9. Śimrod : Au Champignon Hilarant

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Signalé par une pancarte battant sous la brise du port de toutes les mers, Le Champignon Hilarant était une auberge bien connue des comploteurs de Tyraslyn, et, en règle générale, de tous ceux qui avaient des choses à cacher. La taverne, qui d’extérieur tenait plus du bouge que du palais, se dissimulait dans une ruelle sordide du quartier le moins reluisant de la ville, presque vide à cette heure. Ceux qui arpentaient ces voies obscures et étroites appartenaient pour la plupart aux castes inférieures : serviteurs sluaghs, marchands kovolt, mineurs faëruni et même quelques mercenaires orcanides libres rasaient les murs comme autant de prédateurs des abysses. Même à la capitale de Lumière, de tels bas-fonds existaient, et pour celui qui se dirigeait dans ces sombres traverses, dissimulé sous une lourde capuche, ils existaient probablement dans toutes les villes.

Arrivé sous l’enseigne caractéristique – qui montrait une eyslyn aux yeux fendus en train de fumer un narguilé sur un bolet violet – le visiteur étranger releva la tête. Il frappa un coup sur le bois festonné, et une petite meurtrière s’ouvrit sur un visage ridé comme un coing sec, au nez crochu.

— C’est pourquoi ?

Le visiteur brandit un poing puissant et sombre, sur lequel brillait une chevalière. En reconnaissant la rune qui y figurait, le portier sluagh s’empressa d’ouvrir. Le visiteur entra sans un mot, ni abaisser sa capuche. La porte se verrouilla derrière lui.

L’intérieur de la taverne offrait un contraste saisissant avec la rue. Au comptoir, de joyeux drilles buvaient gaiement, s’encourageant à payer les tournées au son d’une viole aigre, mais guillerette. Quelques marchandes de rêves circulaient parmi les tablées, proposant drogues diverses et services de chambre spécialisés. Tout le long des murs, de petites alcôves protégées par de lourdes tentures offraient aux clients en quête de discrétion la niche intimiste dont ils avaient besoin. Le visiteur encapuchonné n’eut qu’un coup d’œil à jeter pour trouver la sienne : la plus éloignée des fêtards du comptoir, tente de velours vert garnie de coussins dans un recoin. Il s’y dirigea d’un pas décidé et ouvrit le rideau.

Ardaxe d’Urdaban s’y trouvait déjà, affalé sur les coussins chatoyants. Devant lui, sur la table, un narguilé de verre translucide diffusait sa fumée enivrante.

— Śimrod. Je suis heureux de te voir enfin, mon ami.

Le susnommé jeta un coup d’œil derrière lui – vérifiant que la tente était bien refermée – puis il abaissa sa capuche, révélant son visage ébène.

— Je dois acheter une nouvelle esclave au Marché à la Chair.

Ardaxe leva un sourcil.

— Pour la reine au cœur de glace ?

— Elle est enceinte. Elle veut une nourrice humaine pour sa portée.

— Oh… et qui est l’heureux géniteur ?

— Moi, avoua Śimrod sans ambages.

Ardaxe attrapa le tube d’argent du narguilé, puis tira pensivement dessus.

— Ta première portée, Śimrod…

Celui-ci secoua la tête.

— Ce n’est pas la première, non. Et rien ne dit que les petits de celle-là ne s’entre-dévoreront pas comme les précédentes.

Ardaxe souffla une nouvelle bouffée de fumée rose.

— Et ta Sneaśda, elle n’a pas d’esclave humaine sous la main pour nourrir ses futurs petits ?

— Si. Il y a Evaïa.

— Qui est ... ?

— Cette aslith dont je t’ai parlé par courrier interposé.

— Ah oui, cette humaine à la peau noire !

Śimrod haussa les épaules.

— Elle est intéressante.

— Intéressante ? s’enquit Ardaxe en levant un sourcil. Je n’aurais jamais cru t’entendre dire cela d’une mortelle, Śimrod...

Ce dernier croisa les bras.

— Celle-là est différente. Elle a quelque chose de spécial. Elle a résisté à Amahael Nisven.

— Résisté... elle a été marquée, non ?

— Non. Il n’a pas pu. Evaïa a réussi à le blesser avant.

— Hm, sourit Ardaxe. Vous avez échangé vos noms...

— Je te l’ai dit. Elle est spéciale. Elle soutient mon regard. Elle me parle. Elle ne me craint pas. Elle est différente.

— Ah ! Ces mâles qui veulent absolument qu’une femelle leur résiste ! La malheureuse doit simplement être une idiote qui ne sait pas ce qu’elle fait. Frayer avec l’incarnation vivante de la destruction, de l’annihilation totale... cette simplette se rend-elle compte qu’elle le paiera très cher ?

