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Silenuse

pouet

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Silenuse
Ecrire sur des post-its
Les publier à la zob pour faire croire qu'on écrit bien
faire croire
qu'on y prend du temps


non
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Silenuse


 Nos airs galopants criaient dans la nuit, sous le rythme des néons brisés qui virevoltaient, clignotant dans l’obscurité qui nous transpirait dessus, sous les éclats des brisures de verre et des rires stridents et lourds… certains trébuchaient, certains ricanaient compulsivement entre deux sanglots retenus et faibles… nous étions enfermés là, dans cette salle trop étroite, agglutinés les uns aux autres, nus comme des animaux en cage auxquels on aurait crevé les yeux, percé les oreilles… nos bras se frottaient durement contre les autres, sueur contre poil, poil contre angoisse, angoisse contre sueur… c’était la fête, la réunion symbolique des fins de semaine qui haletaient comme un houlement grinçant dans les boîtes en ferraille froide qui nous servaient de thorax… c’était le soir des condamnés, ceux qui cherchaient comme des aveugles amputés de leurs bras amorphes le sourire momentané provoqué par la larme d’un verre jaunâtre, un mélange infect et immonde d’une liqueur de banane imbuvable, d’un jus terreux dont on inhalait la gerbe et d’une vodka presque pleine, poussiéreuse et pâle qu’on avait calée au fond de la pièce pour éviter de vomir nos tripes dégoulinantes avec… d’autres dansaient sous les basses assourdissantes et trop fortes et jouaient, dans des mouvements crispés, lourds, absurdes et laids, un air nostalgique qui cachait nos pleurs, qui cachait notre effroyable immobilité, coincée entre des clopes roulées par des mains sales et qui tremblaient, et cet alcool décoloré et trop fort qui puait la défonce… nous étions là, à les regarder danser sur cet air faussement gai, faussement maladroit pour cacher un faux plaisir, un plaisir d’être là, danser et sourire, rire et s’accrocher, s’accrocher à l’un, à l’autre, à ses faux espoirs dans un mouvement faussement ample, faussement agile, dans le seul but insipide et vain que quand on tombe, que quand nos jambes croulent dans le torrent des jours, dans le torrent des larmes, dans les effluves d’un souvenir collant de ses veines coupées l’autre jour, quelqu’un nous rattrape, nous rattrape et que dans un sourire amer, orgueilleux et triste, on ne pleure pas, on ne pleure pas…
 Nos pieds craquelaient sur les brisures de verre, laissant se déverser un sang solide et rougeâtre qui accrochait au sol, laissant entrevoir, dans les fêlures marquées de nos pattes déchirés, les vices profonds qui s’en rejetait… on rebougeait nos jambes dans un étirement lent, lent et long, et, avec le peu de lumière accordée par les néons brisés, on redécouvrait nos veines, on redécouvrait nos taillades qui nous parcouraient les membres entiers… la main, l’oeil, le cerveau, l’instinct, tout tremblait, tout tremblait quand, sur la table, comme un cadeau, comme un corps lisse et froid dont on retire le vêtement pour mieux en voir les tétons pincés, rouges et encore humides, il se profilait un couteau aux lames édentées, quand, dans l’éclair soudain d’une lucidité lubrique, on jettait notre regard sur une brisure de verre pété, la réification rayée de notre rage, de notre désespoir en un squelette fragile et faible, quand, dans un haussement fébrile de sourcil ébouriffé et sale lancé à un autre coincé là par désespoir, déception et dédain, dans l’effervescence glacée lancée par le silence d’effroi enfermé entre deux musiques déjà chuchotées, chuintées, chevrotantes comme une oraison, on se regardait, confiants, si confiants, si sûrs de nous dans l’infantilité qu’il nous restait à faire, à regarder ces lames qui nous aguichaient à longueur de temps, à longueur de journée, au long de notre vie embaumée dans un cercueil illuminé par la lumière blanchâtre des