Chapitre 3

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Une date obsédait Ninon depuis des mois. En réalité, il s’agissait plus d’une soirée que d’une date précise : la dernière fois qu’elle avait vu son amie avant l’opération. C’était fin janvier 2023. Bien qu’habitant à quarantes minutes l’une de l’autre, c’était toujours long de caler une date pour un resto. Cela pouvait prendre des mois pour y parvenir. Chacune prise, soit par une vie de famille, soit par un rythme intense d’étude imposé par des concours. Toujours de bonnes excuses en poche.

Depuis le départ d’Audrey à Pau pour ses études. Ninon avait décidé de ne plus être en attente de quoi que ce soit venant de son amie. Elle avait lutté des années durant contre le désir secret d’être un tout à ses yeux.

Elle avait décidé de se faire d’autres amies, de privilégier sa vie de famille, de construire sa propre vie en tenant Audrey à distance. Parce qu’Audrey avait ses propres règles et que Ninon jouait son jeu contre son gré.

Le mystère Audrey n’avait fait que s’épaissir avec le temps. Elle dressait des cloisons partout, tant est si bien, qu’en vingt ans d’amitié, Ninon n’avait jamais rencontré d’autres personnes de son entourage hormis ses petits amis – Alex et Jim. Jamais de déménagement à fêter, d’anniversaire, de succès pro… Rien.

Les deux jeunes femmes se retrouvaient au resto deux à trois fois dans l’année, ou en groupe pour fêter un évènement de vie chez Ninon. Audrey avait rencontré tous les amis de Ninon et même sa famille. A plusieurs reprises, ils avaient partagé des repas et même des vacances. L’entourage de Ninon était unanime sur Audrey. Quelle chouette fille ! Et quelle énergie ! Quelle belle fille aussi ! Pétillante ! Vive en plus !

Au début, Ninon accueillait ces compliments avec plaisir et fierté. Puis, cela a fini par l’agacer. Elle en voulait aux autres de tomber le piège, ou elle-même était tombée plus jeune. Un mirage, pensait-elle. Audrey est un mirage. Mais Ninon connaissait son vrai visage et il n’était pas si lumineux. Tant pis, aux yeux de son entourage, Audrey incarnait la joie de vivre.

Comme pour le partage de ses écrits, Ninon n’avait aucun mal à mélanger ses amis à sa famille. Ninon était un tout, alignée de bout en bout avec ses valeurs.

Audrey lui refusait la réciprocité. Elle lui parlait bien de ses sœurs, de ses autres amies et collègues. Ninon avait suivi leur évolution à distance sans y mettre un visage. Quand elle osait lui demander des explications, Audrey se contentait de dire qu’elle ne voulait pas tout mélanger, et qu’elle était trop égoïste pour la mettre en relation avec ses autres amies.

— Tu es juste à moi, dit-elle avec un regard entendu.

— Tu cloisonnes tout, lui répondit Ninon, masquant son dépit dans l’intonation de sa réponse.

— C’est ça !

Ninon sentit l’écrasante ombre de ces cloisons sur elle, tout autour d’elle. Elle était encerclée.

C’était ainsi depuis une dizaine d’année et la situation rendait Ninon amère. Il n’y avait plus l’admiration des premiers temps, l’envie de percer un quelconque mystère. Ninon se mit à douter d’elle-même, de la place réelle qu’elle avait dans la vie de son amie. Et ça tournait constamment dans son esprit jusqu’à s’en rendre malade.

Elle fit part de ses doutes à son mari, Lucas, et même à ses amies. Tous et toutes avaient botté en touche.

Et la magie opérait à nouveau dès qu’elles étaient face à face. Audrey plantait son regard en elle, et la connexion était instantanée. Un pont se dressait entre elle, et chacune se rejoignait avec plaisir. Peu importe si elles ne s’étaient pas vues depuis des mois, leurs conversions étaient aussitôt intimes et sans fards. Il n’y avait aucune posture. Elles évoquaient leurs peurs, leurs crises d’angoisse, leurs avancées avec le psy, le boulot, les petits couacs avec les maris. Assez peu des enfants. Ninon survolait le sujet car elle savait que c’était un point sensible pour Audrey.

Avant de rencontrer Jim et de l’épouser, Audrey était en couple avec Alex. Un garçon adorable mais qui avait une peur bleue de l’engagement. Ils avaient gardé les mêmes meubles d’étudiants durant dix ans car le changement d’une table basse était un achat déraisonnable aux yeux d’Alex. Et si on déménageait et que la table n’allait plus avec le nouvel appartement ? Lui répétait-il. C’est ainsi, qu’ils vivèrent pendant de longues années, figés, statiques sans aucun projet de construction ou d’évolution.

Lorsque les filles se voyaient, Ninon ressentaient l’amertume de son amie. Elle qui avait la bougeotte, qui voulait voyager, avoir un chez soi qui lui ressemblait aussi, avoir des projets d’avenir, voyait bien qu’elle faisait du sur place tandis que Ninon était devenue propriétaire à 25 ans d’un appartement puis d’une maison à 35 ans et qu’elle avait eu deux enfants avec Lucas.

Ninon évitait de s’épancher sur son bonheur familial devant son amie pour se concentrer sur elle-même. Avec le temps, ces techniques d’évitements furent bénéfiques aussi pour Ninon. Pendant quelques heures, elle oubliait son statut de maman et pouvait être pleinement elle.

Sauf qu’à se retrouver trop rarement, et en l’absence d’échange régulier de messages, les rendez-vous des filles ressemblaient à un triste rembobinage de leur vie. Chacune racontait ce qui leur était arrivés les mois précédents, et Ninon avait un goût amer d’impuissance, de ne pas avoir eu l’opportunité d’être présente pour soutenir son amie à traverser une épreuve. Elle ne découvrait les tenants et les aboutissants qu’en bout de course. Elle était doublement peinée de ne pas être celle qu’Audrey appelait à la rescousse, de ne pas avoir sa confiance, de ne pas être sa source de réconfort. De ne pas être, finalement.

La définition qu’elle avait de l’amitié ne ressemblait pas à ça. Toujours avec le temps, très subtilement, Ninon réalisa qu’elle souffrait de cette relation. La place qu’elle avait dans la vie d’Audrey ne lui convenait absolument pas.

Elle avait la désagréable impression d’avoir les restes d’informations, d’être la dernière fille au bout de la chaine à être informée, d’être l’amie dans le placard que l’on sort de temps à autre pour lui donner un coup de frais.

Sa relation se dégrada mais Audrey ne s’en rendit pas compte. Ninon prit lentement ses distances pour ne pas répéter trop souvent ces sensations désagréables. Elle apprit à se détacher de son amie car dès qu’elles se séparaient et sortait de son champs de vision, un vide l’aspirait.

D’ici quelques jours, cela fera un an qu’elles auront fait leur dernier restaurant. C’est à cette occasion, qu’Audrey parla de l’opération qui changerait sa vie. Ninon se dit avec le recul, que ce fut la dernière fois qu’elle vit son amie vivante, que depuis ce n’était plus elle.

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