Scène 1

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La dernière fois, je vous ai raconté comment Kaelys s’était retrouvée à devoir voler une caisse dans un entrepôt avec Araën et Wenzaëlle et comment ces trois-là s’en étaient tirés après l’avoir perdue.

Bien sûr, tout ça avait débuté dans mon établissement et je vous avais confié que ces trois-là étaient de bons pourvoyeurs de récits… eh ben laissez-moi vous dire que quelque temps après qu’ils soient repartis chacun de leur côté, les quatre vents vécurent une période bien sombre : les clients se raréfiaient et ceux qui étaient là faisaient la gueule. Moi aussi à vrai dire. Normal, y avait pu de cervoise…

Heureusement, il restait quelques fidèles, comme les jumeaux – en même temps c’est logique, c’est des elfes, l’hydromel ça leur va forcément – et ce coup-ci, je peux vous dire qu’ils ont fait bien plus que me donner matière à vous raconter une bonne histoire. Mais laissez-moi plutôt vous mettre dans l’ambiance…

C’était un soir d’automne comme beaucoup d’autres : les feuilles mortes volaient au gré du vent, il faisait frisquet et la nuit était déjà en train de tomber. D’ailleurs, avec tous les nuages sombres qui s’amoncelaient dans le ciel, on y voyait plus grand-chose depuis un moment. Enfin, cela rendait plus visible la lueur rougeâtre qui embrasait l’horizon, tandis qu’un lointain mais frénétique tintement de cloche appelait au feu.

Dans le quartier de Kadenro, sur la terrasse du toit qui bordait l’ancienne pension où squattaient nos jumeaux, Wenzaëlle observait le spectacle. Elle songeait à Kaelys, se demandant où se trouvait la jeune mage en ce moment et si celle-ci pouvait être à l’origine de tous les incendies qui s’étaient déclarés en ville ces derniers temps. Puis une vague rancœur s’empara d’elle.

L’elfe des neiges ne comprenait pas pourquoi ça l’agaçait autant de penser à la rouquine, mais une chose était sûre : elle n’avait pas envie d’y réfléchir maintenant.

Elle se décida donc à quitter le rebord de la terrasse pour retrouver son frère à l’intérieur. De toute façon, c’était l’heure.

Araën accueillit sa sœur par un sarcasme que cette dernière préféra ignorer, puis tous les deux se mirent en route pour les quatre vents.

Lorsqu’ils firent leur entrée, le feu crépitait dans la grande cheminée, au fond de la taverne. Près du foyer, Nawalline jouait un air triste à la mandoline tandis que Naarga la sans-corne graissait sa lame avec amertume avant de prendre son tour de garde. Quant à moi, j’étais là, derrière mon comptoir, le regard vide, occupé à essuyer une chope inutilisée, juste par habitude.

— Salut Nicolaj ! lança gaiement Araën en me voyant.

— 'lut, que je lui répondis sans entrain.

— Velrane nous a envoyé un gamin pour nous prévenir qu’il avait un contrat pour nous, expliqua l’elfe.

Sans un mot et sans les quitter des yeux, je leur ai indiqué une table. C’était l’une des rares qui était occupée. Pis avant qu’ils s’éloignent, je les ai arrêtés et je leur ai dit le plus sérieusement du monde :

— Eh ! Je compte sur vous pour pas tout faire foirer…

Ouais, je sais, ça fait un peu théâtral, mais les enjeux n’étaient pas des moindres…

Après ça ils sont allés s’installer à la table et, le cœur lourd, je suis venu leur apporter un pichet de vinasse – et une pinte d’hydromel pour Wenzaëlle. C’te tristesse.

Bon, je veux pas dénigrer mes produits. Évidemment, ça restait correct – j’ai un standing à tenir quand même – mais, voyez, c’est pas pareil quand y a plus de cervoise à servir. Ça me fout le bourdon comme qui dirait, j’y peux rien.

Bref, en face des jumeaux il y avait ce type qui semblait bien sûr de lui. Rasé de près, vêtu d’un pourpoint noir brodé d’argent et accompagné par une armoire à glace balafrée qui attendait sagement juste derrière lui. Impossible de se tromper : ce genre de gars on devine à une lieue à la ronde qu’ils font partie d’une guilde…

— Merci d’être venu, commença-t-il tandis que Wenzaëlle posait ses pieds sur la table.

Comme je vous l’ai déjà dit, je crois, l’elfe avait un sérieux problème avec l’autorité. Alors même s’il s’agissait d’un employeur potentiel, elle pouvait pas s’empêcher de jouer la provoc. C’était plus fort qu’elle. Elle aimait s’affranchir des convenances pour choquer et faire redescendre sur terre les gens de pouvoir – sans compter qu’elle prenait beaucoup de plaisir à les voir s’offusquer.

Après, là, c’était peut-être juste pour être plus à l’aise… En tout cas, ce que je peux vous dire, c’est que le représentant de guilde s’en formalisa pas.

— Velrane m’a fait l’éloge de vos compétences, poursuivit-il d’un ton égal, mains nouées et coudes sur la table. Cependant, il m’avait dit que vous étiez trois.

— Comment ça, trois ? demanda Araën, un peu surpris.

Et là, pile au bon moment, Kaelys ouvrit la porte des quatre vents.

Une grosse bourrasque – accompagnée de quelques feuilles mortes – balaya alors la grande salle, faisant vaciller les flammes des bougies à la limite de les souffler. Même le feu de cheminée se mit à danser en rapetissant, ce qui eut d’ailleurs pour conséquence de faire apparaître d’inquiétantes ombres, aussi déformées que lugubres tant elles mettaient en exergue l’absence flagrante de clients et de pintes de cervoise sur les tables.