lampadaires des villes obscures… nous en étions là… nous y étions presque… et la musique reprenait… nos pieds craquelaient comme un mécanisme rouillé, un corps entier autonome qui ne marchait plus, qui ne fonctionnait plus et qui restait là, planté et immobile aux côtés de cette vieille table de bois pourri où on déposait nos verres d’oubli et nos joints épuisés, qu’on avait sirotés jusqu’à plus soif pour mieux nous oublier et pour mieux nous aimer… et quand les basses de l’insupportable musique rugissaient dans nos coeur endormis, nous nous mettions enfin à respirer l’air embrumé de l’appartement, nous donnant dans une suffocation à peine audible la brouillardeuse impression d’exister… et quand on entendait un autre, là, assis dans les brumes de nos corps, couché dans des sanglots imperceptibles qui dévalaient la peau pâle et humide de nos visages anémiés, quand on l’entendait soupirer comme un râle défaitiste, nous reniflions en choeur pour cacher un sanglot atone, comme c’était l’usage dans ces réunions de poupées amorphes et de zombies factices à l’orgueil pompeux, et nous nous murmurions nos secrets, partagions nos peines refoulées dans le vain espoir qu’en se lamentant et en se confessant dans ces stridents silences, on ne pleurerait pas, non, on ne pleurerait pas…
 Les néons fêlés clignotaient alors comme des éclairs insipides, des papillons éclatants, éphémères, qui touchaient des ailes les fumées essoufflées par nos poumons asphyxiés par le joint et l’alcool, par la peur et le chagrin, le désespoir et la détresse, suffoquant comme des feux follets perdus dans un cimetière délaissé, poussiéreux, où les tombes étaient notre âme, enterrée par le temps, brûlée par le jour qu’on délaissait au dehors, coupable de notre sépulture, coupable de nous laisser là, à crever sous la solitude extrême, passive et dévorante, à crever noyés étouffant sous nos perfusions de toxines et de drogues qu’on s’incorporait par dépit, pour retrouver la seule sensation d’être, la seule impression d’avoir un sens dans un monde qui nous perdait, dans un univers que l’on ne comprenait plus, malgré le mépris qu’on avait pour lui, et tout l’indifférence que nous procurait sa vue… et dans une indifférence à peine risible, une porte s’ouvrait parfois, comme pour que s’évadent dans l’obscurité nos sanglots bâtis par le temps… mais c’était un autre qui se tenait là, fébrile, les jambes tremblotantes, fragiles et nues, comme un nouveau-né qui découvrait le monde dans un tombeau moite, jeté dans l’espace avec une camisole de force chaude et collante, un nouveau-né aussi perdu que nous, aussi affabulé que nous l’étions, aussi intoxiqué par l’infamie et le chaos qu’on déversait dans nos esprits annihilés par les années, asservis par le silence, vidés par les monceaux du passé qui s’étalaient, qui s’étalaient encore dans nos mémoires démantelées qu’on voulait casser à coup de masse, écraser avec nos mains sales et transpirantes, suantes de pus, crispées elles aussi sous les torrents, les effluves des larmes que l’on retenait… et pourtant, il se tenait là, à la fois fier et tétanisé, faible et triomphant… nu comme un ver, seul comme un lancelet sur le pied de la porte des rêves qui régnait dans le noir clignotant de cette pièce étriquée, il était là… comme un murmure, comme un soupir de plus au visage grimé de peintures noirâtres grotesques imitant un chat noir, peinant à en cacher les griffures sur son torse squelettique et les coups de cutter maladroits sur les collines affamées de ses cuisses… mais sa bite molle retombait, comme un souffle nouveau, un espoir momentané et soudain, faisant tendre les nôtres dans une jalousie morbide, malsaine, presque terrifiée, à regarder la dernière goutte de sperme qui coulait de son gland sur le sol comme un grain solitaire du temps… mais il s’assit par terre dans un silence profond… ses yeux lubriques, cernés par l’afflux des acides dans son cerveau, du sang pourri dans ses veines où plus rien n’avait de sens, où plus rien n’avait d’intérêt, il se posait là… assis contre un mur décrépi qui le retenait comme un rempart… et on le regardait… on le regardait, sans savoir quoi dire, sans savoir parler… et on se morfondait dans un soupir…
