Scène 3

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Lorsque nos trois maraudeurs se décidèrent enfin à débuter leur enquête, le ciel était grisâtre, tout comme l’ambiance aux quatre vents d’ailleurs. Logique, une nouvelle nuit s’était tristement écoulée… et je vais pas vous la refaire, je pense que vous avez compris à quel point la situation m’affectait…

Bref, les jumeaux étaient arrivés les premiers – normal : pour éviter de se faire griller après leur dérapage de la veille, les filles avaient convenu que Kaelys resterait un peu dans la chambre de Wenzaëlle et partirait avec du retard, histoire de faire croire qu’elle avait dormi ailleurs quoi… –, et ils attendaient donc la jeune mage devant un bol d’avoine bouilli dans du lait, un plat de mon invention. Bon, la recette est encore à peaufiner, mais vous verrez, un jour ça se vendra comme des petits pains.

Du coup, Kaelys finit par se pointer, se mange quelques réflexions de la part de Wenzaëlle et là, Araën sort de but en blanc :

— Dites… J’ai entendu des choses cette nuit. C’était chaud apparemment.

Les filles échangèrent un regard paniqué, ouvrant à moitié la bouche tout en cherchant une excuse plausible à raconter. Sauf que bon, c’était Araën, le spécialiste du baratin.

— Un nouvel entrepôt de la guilde des brasseurs a brûlé, précisa l’elfe. On m’a dit que tout le quartier a failli y passer…

— Oh… souffla Kaelys.

— Ah, oui… Haha… fit Wenzaëlle.

— On a vu l’incendie, oui… ajouta la magicienne pour faire bonne figure.

Araën leva un sourcil soupçonneux devant leur petit numéro, mais, ne comprenant pas, il passa rapidement à la suite.

— Je suppose qu’on ferait bien de commencer par là, suggéra-t-il. Tant que la piste est encore chaude.

— D’accord, approuva Kaelys avec le sourire.

— Vous avez compris ? s’enquit tout de même Araën. La piste, encore chaude… Comme y a eu un incendie… Allez, elle est bonne, non ?

— Frangin ?

— Mmh ?

— Non, rien…

Bon, je vous passe les jeux de mots qui eurent lieu pendant le trajet – l’elfe était en forme – et on arrive directement au moment où notre trio débarque dans le quartier de la combe.

C’était un coin pas très reluisant de la cité : les rues y étaient boueuses, malodorantes et la garde absente. J’irais pas jusqu’à dire que c’était un repère de mendiant et de brigands, mais disons qu’il valait mieux pas trop y trainer avec des objets de valeur en évidence sur soit, voyez.

En tout cas, en arrivant sur place, l’endroit avait l’air encore plus sinistre que d’habitude – et c’était évidemment pas seulement à cause des nuages gris et menaçant qui tapissaient le ciel. Non, je faisais plutôt référence aux ruines fumantes qui bordaient tout un côté de la rue – vu que le feu s’était propagé aux bâtiments voisins.

Devant la brasserie, trois hommes couverts de suie montaient vaguement la garde, assis ou adossés à ce qui restait de la façade. Ils appartenaient vraisemblablement à la guilde des brasseurs et semblaient avoir passé une mauvaise nuit.

Lorsque Kaelys et les jumeaux approchèrent pour jeter un œil, l’un des trois les interpella d’un air franchement désabusé – et sans se lever.

— Halte-là, soupira-t-il. C’est… Bah ! Vous fatiguez pas, y reste rien de valeur à piller là-dedans… Tout a brûlé.

— Un certain Johan nous a engagés, déclara amicalement Araën. Pour enquêter sur les incendies.

— Mmh… Si on vous a envoyé… M’enfin ça change rien à ce que je disais : y a plus grand-chose à voir, là-dedans…

— Sans chercher, impossible de trouver, rétorqua l’elfe avec le sourire.

— Bah, faites ce que vous voulez, c’est pas mon problème, mais faites quand même gaffe, la structure à pas l’air très solide…

Les maraudeurs pénétrèrent donc dans ce qui restait de l’immeuble. L’intérieur était sombre, sentait le cramé et des poutres à moitié calcinées s’étaient effondrées par endroit. Nos trois acolytes explorèrent les lieux, fouillant ce qui pouvait l’être avec prudence. Puis, au bout d’un moment, Wenzaëlle posa LA question :

— Kìn’ta ! On est censé trouver quoi, en fait ?

— Bah, des indices… répondit vaguement son frère tandis que la magicienne se faisait toute petite.