Bon, puis la mage referma la porte et les chandelles retrouvèrent leur intensité, on va pas en faire tout un fromage non plus.

Bref, Kaelys et son innocent minois repéra les jumeaux et alla les rejoindre sans se poser de question.

Wenzaëlle la fixa un instant, bouche bée, avant de lui jeter un regard noir.

— Super, lança l’elfe d’un air sarcastique. On va encore devoir jouer les baby-sitters…

D’abord surprise par cet accueil, Kaelys se renfrogna rapidement.

— Oui, bah j’ai peut-être pas autant d’expérience que vous, réagit-elle, mais euh… moi au moins je laisse pas partir les amis !

— Quoi ?! s’indigna Wenzaëlle. Mais putain, c’est toi qui t’es barrée sans donner de nouvelles !

— Et genre c’était à moi de le faire ? J’étais pas loin, tu pouvais aussi venir t’excuser, tu sais.

— Fèl ! jura l’elfe. Et pourquoi j’aurais fait ça ?

— Euh… faites pas attention à elles, intervint Araën avec un grand sourire en voyant que le type de la guilde commençait à se poser des questions. En vrai elles s’adorent…

Bon, n’empêche que même si elles sont pas allées plus loin après ça, elles ont toutes les deux passé le reste de la soirée à s’ignorer et à se faire la tronche…

— Alors, qu’est-ce qu’on peut faire pour vous ? demanda le seul maraudeur du groupe qui y mettait du sien pour faire bonne figure.

— Oh, hum… oui, se reconcentra le commanditaire. Vous pouvez m’appeler Johan, je représente les intérêts de la guilde des brasseurs de Naggiane et je cherche à faire cesser la vague d’incendie qui cible les actifs de mes employeurs.

Voilà. Vous comprenez maintenant pourquoi la cervoise manquait aux quatre vents. Faut dire aussi, je suis un indépendant, j’ai jamais voulu faire partie d’une guilde. Alors oui, c’est bien pour attirer une certaine catégorie de clientèle et pouvoir faire ce qu’on a envie, mais dans une situation comme celle-là, bah on passe après tout le monde… C’est que je mutualise pas mes stocks, moi.

— En d’autres termes, livrez-moi le mage, l’alchimiste ou qui que puisse être le maraudeur à l’origine des incendies, que je puisse l’interroger, et la prime de cinq cents écus est à vous.

Machinalement, le regard des jumeaux se tourna vers Kaelys, alors en train de s’amuser avec un petit filet de flamme magique qu’elle faisait passer entre ses doigts sans même s’en rendre compte. Lorsqu’elle s’aperçut être au centre de l’attention – et qu’elle jouait littéralement avec le feu –, la jeune mage eut un mouvement de recul avant d’étouffer sa flammèche.

— S’pas moi ! se défendit-elle. J’ai pas mis le feu.

Sans spoiler, je peux vous assurer qu’elle disait vrai. En fait, elle aussi avait envie de faire cesser les incendies. C’était trop difficile pour elle de se retenir de tout brûler depuis leur dernier contrat. Pourtant, si elle était souvent à deux doigts de commettre l’irréparable, jusque-là elle n’avait pas cédé à la tentation. Enfin, à part une fois peut-être, mais bon, c’était pas un entrepôt des brasseurs et il y avait personne pour voir ça…

— Bon, reprit Araën en se retournant vers Johan. Et vous savez qui est le commanditaire du gars ?

— Malheureusement non. Cependant, je mettrais bien un écu sur la corporation des compagnons-brasseurs de Naggirie, ce sont les principaux concurrents de mes employeurs et leurs échoppes ont gagné beaucoup de clients depuis le début des incendies. Cela dit, ces harpies de Tonnelières du Nìr pourraient tout aussi bien être à l’origine de cela, elles sont prêtes à tout pour se faire une place. Tout comme les elfes d’ailleurs : depuis que le baron leur a demandé de protéger la cité, ils ont envahi le marché avec leur satané hydromel importé de Tìr Na Shaën.

À la mention de l’alcool elfique en ces termes, Wenzaëlle ne put s’empêcher de lever un sourcil.

— Pardon, je ne disais pas ça contre vous, se calma Johan. Je ne suis pas un amarante, je n’ai rien contre les elfes. Cependant, force est d’admettre que les vôtres savent profiter de la situation. Simple constatation d’ordre purement commerciale, voyez-vous.

— Je comprends, tempéra Araën. La concurrence est rude…

— Ces derniers temps, reprit le représentant des brasseurs, la guilde a énormément investi pour améliorer sa compétitivité, ça doit faire grincer des dents. Seulement, pour cela ils ont dû emprunter aux Makars… et avec les incendies, l’argent ne rentre plus. Si vous n’arrêtez pas rapidement le responsable, mes employeurs ne pourront bientôt plus rembourser leurs dettes, ce qui serait fâcheux...

Et voilà, je vous passe le reste de l’entretien parce que les enjeux étaient désormais très clairs : se débrouiller pour que les quatre vents soient à nouveau approvisionnés correctement en cervoise, et ce sans que les Makars ne s’en mêlent…

Bref, Kaelys et les jumeaux étaient repartis pour une nouvelle aventure – sans aucun doute la plus cruciale de toutes – et je vous promets de tout vous raconter si vous lisez la suite… en plus, y aura même des histoires de fesses, donc pas de raison de vous arrêter là…

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