. J'avance à reculons car j'ai peur de découvrir ce qu'il se passe derrière. On m'oblige à m'éloigner de ces jours trop insensés pour eux. On m'oblige à me demander si je ne peux pas faire mieux pour eux. Ils n'aiment pas s'apercevoir que j'aime à me perdre dans ces photos jaunies, ces bulles d'une autre époque plus insouciante et plus saine.
Comment aller de l'avant quand j'ai l'impression de t'abandonner ? Comment me reconstruire quand j'ai peur de t'oublier ? Cette année qui se termine me rappelle douloureusement à la fin de tes jours. Plus d'anniversaires, ou plus les mêmes, en tous cas. Ton hiver est devenu permanent ; le mien s'est vu plus rude pour moi. Je les entends comme en écho, dans un brouhaha incessant de bruits divers. Je suis encore perdue dans ce brouillard que certains connaissent déjà, mais qu'ils se gardent bien de me partager.
Je ne sais pour quelle raison. Je ne sais pas au nom de quoi. La sérénité existe-t-elle encore ? A-t-elle seulement existé pour quelqu'un ? Cette douleur sourde, latente et pernicieuse prendra-t-elle fin ? Comment ? Quand ? Pour quelle raison, d'ailleurs ? Le mériterai-je ? Pourquoi mes mots se bousculent-ils plus que jamais ? Pourquoi, même si je les exprime, si je les sors de moi, cette colère prend-elle racine en mon corps ?
J'ai mauvaise conscience, je porte le blâme, je me molesterais, si je le pouvais. Hier m'a fauchée, aujourd'hui m'hémorragie, demain me garde en otage. J'aperçois cependant quelques faibles lumières dans mon dédale. Mais tout est flou, même moi ! Je peux la toucher du doigt, cette douleur ! Je peux lui hurler toutes mes rancœurs, si je le veux ! Mais rien n'y fait. Elle s'est logée en moi, s'est incrustée avec une telle minutie que je sens sa présence vampirique à chaque inspiration, dans le moindre mouvement, jusqu'au bruit le plus imperceptible.
Elle voit sous mes paupières et me connaît maintenant comme personne. J'ai mal en écrivant, je crie en m'écrivant, elle me maltraite en m'écrivant. Mais l'écriture, tu sais... L'écriture est comme une corde suspendue dans le vide, et à laquelle je m'aggrippe jusqu'à en saigner des mains s'il le fallait ! Elle me permet de m'apercevoir furtivement que la lumière du jour peut être belle, quelquefois. Oh, pas longtemps, mais assez pour que je lève les yeux de mon papier...
L'écriture me maintient animée de sentiments toujours forts, tempêtueux, tourbillonnants. Elle m'a transformée en paradoxe. Je lui dis que je déteste presque ma vie puisque tu n'es plus là ; elle me répond que je peux continuer malgré tout à croire en l'amour. Je lui confie que mon cœur s'est asséché ; elle rit aux éclats en me désignant les feuilles que je noircis de mes pensées. Je la remercie de m'y accompagner, et elle me remercie de la voir comme elle est.
Tu es parti. Je ne pourrai plus prendre soin de toi. Je ne te préparerai plus de gâteau pour une fête quelconque, ni de cadeaux que tu ouvrirais doucement parce que tu adores les motifs du papier qui les enveloppe. Je pense à toi quand je me lève. Je te parle dans le secret de la nuit, avant de m'assoupir. Je te vois partout. Je crois t'entendre, parfois. Mais je suis souvent seule avec ma mélancolie. Seule face à mes remords.
Seule sur un ring, encerclée d'une foule elle-même emportée dans un mouvement perpétuel. Une frénésie qui ne connaît aucun repos. Je ne sais pas qui est mon adversaire. Je ne sais pas si je suis assez protégée ou si j'en réchapperai. Je suis là, au milieu de toutes ces lumières célébrant la vie, le renouveau, comme pour mieux insister sur le fait que le temps passe décidément trop vite. Il semble que je n'aie pas d'autre choix que de m'inventer des parades pour mieux me faire une place dans cette masse.
Je ne veux pas te quitter. Je ne veux pas fermer cette porte. Je ne veux pas t'oublier. Ce serait aussi tirer un trait sur moi-même. Sur la personne que je suis. Sur la femme qui chaque jour se transcende. Je ne mettrai pas de point final à nos liens. Je ne mettrai aucune parenthèse. Aucune barrière. Rien ni personne ne coupera ce fil. Rien ni personne ne sera plus puissant que nous deux...

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