13. Śimrod : rendre des comptes

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La lueur émise par les eyslyns qui flottaient dans la pièce diminuait. La conversation, elle aussi, s’était évanouie dans la fumée des parfums qui dessinaient leurs volutes sous les arcades. Ysatis lui en avait dit plus qu’assez. Elle avait parlé jusqu’à s’en rompre la gorge, et à présent, tous les deux gardaient le silence, immobiles et pensifs dans une semi-obscurité rassurante.

Cette communion silencieuse fut interrompue par trois coups sur la porte. Śimrod releva le visage : reflétées par la pâle lueur des eyslyns mourantes – on en utilisait toujours des très âgées dans ces lupanars – ses pupilles fendues tranchèrent l’opacité comme un coup de crocs.

— Le gwidth, Seigneur. Cadeau de la maison.

Le kovolt poussa la porte sans y être invité. Il coula un sourire dégoulinant de connivence à Śimrod, qui s’évanouit dès qu’il constata que la courtisane était toujours habillée.

— La catin vous déplaît, Messire ?

Śimrod se retint de déchirer le visage de l’insolente créature d’un coup de griffe.

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Veuillez accepter ce gwidth de cuvée spéciale : un très grand cru. Préparé avec le sang des plus jeunes tributs d’Uppsal !

Les narines de Śimrod frémirent à cette évocation. Mais il ne montra rien de sa soif, et, d’un geste évasif, il congédia l’intrus.

— Pose ça là et laisse-nous.

— Tout de suite, Seigneur.

Le kovolt se retira en reculant, le dos courbé avec soumission. Puis, une fois dehors, il referma la porte sans un bruit.

— Du sang humain… observa doucement Ysatis.

Śimrod tendit la main vers l’aiguière.

— Cela te déplait ?

La perædhelleth redressa la tête.

— Je suis à moitié humaine, rappela-t-elle.

Śimrod était déjà en train de verser le liquide écarlate dans la coupe.

— Et je suis à moitié orc. Ce qui ne m’empêche pas de saigner mes demi-frères dès que j’en ai l’occasion. La guerre, la chasse et le combat… c’est notre voie, à nous tous qui possédons du sang de sældar.

— Les sældar, au départ, étaient inféodés à Mannu, murmura la jeune femme. Ce dernier ne leur a-t-il pas demandé d’accueillir les hommes comme leurs frères ?

Śimrod trempa ses lèvres dans la coupe.

— Peut-être. Les vieilles histoires, ce n’est pas mon fort.

Ardaxe le lui avait toujours reproché. Comment lui, un fils de l’Amadán, pouvait-il méconnaitre à ce point la mythologie dont la transmission faisait l’essence de leur vocation ? Śimrod n’en avait cure. Amadán – s’il existait réellement – l’avait choisie pour tuer, pas pour chanter des contes aux hënnil.

Pensif, Śimrod éprouva le nectar sous son palais. Ce gwidth n’était pas mauvais, pour une boisson de bordel. La capitale du royaume d’Ælda conservait un incontestable degré de raffinement… le sang était pur, rehaussé par une macération de fruits mûrs qui lui conférait du corps, ainsi qu’autre chose, derrière. Un petit morceau d’ambre ou de myrrhe, peut-être ?

Śimrod recracha brutalement la boisson sur le riche tapis de sol.

— Du fer non traité, pesta-t-il d’une voix rauque.

Ysatis releva un regard interrogateur de sa propre coupe. Succombant aux arguments de Śimrod, elle s’était également servi un verre, que le sidhe jeta au sol d’un revers de main.

— Ce gwidth est empoisonné, la prévint-il en traversant la pièce à grands pas.

Il ouvrit la porte à la volée. Comme prévu, le kovolt se tenait derrière, tout tremblant. Il tenta de s’enfuir, mais trop tard : Śimrod le rattrapa et le saisit par la gorge.

— Sale petit traître ! Qui t’a ordonné de nous servir ce gwidth ?

— Pe… personne, Seigneur ! protesta la créature. Je le jure sur la tête de mes enfants !

Śimrod lui asséna le coup de griffe qu’il lui réservait depuis tout à l’heure.

— Menteur ! Tu es castré, comme tous les travailleurs mâles du quartier !

Son visage chafouin en sang, le kovolt balbutia une suite de borborygmes inintelligibles. Śimrod s’apprêtait à le relâcher, excédé, lorsqu’un choc violent remonta son bras.

— Qu’est-ce que…

Son prisonnier pendait au bout de sa main, aussi mou qu’un bout de viande à griller. Un carreau d’argent lui traversait le cou.

