Evaïa : l'élection

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Le destin d’Eivar – qui ne s’appelait pas encore Evaïa alors – avait basculé le jour de Valborg, la fête du feu. La moisson pour le blót avait déjà été faite, et, évidemment, elle n’en faisait pas partie. Jamais elle n’aurait eu l’idée de se porter volontaire, en ce temps-là. On racontait que des prêtres arpentaient les campagnes – même les plus reculées – pour trouver des jeunes, mais personne n’était venu pour elle. Après tout, elle n’était personne, juste une servante dans la maison de son frère.

Eivar n’avait jamais connu ses parents. Il y a bien longtemps, le père de son frère, avait ramenée sa mère d’une lointaine expédition. Il l’avait trouvée en pleine mer, dérivant sur un radeau de fortune. Une femme à la peau noire, au crâne rasé, que sa langue coupée garderait muette à jamais. Qui était-elle, d’où venait-elle ? Nul ne le savait. Il l’avait installée chez elle, et, quelques lunes après, elle avait donné naissance à un unique enfant, avant de fermer les yeux à jamais. Cet enfant – un fille –, Yngvar l’appela Eivar, et il l’éleva, plus ou moins, comme si cela avait été la sienne. Puis, à son tour, il fut absorbé par les vagues du temps. Au village, peu de pêcheurs mouraient au coin du feu. La mer, toujours, finissait par les réclamer.

Sa femme l’avait suivi, quelques années plus tard, au terme d’une lente et douloureuse agonie due à un accident de cuisine idiot. Elle s’était ébouillantée avec de l’huile de cuisine. Sa robe, parait-il, avait fondu sur sa peau. Certains racontaient aussi que c’était Eivar qui avait poussé le chaudron d’huile, accidentellement bien sûr. Mais Eivar ne s’en rappelait pas. Elle ne se rappelait de rien. Son premier souvenir, c’était la forêt de sapins, leur parfum odorant et la lumière qui filtrait entre les branches, guirlandes de vert et de bois qui coulaient comme des cheveux. Son frère l’avait recueillie, et il vivait loin dans les terres, à l’orée d’une épaisse forêt.

Là-bas, on pratiquait des rites d’un autre âge. Le nouveau dieu n’avait pas encore bien pénétré dans les terres. Ces dieux-là ne surveillaient pas la morale de leurs ouailles, mais ils exigeaient un tribut de temps en temps. Ils étaient mangeurs de chair et buveurs de sang. C’était la grande différence avec le nouveau dieu, lui apprit plus tard Ælfbeorth : ils demandaient à ce qu’on leur offre chair et sang, alors que le nouveau, lui, offrait son propre corps. Les anciens dieux, en échange, garantissaient abondance et protection, et, parfois, ils permettaient à leurs serviteurs de vivre très longtemps et d’accéder à une forme de connaissance que personne d’autre ne possédait : c’était eux, notamment, qui avaient appris aux hommes à faire du feu, à construire des temples et des cabanes, à se soigner avec les plantes médicinales ou à chasser les gros animaux pour se nourrir. Le nouveau dieu n’enseignait rien d’utile dans la vie ici-bas, mais il permettait à ses fidèles de devenir meilleurs. Il ne satisfaisait pas leurs désirs matériels, mais il leur montrait le chemin vers le salut, absolu, final et éternel.