Ouais, les enquêtes, c’était pas leur fort, à la base…

— Kal ? reprit Araën. À ton avis, le feu a débuté comment ?

— Ben… Vu les marques sur le sol, ça à l’air d’être partie par ici, répondit-elle en arpentant les décombres avant de pointer une fenêtre du doigt. En plus, il y a des bouts de verre à l’intérieur alors que partout ailleurs ils ont été soufflés vers l’extérieur.

— Mmh, et ? demanda Araën, qui ne voyait pas le rapport.

— Ça veut dire qu’on a lancé quelque chose à l’intérieur depuis la rue, expliqua la magicienne en s’accroupissant pour fouiller les cendres. Par contre, je vois pas de trace d’engins incendiaires…

— Genre tu t’y connais, se moqua Wenzaëlle.

— Je m’y suis intéressée, oui, bouda Kaelys.

— Non mais sérieux…

— Du coup, le feu est parti comment ? s’enquit Araën, qui ne voulait pas perdre le fil.

Tous les trois s’étaient regroupés, les deux elfes lorgnant par-dessus l’épaule de la rouquine qui continuait de tâter la couche de cendres qui se trouvait au sol. Celle-ci tourna soudain la tête en prenant un air grave.

— Bizarrement, j’ai l’impression que l’origine est plutôt magique… déclara-t-elle le plus sérieusement du monde avant de voir l’expression affichée par le visage des jumeaux. Quoi ? Je vous ai dit que c’était pas moi, me regardez pas comme ça !

Un grincement suspect se fit entendre au-dessus de leur tête, attirant tous les regards. Le bâtiment menaçait de s’écrouler et le trio décida unanimement qu’ils avaient fait le tour de ce qu’il y avait à voir. Ils ressortirent promptement et allèrent poser quelques questions aux gardes qui s’étaient levés et observaient maintenant la bâtisse d’un air méfiant depuis l’autre côté de la rue.

— Z’avez touché à un truc ? demanda l’un d’eux.

— Nous ? Noooon… se défendit Araën. Mais, dites… vous étiez là quand l’incendie s’est déclaré ?

— On était là, ouais. Notre présence devait être dissuasive, qu’ils ont dit… Pour ce que ça a servi…

— Et vous avez vu quelque chose ? insista l’elfe.

— Bah… On était à l’intérieur quand on a entendu du bruit et vu les premières flammes. On s’est précipités dehors évidemment, mais il y avait personne dans la rue…

— Nous, on a rien vu, ajouta un second garde, mais y avait une fille à la fenêtre de l’auberge, là-bas, juste au-dessus de l’enseigne. Je m’en souviens parce qu’elle… euh… Enfin, elle a peut-être vu que’que chose…

Forts de ce nouveau renseignement, nos trois enquêteurs se dirigèrent vers l’établissement en question. Un vieux rade à la façade noircie par l’incendie de la veille.

À l’intérieur, aucun client – bah, déjà en temps normal, je vois pas ce qu’on peut avoir envie d’aller faire dans un taudis pareil, alors là…

Le tenancier était quand même présent, lui, et s’empressa de venir accueillir les visiteurs. Araën lui posa des questions sur les événements de la veille et demanda si la chambre au-dessus de l’enseigne était toujours occupée.

— C’est une de mes filles qui crèche là, répondit l’aubergiste sur un ton un peu bourru. — Et on peut la voir ? s’enquit l’elfe.

— Boudiou… en temps normal je vous aurais fait monter direct… Trois d’un coup… fit-il en regardant le groupe qui lui faisait face d’un œil nouveau. Seulement… elle se repose, voyez. L’incendie, hier, ça l’a secouée. Pour vous dire, elle a même mis sa cliente dehors alors qu’y faisait déjà nuit. Donc trois d’un coup, comme ça, au petit matin…

— Sa… cliente ? répéta Araën, un peu étonné. Vous voulez dire qu’elles étaient seules ? Sans homme ?

— C’est ça… confirma le tenancier. Bah ! Je vais vous dire, tant que je suis payé, moi, elles peuvent bien avoir tous les vices qu’elles veulent…

— Oh, je… voulus reprendre l’elfe avant que sa sœur ne lui coupe la parole.

— Oui bon bah ça va, on est pas là pour ça !

Jusque là, Wenzaëlle était toujours restée indifférente au sujet des relations entre femmes et de l’image que celles-ci avaient. L’elfe estimait que chacun faisait simplement comme bon lui semblait et que les reproches, même stupides, allaient de pair avec ce choix. Mais c’était différent désormais. Elle en était la première surprise, mais elle se sentait proche de cette fille, d’une certaine façon, et la réaction des deux hommes l’avait agacée.