Śimrod braqua son regard vers le fond du couloir. Il eut juste le temps d’apercevoir le pan d’un shynawil, qui disparaissait dans l’escalier de service.

— Reste là, intima-t-il à Ysatis.

Puis il se lança à la poursuite de l’intrus.

L’escalier s’enfonçait dans les profondeurs du quartier, bien en dessous du niveau de la rue où se trouvait la maison de passe. Il débouchait sur une grande salle éclairée par des feux verdâtres, où s’affairaient toute une armada de domestiques gobelins, débitant quartiers de viande, remuant des soupes odorantes dans de monumentaux chaudrons ou préparant des mélanges de fumée parfumée. Si certains parurent surpris de voir un maître dans ces souterrains obscurs, la plupart continuèrent leur travail sans même lui jeter un regard. Śimrod les bouscula sans ménagement, sans cesser de progresser vers une petite porte voutée qui venait de se refermer de l’autre côté de la salle. Il l’ouvrit avec tant de force qu’elle se brisa sur ses gonds. Derrière, un autre escalier, encore plus étroit que le premier, s’enfonçait dans le noir.

Rhach, pesta le sidhe en dégainant son sigil.

Le morceau d’os translucide émit une lueur spectrale, qui éclaira les murs suintants du sous-sol. Les tunnels creusés au prix du sang des esclaves pendant des générations avaient laissé la place aux parois lisses et brillantes des entrailles d’Ælda : ci et là, on devinait sur un mur la trace d’un glyphe archaïque ou d’un dessin laissé par leurs lointains ancêtres, à l’époque où ils se protégeaient des terribles soleils dans les profondeurs de la terre. Si la plupart des ædhil de la Cour d’Été rechignaient à parcourir ces grottes désormais, ce type d’environnement ne posait aucun problème à Śimrod. Il s’enfonça dans les goulots obscurs avec l’aisance inhérente à tout détenteur de sang khari.

Le tunnel et son escalier tortueux débouchaient sur une salle lithique aussi grande que le grand temple d’Arda, incrustée de cristaux émeraude. C’était eux qui émettaient cette lueur verte caractéristique. L’ensemble était assez lumineux pour que Śimrod rengaine son sigil. Ci et là, des sauriens paresseux, cousins dégénérés des wyrms, détalaient mollement devant lui.

De celui ou celle qui avaient tenté de les assassiner, nulle trace.

Śimrod inspecta la caverne du mieux qu’il put, mais il finit par renoncer à la poursuite. Cela ne servait plus à rien. Il refit le chemin inverse, en prêtant une attention soutenue aux recoins. Ses efforts d’observation rigoureuse furent récompensés par la découverte d’un indice : un cheveu sombre, qu’il ramassa et renifla. L’odeur était femelle… Śimrod le glissa dans la poche intérieure de son shynawil.

En repassant par les cuisines, il s’arrêta pour prélever un quartier de viande. La course lui avait donné faim. Aucun des esclaves ne réagit, bien évidemment.

Mais en haut, une surprise l’attendait. Arwad, le premier sidhe de la Reine avant son arrivée, était dans le couloir avec sa garde. Il accueillit Śimrod d’un sourire mauvais.

— Tiens ! Le retour du parjure.

Śimrod ignora d’abord la remarque.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

— Je suis venu te ramener au palais. Ordre de la Reine. Elle n’apprécie guère tes escapades, vois-tu ! Sa Majesté déteste l’ingratitude. Et elle déteste encore plus être ignorée au profit d’une catin perædhel.

C’est alors que Śimrod perçut les bruits qui sortaient de la pièce où il s’était tenu avec Ysatis peu de temps auparavant. Des gémissements et des halètements…

Śimrod fit un pas pour entrer dans la chambre. Mais Arwad l’arrêta d’une main.

— Reste là. On ne dérange pas un sidhe qui s’accouple.

Horrifié, Śimrod posa les yeux sur l’intérieur de la pièce. Ysatis était maintenue sur sa couche, le visage enfoncé dans l’oreiller. Au-dessus d’elle, un ædhel la violentait. Il reconnut la chevelure brillante d’Arwynn, le sidhe qui lui tenait la dragée haute depuis son arrivée à Tyraslyn.

— Il paraît qu’elle aime le faire par-derrière, ricana Arwad. On se demande qui lui a appris ça !

Śimrod sortit de sa stupeur pour se jeter à la gorge d’Arwad. Mais les lames à triple configuration de sa garde formèrent une herse devant leur capitaine, empêchant Śimrod d’y accéder sans dégainer la sienne.

— Je te le déconseille, le menaça le sidhe, le ton polaire. Tu as suffisamment mécontenté la Reine, Śimrod… il est temps pour toi de rendre des comptes.

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