 Nous étions là, comme des rats étouffés, comme des limaces écrasées dans un vomi répugnant et humide qui composait notre esprit volatile, dans l’attente sempiternelle que quelque chose se passe, que quelque chose arrive dans nos vies désastrées et détruites… et un autre passait dans les rangs libidineux de nos cercueils défoncés, des petits sachets à la main, sachets de salvation où on trouvait des réponses à noyer dans l’oubli, à noyer dans l’excitation de ne plus être et de quitter son corps pour un instant trop court, quitter cette vie fabulatoire, tourmentée, quitter ce monde pour zigzaguer entre les nuages, les fumées opaques de nos mémoires qui se dilataient, des joints qui prenaient leur place… le coeur s’excitant, impatiemment, sans relâche ni mesure, nous attendions ces sachets sauveurs remplis de moisissures presque sacrées… et le coeur s’emballait, s’emballait encore… mais en passant une main, une caresse à un autre névrotique affalé là, par terre, comme pour se passer pour mort, il referma sa main affolée sur son sachet et demanda, d’une voix calme, rassurante et sereine, si ça allait, comme si tout ce qu’il se passait ici, comme si nos corps jonchant le sol, intoxiqués, détruits, vides et las, comme si tout ça, tout ce spectacle ridicule d’âmes crevées par le monde qui attendaient que l’on caresse leur pénis ou leur vagin épargnés par les souffrances physiques que l’on voulait endurer nous-même, par fierté, par souvenir des êtres humains que l’on était, comme si tout ça, tout ça était normal, nos veines taillées au sombre sang qui se déversait chaque soir, dans l’attente, l’attente qu’un jour, une fois, peut-être, il n’y en ait plus, nos cheveux déchirés, brûlés, colorés comme des fresques morbides et laides, tout était normal, tout était normal, nos déjections qui tapissaient les murs à l’odeur immonde, puis qu’on couvrait de pisse, pour faire croire qu’on contrôlait le monde sans nous contrôler nous-même, qu’on était au-dessus de tout, des sens, des corps, de nos esprits peut-être, alors que nous nous abaissions à ça, nous nous abaissions aux plus dégoûtantes atrocités, tout était normal, le sang qui couvrait les fenêtres pour nous cacher du monde, les signes sataniques presque effacés dessinés sur le sol, comme pour faire des rituels stupides, absurdes, mais qu’on cachait, qu’on dissimulait par nos corps enlacés, anémiés, tailladés de partout, l’orgasme n’étant plus que la seule sensation que nous ressentions en nos corps névralgiques, tout ça était normal, notre peur étouffante du monde, nous qui ne savions pas hurler car nous ne hurlons jamais, non, nous ne hurlons jamais, je n’ai jamais hurlé, et tout ce qui peut nous sauver, nous relever de notre sol froid parcouru par la pisse, c’est que l’on hurle, que l’on hurle, et nous ne hurlons pas, non, nous ne hurlons pas, nous restons là, comme un deuil, un cercueil, au seuil de la mort et de l’oubli, comme une provocation éternelle lancée au reste du monde avec un orgueil puérile, à nous voir couchés dans nos excréments, à nous caresser dans l’amnésie et à nous dire que tout ira bien, que tout va bien et que quand le soleil se lèvera, plus rien n’aura de sens, plus rien n’existera, sans que nous nous souvenions de rien, des nuits chancelantes passées à baiser, des drogues inhalées en continu par dépit et par vengeance, plus rien n’aura de sens, et nous nous oublierons… et nous nous oublierons… mais quand il lui caressa le bras pâle, l’autre lui répondit que ça allait… il lui tendit le sachet de champis, qu’il ingéra aussitôt, le naviguant dans l’illusion et le confort du vide…