— Il faut qu’on l’interroge, renchérit Kaelys en se dirigeant vers les escaliers.

— Oui, mais voyez, elle se repose… protesta l’aubergiste en s’interposant.

Face à son intervention, Araën sortit un écu de sa bourse pour le tendre à l’homme.

— Un petit effort ? lui glissa-t-il à l’oreille.

Évidemment, le tenancier accepta. Il s’écarta en silence et laissa passer les trois maraudeurs. Ceux-ci allèrent frapper à la porte de leur témoin.

— Allez-vous-en, fit une voix de femme à travers le bois.

— Ouvrez ! insista l’elfe en continuant de tambouriner. On veut juste vous poser quelques questions et on vous laisse tranquille.

L’occupante ouvrit timidement, laissant finalement entrer les maraudeurs dans une chambre exiguë, tout en prenant soin de rester aussi loin d’eux que possible – ce qui l’obligeait donc à se coller dans un coin contre une vieille commode. Bref, je vous passe les détails, mais Araën se montra bienveillant et, au bout du compte, la jeune femme accepta de raconter ce qu’elle avait vu.

— Et bien, commença-t-elle d’une petite voix, je… je n’étais pas seule hier soir et…

Elle marqua une pause, hésitante et gênée.

— Vous étiez avec une femme, on sait, la rassura Wenzaëlle. Vous en faites pas, on vous juge pas…

— Elle a raison, appuya Araën en jetant quand même un coup d’œil intrigué à sa sœur. Ce n’est pas ce qui nous intéresse ici.

Apaisée, la fille de joie se détendit un peu.

— Et bien… Nous faisions des choses, près de la fenêtre, reprit-elle timidement, quand j’ai vu deux énormes boules de feu partir de la ruelle pour s’écraser sur la brasserie, en face.

— Et vous avez vu qui les a lancées ? s’empressa de demander Araën.

— Il faisait nuit et je n’ai aperçu qu’une silhouette, s’excusa la jeune femme. Je pense que c’était un homme portant une longue cape…

— Ça nous avance pas beaucoup, fit remarquer Kaelys.

— Je suis désolé.

— Vous n’avez rien vu d’autre ? insista Araën.

— Et bien… Quand les gardes sont sortis de la brasserie, la silhouette a profité qu’ils me reluquaient pour s’enfuir, mais j’ai eu l’impression qu’il avait fait tomber quelque chose dans sa précipitation.

— Où ça ?

— Juste là-bas…

La fille pointa du doigt une ruelle par la fenêtre avant de retrouver sa commode. Bon, vous vous en doutez, nos maraudeurs se dépêchèrent d’aller inspecter l’endroit. Ils ne tardèrent d’ailleurs pas à y trouver un vieux morceau de parchemin qui avait roulé derrière un tas d’immondices. Araën le ramassa, fit mine d’essayer de le lire, puis le tendit à Kaelys pour qu’elle y jette un coup d’œil tout en prétextant que le texte était à moitié effacé, raison pour laquelle il n’arrivait pas à déchiffrer ce qui était écrit – en fait, les jumeaux avaient jamais eu l’occasion d’apprendre à lire, même s’ils ont toujours nié…

La magicienne observa attentivement le morceau de papier et écarquilla les yeux. Le manuscrit s’était effectivement presque entièrement estompé, mais elle savait parfaitement ce qu’elle avait entre les mains : un parchemin enchanté d’invocation de flammes. Utilisé, et donc désormais inactif, mais il n’y avait aucun doute.

Les jumeaux regagnaient la rue principale suivie par Kaelys – le nez toujours dans le parchemin – quand ils virent au loin une figure bien connue : le barbu de la milice amarante. Celui avec une cicatrice en forme de lune sur le cou, celui qui les avait combattus lorsqu’ils étaient allés voler la caisse marquée au relais des charretiers nirenniens, celui qui portait une longue cape aux couleurs de son ordre…

— Euh… Les amis ?

L’appel plaintif venait de Kaelys. Les jumeaux se retournèrent et tombèrent nez à nez avec trois gros bras, armés et menaçants. L’un d’eux avait immobilisé la rouquine en lui plaquant une dague sous la gorge.

— Kìn’ta, mais c’est pas vrai !!! pesta Wenzaëlle. Comment tu fais pour toujours te retrouver dans ce genre de situation…

Avant qu’elle n’ait l’occasion d’entendre de réponse, l’elfe fut agrippée par derrière. On plaqua un tissu imbibé sur son nez et sa bouche et le monde devint subitement noir.

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