— Cela n’a rien à voir. Jusqu’ici, les humains que je rencontrais s’aplatissaient en tremblant face à moi. Pas elle. C’est tout.

Ardaxe tapota sa pipe sur le bol qui lui servait de cendrier, avant de relever les yeux vers lui.

— Bon. Alors, où est le problème ? Une aslith qui t’intrigue et que tu pourras saillir, une nourrice qui produit du lait... tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes !

— Je ne veux pas la saillir. Cette aslith mérite mieux.

— Mieux que le sidhe le plus convoité des Vingt-et-un royaumes ... ? Eh bien !

Śimrod jeta à Ardaxe un regard dangereux.

— Je ne veux pas la forcer. Tu ne comprends pas ? Je la trouve respectable. Et je ne veux pas m’abaisser à forcer une esclave humaine. Il en va de mon honneur !

— Ah oui, ton honneur. J’avais oublié. Bon. Pourquoi ne pas la faire saillir par un autre sidhe au service de la reine, ou un guerrier orc ? Cela se fait.

— Sneaśda pense que si sa nourrice est montée par un autre aios ou par un garde orcanide, son lait sera souillé, et sa portée avec.

— Elle m’a donc chargé de lui en trouver une, termina-t-il en s’asseyant en tailleur sur les coussins. J’en ai profité pour passer te voir. Après tout, tu as tes entrées ici !

Jouer les acheteurs d’esclave à Tyraslyn répugnait à Śimrod, mais il y avait vu dans cette mission une opportunité pour quitter la cour d’Hiver et se renseigner sur la jeune perædelleth condamnée à être livrée aux tueurs d’Æriban. Il n’avait pas renoncé à son idée de la tirer de ce mauvais pas. Il savait avoir encore du temps, puisque la Nuit des Supplices n’était pas censée avoir lieu avant plusieurs cycles. Dans l’attente d’être livrées aux aios affamés, les sacrifiées étaient gardées bien au chaud, dans un confort garantissant leur saveur. Et puis, c’était l’occasion de revoir Ardaxe. Depuis combien de temps les deux amis ne s’étaient-ils pas rencontrés ?

Ce dernier se redressa sur un coude, de façon à garder Śimrod dans sa ligne de mire.

— Tu as bien fait. Des nouvelles des Enfants de Mannu ?

— Aucune. Je me demande ce que tu imaginais en m’envoyant dans cette cour gelée, loin de tout !

— Rien du tout, avoua Ardaxe avec un sourire. C’est toi qui t’es jeté là-dedans, en renonçant à ton titre, mon ami !

Śimrod devait convenir qu’en renonçant à la Haute Reine, il n’avait fait que se livrer pieds et poings liés à un plus mauvais maître encore.

— Ce qui est fait est fait, statua-t-il simplement.

— Śimrod Surinthiel, toujours aussi fier, ironisa Ardaxe. Bon, et si on parlait de tout ça plus tard ? Je pense que nous avons du temps à rattraper, tous les deux...

Son sourire s’élargit, et il se redressa de façon à pouvoir embrasser son ancien amant. Śimrod se laissa faire de mauvaise grâce. Mais lorsque la main d’Ardaxe se glissa sur son entrejambe, il la repoussa.

— Tu es encagé, remarqua Ardaxe dans un murmure choqué. Elle a osé !

Śimrod jeta un œil oblique à son ami. Ce dernier fixait son bas-ventre – pourtant couvert – avec un demi-sourire étrange, presque fasciné.

— Tu ne penses tout de même pas que Sneaśda aurait laissé son jouet se promener en toute liberté, la poupe en avant ! Maintenant qu’elle est enceinte, elle est plus exigeante que jamais : elle me veut à son service, tout le temps et exclusivement.

— Patience, mon ami, murmura Ardaxe en lui pressant l’épaule. Bientôt, tous les mâles seront libérés. L’Amadán mettra fin au règne cruel et stupide des ellith !

— Cruel, peut-être, bougonna Śimrod, mais stupide, sûrement pas. Ces maudites femelles savent nous tenir. Sneaśda la première.

Ardaxe garda le silence. Il pressa à nouveau l’épaule de son compagnon, puis se renfonça dans les coussins. Śimrod reçut sa déception de plein fouet, et aussi un sentiment mitigé, qui ne lui plaisait guère : mélange de pitié et de prudence.Il me plaint et craint de m’exciter, comprit-il. Mais il y avait aussi autre chose.

— Voir un beau guerrier comme toi réduit à cette position de reproducteur, sa puissance mâle si cruellement emprisonnée dans cet appendice humiliant… c’est tout simplement révoltant ! déclara Ardaxe avec son emphase habituelle.

De nouveau, Śimrod lui lança un regard du coin de l’œil.

— Eh oui, et toutes ces humiliations sont mon quotidien depuis que tu m’as envoyé me constituer prisonnier volontaire de ces femelles de la haute.