Enfant, Eivar ignorait tout cela. Son frère, Jord, suivait les voies des anciens dieux. Il ne quittait jamais la maison sans avoir déposé une écuelle de lait sur le banc devant la porte, et n’entrait jamais en forêt sans offrande. Les bois, denses et touffus, étaient le domaine où résistaient les anciens dieux et leurs prêtres. On ne pouvait pas y entrer comme ça, les mains vides et le cœur plein. Au village, on racontait volontiers l’histoire de cette jeune mère qui avait moqué ces superstitions à la veillée, son bébé tétant goulument son sein. « Moi, je ne crains pas les anciens dieux. Je suis sous la protection de notre seigneur Jésus Christ ». On l’avait priée de se taire, on avait murmuré des paroles de contrition angoissées. Mais rien n’y fit : l’imprudente fit le pari de se rendre en forêt, de nuit. Ce qu’elle fit, son bébé bien sanglé sur le dos. Il y avait une cascade alors, qu’on disait fréquentée par les nixes : la femme devait s’y rendre et rapporter un de ces cailloux blancs qui parsemaient la grève comme preuve. En entendant cette histoire, Eivar s’était demandé avec appréhension si la fille était revenue, et si Jésus l’avait protégée. « Oh, elle revint, lui avait dit la vieille commère qui servait de conteuse à la communauté. Elle revint sur ses deux jambes, avec ses deux bras et sa tête, entière et intouchée… mais son bébé, non. Lorsqu’elle le reposa, une fois revenue, échevelée et toute fière d’avoir vaincu le seigneur de la forêt, elle découvrit qu’il n’avait plus de tête ». Le seigneur en question devait être une dís jalouse, acculée dans la solitude des bois par les convertis de la nouvelle religion et devenue folle de ne plus avoir ni serviteurs ni semblables. Du moins, c’est ce qu’Eivar pensait maintenant qu’elle connaissait ces dames ælves. Du Peuple, tous n’avaient pas pu partir, lorsque les premiers portails avaient été détruits. Certains étaient restés coincés, isolés, à la merci de leurs anciens esclaves. Or, il n’y a rien de plus féroce qu’un serviteur affranchi, et leurs premières victimes avaient été ces dames des bois et des cascades autrefois vénérées, ces elfes décrites aujourd’hui comme d’épouvantables sorcières, enfantant des monstres.

Mais à cette époque, non, Eivar ne croyait pas aux dieux. Pas vraiment. Il s’agissait pour elle d’une existence lointaine, dissimulée au fond des zones vides de ce monde et de la fumée de la veillée. Parfois, elle s’imaginait un héros, seul, mais brave, qui avait pour nom notre seigneur Jésus Christ et qui affrontait seul une armée de monstres armés jusqu’aux dents, retranchés dans les sombres et imprenables bastions de leurs forêts. Cette guerre ne la concernait pas. Et de toute façon, le Ragnarök ne devait arriver que plus tard, à la fin des temps.

Mais la guerre, ou plutôt l’un de ses paladins, vint à elle.

Les maîtres de maison – son frère et sa femme – étaient partis au marché de Valborg en emmenant leurs enfants. Ils avaient chargé Eivar de veiller sur les bêtes, lui défendant de fait la participation aux festivités : la couleur de sa peau mettaient, disaient-ils, les gens mal à l’aise. Mais le temps était radieux et elle pensait que, finalement, elle n’avait rien perdu au change. Elle pourrait aller trainer dans les pâturages et, tandis que les moutons paîsseraient, elle mâchonnerait une brindille en rêvassant. Il y aurait tout un tas de découvertes à faire : des nids de petits œufs mouchetés, cachés dans les branches qui se couvraient de feuilles. La nature s’éveillait à cette période et c’était un spectacle permanent. En temps normal, elle avait trop de travail pour s’en émerveiller.

En revenant de la bergerie, elle aperçut un homme assis sur le banc de bois qui jouxtait la porte. Le soleil de la mi-journée éclatait de mille feux dans ses cheveux. Il buvait avidement à l’écuelle laissée pour ceux du Peuple, et, lorsqu’il la reposa, le lait coula sur son menton imberbe. Il le lécha, comme un chat. Puis il planta ses yeux bleus dans ceux d’Eivar.

Cette dernière, figée, se tenait à distance respectueuse. L’homme était un inconnu, un étranger. Mais il était jeune et beau. Allait-il la rejeter et la traiter de sorcière, de démone noire, comme certains le faisaient parfois ? Eivar avait appris à redouter ces réactions. Mais l’étranger lui sourit, lui lança un bonjour musical, et s’excusa d’avoir bu le lait. « J’avais très soif, expliqua-t-il. J’ai cheminé toute la nuit, sans boire ni manger »

Rien dans son comportement ne permettait de dire s’il avait remarqué la différence de couleur de peau entre eux. Il lui parlait normalement, comme à n’importe quelle fermière du Jütland. Pourquoi ?

Eivar avisa alors le bâton de chêne noueux posé contre le mur, et sa cape de voyage en chanvre brun. Mais elle vit aussi ses longs doigts, l’éclat d’une canine pointue lorsqu’il sourit, et, surtout, la forme effilée de ses oreilles, comme celles d’une bête. Ce dernier point la fit reculer. Lui aussi, comme elle, était une anomalie dans ce paysage de champs blonds et d’enfants roses.

