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Washington, DC

Les effluves d’after-shave et de cuir ne parvenaient pas à masquer la tension ambiante. La pièce, confinée au sous-sol du bâtiment Hubert H. Humphrey, rassemblait tout le gratin du Département de la santé, les principaux adjoints, leurs assistants, les représentants des grands organismes fédéraux sanitaires américains. Une caricature hollywoodienne de salle de crise avec sa table ovale, ses fauteuils confortables, sans oublier l’écran géant anxiogène même éteint. Chacun patientait, les yeux rivés sur un portable ou dans la lecture d’un énième rapport.

En tant que seconde adjointe au Secrétaire, Mary reconnut sans peine son voisin, le discret directeur du CDC, Rob Ratcroft. Sa présence l’intriguait néanmoins, tout comme le pli prononcé qu’il affichait entre les sourcils. Si cet animal à sang-froid s’inquiétait, l’affaire s’annonçait plus grave que prévu. La quinquagénaire se tourna vers George, son assistant debout derrière elle.

— Un mémo qui nous aurait échappé ? murmura-t-elle.

Il se pinça les lèvres, secoua la tête et sans attendre la suite, compulsa ses mails énergiquement.

— Oui, vérifiez.

Elle s’attendait à cette réunion, la troisième ce mois-ci pour faire le point sur la situation. Une situation tellement floue et insensée qu’ils peinaient à suivre le protocole. Pourtant Ratcroft n’aurait pas dû siéger parmi eux. Pas encore. Ses réflexions moururent à l’arrivée du Secrétaire général qui prit place en bout de table.

— Mesdames, Messieurs. La réunion du jour a pour objectif de dresser un bilan de la UCD-48. Avec nous aujourd’hui, le directeur du CDC, le directeur régional de l’OMS et des membres du cabinet.

Quarante-huit déjà ! Mary frissonnait à chaque fois qu’elle entendait ce nombre. Les UCD, Unknown Contagious Diseases, portaient toutes un numéro et depuis vingt ans et le début de cette nomenclature, presqu’une cinquantaine avait été recensée. De quoi cauchemarder.

— Harold, je vous laisse la parole pour le topo.

Le trentenaire, un fluet flottant dans son costume, se leva et chancela jusqu'à l'écran. Ses sourcils broussailleux dissimulaient son regard fuyant mais l’adjointe perçut, au tressautement de sa mâchoire, son anxiété. Il se râcla la gorge et fixa un point imaginaire au-dessus de leurs têtes.

— Vous le savez tous, depuis trois mois, l’OMS, comme nos services, reçoit des rapports des quatre coins de la planète pour des incidents à caractère hors-normes. Le nombre accru d’événements et l’augmentation du nombre de victimes nous ont amenés à maintenir un état de vigilance permanent. Grâce aux informations du réseau mondial des maladies transmissibles et à nos propres sources, voici une première cartographie de l’UCD-48.

D’une pression sur la télécommande, une carte des Etats-Unis illumina la pièce. La date du jour ornait le coin gauche et aucune légende n'y figurait. Seuls des cercles rouges essaimaient le pays, près des grandes métropoles comme on pouvait s'en douter. Pas si nombreux, songea Mary. Un souffle de soulagement parcourut l’assemblée. Pourquoi tant de panique ? Une vingtaine de cas en trois mois. La grippe tuait plus de personnes chaque année. Harold secoua la tête, pressentant les pensées générales.

— Les points ne représentent pas une seule victime, mais une série de cas avec des symptômes identiques. Nous les avons appelés des vagues.

Le représentant de l’état-major des armées, figé dans son uniforme sans pli, haussa les sourcils avec dédain.

— Et combien une vague touche-t-elle de personnes ? s’enquit-il d’une voix caverneuse.

— Entre cinq et cent cas, selon les incidents. Il n’y a pas de norme.

Les murmures reprirent, de crainte cette fois.

— Estimation du total ?

— 5100, jusque-là.

À partir de quel chiffre devait-on s’inquiéter ? Mary connaissait les rouages du système et possédait des bases de virologie, son poste l’y contraignait. La prévalence d’une maladie était une donnée essentielle, le nombre de cas passés et nouveaux orientait la politique à mener. Néanmoins, d’autres facteurs perturbaient l’adjointe. La virulence, l’intraçabilité ou les multiples formes de la maladie. Impossible de prédire où elle surgira, de déterminer une population vulnérable… Un véritable casse-tête épidémiologique.