— Tu t’y es donc habitué ?

— On ne s’habitue pas à l’esclavage, quel qu’il soit. Jamais.

Ardaxe poussa un long soupir, qui mit Śimrod mal à l’aise.

— En parlant d’esclavage, lança-t-il alors, as-tu des nouvelles de cette jeune perædelleth qui servait en tant que Nineath lorsque j’ai gagné le barsaman, et que Tintannya a fait enfermer en attente de la Nuit des Supplices ?

Ardaxe releva son visage sombre.

— La prêtresse semi-humaine que tu as déflorée ? Elle est morte.

Choqué, Śimrod resta un moment interdit.

— Quoi ?

— Tintannya l’a fait exécuter en secret, répondit Ardaxe en enfermant le tube du narguilé dans ses longs doigts noirs. Par un assassin de la Guilde. C’est ainsi que je le sais.

La Guilde. La leur, précisément. La confrérie secrète la plus crainte des Vingt-et-un Royaumes : l’Aleanseelith.

— Tu savais ? grogna Śimrod, les yeux agrandis. Et tu n’as rien fait ?

— Pourquoi aurais-je fait quoi que ce soit ? lui répondit Ardaxe en dardant ses prunelles rubis sur lui. Cette jeune femelle ne servait pas nos plans. Pour elle, nul avenir dans les yeux de l’Amadán.

Śimrod explosa.

— Par l’enfer ! Je ne veux plus entendre ce nom !

Le regard d’Ardaxe se durcit, ses yeux se réduisant à deux fentes rouges. Pour la première fois, Śimrod devina le visage que les ennemis du redouté chef de la Guilde voyaient de lui.

— Tu blasphèmes, Śimrod, murmura-t-il en dévoilant la pointe de ses crocs. Reprends-toi ! Tu es l’un de Ses enfants, tout comme moi.

— Au diable, ton dieu muet aux dessins incompréhensibles ! Je n’y ai jamais cru. Ce à quoi je crois, en revanche, c’est à la vie et à la mort. Et tu as laissé mourir une fille innocente, que je t’avais confiée !

Ardaxe fit la moue.

Confiée ? Je l’ignorais. Avais-tu donc remis sa vie entre mes mains ?

— Ne fais pas l’idiot, grinça Śimrod. Tu sais très bien ce que je veux dire ! Tu savais que je voulais la sauver. Nous sommes frères de sang, nous n’avons pas besoin de mots pour nous comprendre !

— Alors, j’ai mal interprété tes signaux, fit froidement Ardaxe. J’ignorais que tu tenais tant à sauver cette semi-humaine. Elle n’était rien pour toi, et même pas tout à fait du Peuple… mais c’est vrai que maintenant, tu t’intéresses au sort des aslith adannath !

Śimrod ouvrit la bouche pour répliquer, puis il réalisa qu’en effet, il n’avait jamais confié ses doutes à Ardaxe. Ce dernier ignorait ce par quoi il était passé depuis qu’il était devenu esclave des ellith.

— Tu as changé, reprit Ardaxe en plantant ses yeux effilés dans les siens. Parfois, je ne te reconnais plus, Śimrod. Où est passé le champion de Neaheicnë, le guerrier impitoyable qui incarnait si bien la guerre et la mort que son seul nom était synonyme d’effroi dans les coins les plus reculés de l’Autremer ? De tous, tu étais celui qui croyait le plus à notre cause. Et maintenant, tu insultes le Premier d’entre nous pour sauver une esclave semi-humaine ?

— Je n’y ai jamais cru, Ardaxe, répondit Śimrod d’une voix blanche. Jamais. Mon cœur était vide et j’avais besoin d’un but. Tu me l’as donné avec ta révolution. Mais c’est terminé. Je quitte l’Aleanseelith.

— Tu ne peux pas, murmura Ardaxe. Personne ne quitte la Guilde !

Le ton s’était fait menaçant. Ardaxe s’était levé, et Śimrod en fit autant.

— Essaie de m’en empêcher. Trouve toi un autre instrument pour accomplir les délires que tes sbires rêvassent dans leurs vapeurs de champignons. Tu me parles de liberté ? Tu es comme les autres, Ardaxe : tu te comportes comme un maître. En la matière, Sneaśda me suffit.

— Tu comptes donc courir sous ses ordres, comme un chien fidèle ? siffla Ardaxe.

Śimrod releva un sourcil.

— Non. Je lui ramène ce qu’elle demande, puis je pars explorer le monde. J’ai besoin d’un peu de temps pour moi. Pour réfléchir.

Le ricanement d’Ardaxe sonna comme un aboiement.

Réfléchir ? À quoi donc ?

Śimrod planta son regard dans celui de son ancien compagnon.

— À toutes ces vies gâchées. La tienne, la mienne… et celle de cette perædelleth.

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