Les anciens dieux changeaient souvent de forme, disait-on, mais on pouvait les reconnaître grâce à une caractéristique animale ou surnuméraire qui témoignait du foisonnement de la création chez eux : une queue, dissimulée sous une cape, des canines trop longues, des griffes, des ailes ou encore des oreilles de bouc. C’était le cas précisément de cet homme.

Eivar fit le signe de croix, comme la vieille lui avait appris à la veillée : dans une histoire qu’elle lui avait racontée, cela faisait fuir une nixe. Mais l’inconnu se contenta de sourire, et il plongea ses longues mains blanches dans le col de sa tunique pour en sortir une croix d’argent.

— Oui, dit-il, je suis la loi de la nouvelle foi, moi aussi.

— Vous n’êtes pas un ancien dieu ? lui demanda Eivar pour être sûre.

— Ce ne sont pas des dieux. Il n’y a qu’un seul Dieu, et notre seigneur Jésus est son fils, issu du ventre immaculé de Marie, fécondée par le Saint-Esprit.

Eivar connaissait ces mots. Elle savait ce que cela voulait dire : parfois, lorsque les paysannes n’arrivaient pas à concevoir, elles se rendaient seules en forêt pour y passer la nuit, nues sous une cape. Lorsqu’elles revenaient le lendemain, elles étaient enceintes, mais parfois, aussi, couvertes de blessures comme des morsures ou des griffures. Leurs enfants étaient soient monstrueux, soient miraculeux, c’était quitte ou double. Lorsqu’ils étaient monstrueux, on les rendait à la forêt, et on obtenait des elfes un enfant normal – volé aux humains - en échange. En entendant ces histoires, Eivar s’était juré que jamais elle ne ferait ça.

L’inconnu lui expliqua qu’il était lui-même un de ces enfants, mais que Jésus, lui, était le fils de Dieu. Eivar ne comprenait pas trop la différence entre le fils de Dieu et le fils d’un dieu. Elle le lui dit.

— Le fils d’un dieu, c’est le fils de l’un des anciens émissaires de Dieu, qui a failli à son devoir en enfantant pour lui-même et sans permission. Le fils de Dieu, c’est le fils du créateur du monde entier, et de tout l’univers.

Eivar comprit alors que le dieu était plus fort que les dieux. Et elle s’en félicita. Après tout, le dieu ne coupait pas les têtes des bébés dans la forêt.

Elle se rapprocha donc, et offrit du fromage de brebis à l’inconnu, qui se présenta sous le nom d’Ælfbeorth.

— Oui, avoua-t-il, mon nom indique clairement ce que je suis. Mais pourquoi le dissimuler ? Je ne veux mentir à personne, et souhaite que tous puissent constater la vérité.

Il arpentait la campagne pour prêcher les paroles de Dieu, et annoncer la bonne nouvelle. Eivar ignorait ce que ça voulait dire, alors, comme le reste, il le lui expliqua.

— La bonne nouvelle, c’est l’annonce que Dieu a passé une alliance avec les hommes, et qu’il a envoyé son fils pour tous nous sauver.

— Nous sauver de quoi ?

— Du néant, de la destruction totale.

Eivar se tut, cherchant à convoquer des images de cette apocalypse dans son esprit.

— Le Ragnarök, finit-elle par dire. La fin des temps, lorsque tous les mondes s’affronteront : lorsque les nixes feront la guerre aux orcneas, les ælves aux trolls, les svartälfar aux ases, avec les hommes au milieu de tout ça.

— Oui. Mais ce que vous ne savez pas, c’est que tous disparaitront, et qu’il n’y aura qu’un seul vainqueur à la fin : Dieu, et ceux qui se sont placés sous sa protection. Les autres tomberont dans l’Abîme.

— L’Abîme ?

— Le néant. Le vide. La négation de toute vie, la fin de tout.

Eivar médita sur cette annonce catastrophique. Pour elle, cela n’avait rien d’une « bonne » nouvelle. Ce à quoi Ælfbeorth lui répondit avec un grand sourire :

— Pour être sauvée, il suffit que tu acceptes Dieu et notre sauveur dans ton cœur.

Dieu ? C’était quelque chose de trop abstrait pour Eivar. Mais le sauveur, son fils, avec son sourire ravageur, ses yeux topaze et sa chevelure d’or pur, oui, celui-là elle l’acceptait sans concession. Même s’il avait de longues canines, et des oreilles pointues.

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