 Il se mit à me regarder d’un air sirupeux, comme si tout ce qu’on craignait, tout ce qu’on haïssait autour de nous avait disparu… il s’avançait vers moi, esquivant, funambule, les mares d’alcool et d’urine qui se déversaient à nos pieds déformés où, dans nos délires les plus profonds et les plus fascinants, nous nous y peignions les créateurs d’une vie nouvelle… il s’avançait, me fixant dans les yeux avec un sourire mielleux, avec ses sachets à la main, et il allait me parler, et il allait me dire, comme un psaume répété en transe à longueur de nuits, à longueur des délires fumeux qui nous assommaient à longueur de journée, me demander si ça allait, si j’allais bien, si tout allait bien, tout… je le regardais de mes yeux blancs et vidés, prêt à m’effondrer, à ne plus être, jusqu’à me réveiller le lendemain, comme toujours, comme tout le monde, sans rien faire, à fumer, boire, baiser, bander, manger, sniffer, tout ce qu’il nous fallait pour résister, nous, nous les lâches, nous les damnés d’un monde où nous n’étions plus invités, où nous étions des ennemis, ceux qu’on regarde d’un oeil condescendant, stupide et lâche, arrogant et pervers, comme toujours, comme toujours, et il avançait… il avançait, sans jamais suffoquer des fumées que nous inhalions à en crever, à en mourir lentement et à en redemander encore, il avançait… comme un fantôme bras ouverts au milieu de nos cadavres en décomposition, où nous n’étions plus rien, rien, pas des hommes, pas des femmes, pas même des lâches ou des vaincus, nous n’étions plus rien, plus rien, de l’infamie et de la gangrène, de l’ignominie couverte d’excréments, de pisse et de dégoût, nous n’étions rien, rien d’autre que de la chair qui se retirait petit à petit du corps, rien d’autre que des ombres qui se hantaient dans l’obscurité, qui se hantaient elles-mêmes quand nous osions nous regarder en face dans un miroir sale, et nous mourrions une fois encore à nous voir squelettiques et ingrats, nous n’étions rien, de la pâture à vomi, de la poussière étalée en spectacle, de la pourriture immangeable, irregardable… et nous avions brisé les miroirs, brisé toutes les montres, tous les portables pour oublier, pour oublier qu’à un moment du monde, qu’à un moment de notre vie, nous avions existé et que nous ne pleurions pas, qu’à un moment nous étions des hommes et que nous pouvions hurler, que nous pouvions hurler, hurler que notre vie était dehors et que notre sens aussi, hurler que la peur était notre cauchemar, un cauchemar dans lequel on s’était noyés, asphyxiés, hurler, hurler que sous nos os prêts à craquer, que sous notre squelette de papier, notre coeur battait, oui, notre coeur battait, sans qu’on ait à bander, sans qu’on ait à s’intoxiquer de tout, notre coeur battait, hurler, hurler que sous notre chair sinistre, notre mémoire était là elle aussi, qu’elle attendait de vivre, qu’elle attendait d’enfin exister, hurler que le silence nous tuait, sans un mot, sans un bruit, sans que nous puissions nous en rendre compte, il nous tuait, hurler, hurler que le sang qui s’évadait de nos veines était le nôtre, qu’il était le nôtre, et que ce qui coulait en aval des sols urinés, c’était nous, c’était nous, hurler, hurler que nous vivions, que nous étions là, hurler, hurler que nous hurlions, que dans nos corps détruits par nous-même, nous hurlions, nous hurlions, que nous voulions vivre, hurler que l’on échouait, hurler que l’on ne savait pas, non, nous ne savions pas quoi faire, hurler que l’on vivait et que dans ce hurlement, nous vivions enfin…

 – Ça va ?

 …


 je n’ai pas hurlé
 je le regardais, lui sourire, moi souffrir, et je sentais sur mes joues ravagées le flot de mes larmes chaudes qui coulaient… et dans l’esquisse rassurante de sa bouche, je le fixais sans savoir quoi faire d’autre…
 il me tendit un sachet que j’ingérai aussitôt et je plongeai dans l’obscurité…


 et le jour s’était levé
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Questionnaire de Scribay

Pourquoi écrivez-vous ?

Parce que
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