2.1. Le Petit Dupleix

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 La plante jetée dans le local à ordures, Léna hésita à remonter chez elle pour ranger ses affaires, mais céda à l’envie de flâner dans les rues parisiennes. Elle adorait déambuler dans ce dédale d’avenues et de ruelles qui lui laissait la sensation rassurante de faire partie d’un tout, d’une mécanique bien huilée formée de millions de rouages donnant vie à la ville. Sans plus d’hésitation, elle récupéra son sac à main chez elle, passa un long manteau — griffé d’un styliste qu’elle connaissait bien — et dévala les escaliers, le sourire aux lèvres. C’était bien la première fois qu’elle pouvait descendre les deux étages à cette allure, sans être essoufflée.

 Le cœur léger, elle sortit de l’immeuble et vacilla sous l’effet d’une bourrasque violente. Ses cheveux blond cendré virevoltèrent au gré du vent. Elle frissonna et resserra son écharpe sur sa gorge. La fraicheur automnale n’avait aucune importance. Elle était libre de se promener dans Paris, de redécouvrir sa merveilleuse cité. Peut-être même était-elle assez en forme pour l’arpenter des heures durant ?

 Léna passa devant la Dame de Fer. L’immense parc qui s’étalait à ses pieds était désert, contrairement aux jours d’été où se prélassaient touristes et Parisiens en quête de soleil. Incapable de contenir sa joie, elle prit le temps d’admirer la Tour Eiffel dans les moindres détails, comme si elle retrouvait une vieille amie perdue de vue. Elle ignora les vendeurs à la sauvette qui l’interpellèrent avec des porte-clés ou bouteilles de champagne, mais ils se succédaient, tous plus pressants les uns que les autres. Alors, elle se résigna à quitter le monument et reprendre sa route. La jeune femme s’engagea dans une ruelle qui conduisait au métro aérien, sur le boulevard de Grenelle. Les grandes arches métalliques conféraient un certain style au quartier réputé pour le pont de Bir-Hakeim.

 Elle allait poursuivre sa flânerie, quand elle aperçut la devanture noire et rouge d’un petit café qu’elle fréquentait avant que sa vie ne bascule dans l’horreur de la maladie. Durant des heures, elle s’asseyait à l’une des petites tables rondes : tantôt pour travailler, tantôt pour observer les passants se presser au-dehors. Son petit-ami de l’époque y travaillait, pour financer ses études. Elle y avait mis les pieds pour la première fois pour lui, parce qu’il y passait tout son temps libre. Jusqu’alors, elle ne fréquentait pas les brasseries populaires comme celle-ci. Pleine d’a priori, Léna avait été surprise par l’ambiance chaleureuse et cosy de la petite salle. Une dizaine de tables étaient entourées de chaises en osier, tandis que d’énormes fauteuils en cuir vieilli — que les clients s’arrachaient — cernaient les cinq autres, plus basses. De vieilles affiches de films ou de concerts et des livres, entreposés dans une immense bibliothèque, couvraient les murs. C’était un véritable bazar organisé, l’ancien qui se confronte au neuf, le calme et la tempête. Elle adorait cet endroit, et pourtant elle ne s’y rendait plus depuis la mort de Jules, et sa rupture avec Samuel. Sur le pas de la porte, elle chassa ses derniers souvenirs désagréables et se délecta un instant de l’odeur de café, mêlée à celle des croque-monsieur — préparés quelques heures plus tôt pour les clients du midi.

 Nostalgique, Léna s’installa à la place qui était la sienne à l’époque, toute au fond de la salle, cachée derrière un grand ficus qui lui donnait l’impression d’être assise à l'ombre d'un palmier sur une plage déserte. Son regard vagabonda vers les quelques clients qui riaient à l’autre bout de la pièce. Perdue dans ses pensées, elle se remémora les jours heureux ou tristes qu’elle y connut. Là, devant le bar, elle avait embrassé Samuel pour la première fois. Ils s’étaient quittés au même endroit, quatre ans plus tard. Dans l’allée qui menait à l’entrée, une amie avait glissé, emportant avec elle le plateau que Samuel portait. Elle y avait fêté son nouveau statut d’associé dans l’entreprise familiale. Elle y avait annoncé à ses amis la mort de Jules. Depuis, elle ne les avait plus revus.

 — Allô, vous êtes là ? s’impatienta le serveur.

 La jeune femme redescendit sur Terre et cligna des yeux. Elle ne l’avait même pas vu arriver. Pourtant, son agacement traduisait son impatience.

 — Pardon. Je vais prendre un thé noir, s’il vous plaît. Avec une cuillère de miel, commanda-t-elle, poliment.

 — On n’a pas de miel.

 — Alors sans miel. Dites-moi…

 Le serveur, déjà parti, se retourna vers elle, exaspéré. Son service touchait à sa fin, après six heures ininterrompues, Léna était sa dernière cliente. Il n’avait qu’une hâte : l’encaisser et partir, mais elle semblait vouloir faire durer le plaisir.

 — Est-ce que Samuel travaille encore ici ?

 — Je connais pas de Samuel, rétorqua-t-il, en retournant vers le comptoir.

 Il avait donc démissionné. Rien de très étonnant, il ne comptait pas y faire carrière. Non, Sam rêvait d’ouvrir un café français à Boston. D’après lui, il ferait fureur là-bas. Les Américains raffolaient de la culture française, plus encore des pâtisseries. Léna ne douta pas un instant qu’il y soit parvenu. Samuel avait une volonté de fer.

 — Ça fera cinq euros. J’encaisse tout de suite, la prévint le serveur, en posant une grande tasse blanche, accompagnée d’une théière.

 Léna lui tendit un billet de dix euros et attendit qu’il lui rende la monnaie, les lèvres pincées. D’ordinaire, elle lui aurait laissé un beau pourboire, mais il s’était montré grossier. Il jeta quelques pièces sur le ticket de caisse et disparut. Elle reprit le cours de ses pensées. Le sourire aux lèvres, elle versa le liquide ambré dans la tasse en émail, apaisée par les effluves d’agrume qui s’en dégageaient. Une femme rit derrière le bar. Elle aurait tant aimé être aussi insouciante. Elle le pouvait ! Elle le serait ! Pleine d’espoir, elle se fit là la promesse qu’elle ne se laisserait plus ronger par la maladie. Elle se savait encore menacée, mais elle s’accorderait le droit de vivre sans trop y penser. Ce nouveau cœur résisterait quelques années avant de faiblir à son tour, attaqué par son propre organisme. D’ici là, les chercheurs auraient peut-être trouvé un traitement pour la guérir.

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