— Ce n’est pas tout, poursuivit l’assistant.

Un nouvel appui sur la télécommande, une seconde carte s’afficha. Des figurés orange s’ajoutèrent aux précédents. En quantité effrayante. Une centaine parsemait le territoire, jusqu’en Alaska. Bon sang ! La situation était-elle si catastrophique ?

Echaudés, les participants attendirent les explications, priant pour que leur intuition s’avère fausse.

— En orange sont représentés les cas incertains, des présomptions d’occurrence du phénomène. Nous nous heurtons à de véritables difficultés techniques pour l’identifier. Les analyses biologiques ne donnent aucune caractéristique commune. Ce n’est pas un virus habituel, nous ne savons même pas si l’on peut le nommer virus. Patrick ?

Il se tourna vers un adjoint responsable de la coordination des laboratoires et qui chapeautait une équipe d’enquêteurs mis sur l’affaire.

— Nous sommes obligés de récolter de multiples informations, réaliser des recoupements. Procéder par élimination. Ce qui demande du temps et des moyens. D’autant plus que la plupart des cas passent inaperçus.

— Qu’en est-il dans les autres pays ?

Mary prenait la parole pour la première fois. Elle avait lu les rapports préliminaires, cependant elle avait besoin de le constater de visu. Voulait-elle se rassurer en confirmant que les Etats-Unis n’étaient pas les seuls atteints ? Un planisphère apparut et ses pires craintes se confirmèrent. Tous les continents étaient marqués comme au fer rouge par ces pastilles. Certains pays plus que d’autres. Des lacunes dans les remontées d’informations, précisa Harold. Les alertes de l’OMS n’exagéraient pas. Ils avaient, les premiers, pressenti une anomalie et chaque jour désormais, l’organisme éditait un nouveau bulletin. Ratcroft émit un bruit de gorge et demanda la parole.

— Cette carte reste incomplète. La Russie et la Chine, par exemple, rechignent à nous fournir un retour. Selon ces gouvernements, leur population ne présenterait aucun symptôme. Fait dont on peut sérieusement douter. Nos sources en interne confirment des occurrences du UCD-48.

— Ça ne m'étonne pas, réagit le Secrétaire. Il n'y a pas non plus de tueurs en série en Russie, une maladie capitaliste comme le disait un chef du NKVD.

L'assemblée ricana à la boutade désormais familière.

— Les Russes ne sont pas les seuls à garder leurs informations, précisa le directeur. Le sujet est sensible et notre réseau ne couvre pas tous les pays. D'autant plus que les moyens d'investigations restent très limités dans de nombreux Etats, comme en Afrique subsaharienne. D’après les projections et la multitude de résurgences dans les autres pays, on peut tout de même extrapoler à une centaine de cas par jour sur la planète. Le phénomène s’amplifie et ce qui est particulièrement inquiétant, c’est qu’il est de plus en plus létal. Au départ, les manifestations n’engendraient que de rares décès. Ce n’est plus le cas. Les pays occidentaux sont les plus touchés, mais nous ignorons encore si c’est en raison du réseau d’informations mis en place ou d’autres facteurs intrinsèques.

— Avons-nous une idée du vecteur de propagation de cette maladie ? demanda le militaire.

— Trop d'idées, je dirai. C'est bien là le problème. Par contact, voie aérienne, rien de déterminé.

— Qu’en est-il des enfants ?

Le directeur souffla et répondit à Mary avec un certain soulagement.

— Ils sont toujours épargnés, Dieu merci. Nous nous penchons sur la question. Peut-être que la solution se trouve là. L’OMS est passé en alerte de niveau 4. Je crains que nous passions rapidement au niveau 5, si la pandémie se confirme.

— Attendez ! intervint le Secrétaire. Je croyais que la contagion n’était pas encore prouvée. Si j’ai bien saisi les données dont nous disposons, une maladie non identifiée surgit dans tous les pays, avec des manifestations et des conséquences très variables. Les liens ne sont pas évidents. Vous-même le reconnaissez. Quelle utilité dans ce cas d’effrayer les gouvernements et par là-même les populations en lançant une alerte de cette ampleur ? Rappelez-vous le H5N1 !

— Il me semble utile de prendre les devants. Les faits sont là, un phénomène inconnu affecte tous les êtres humains, sans distinction. Le principe de précaution s’applique.

— Au risque de créer une panique générale qui, elle aussi, aurait de graves conséquences. Emeutes, crises boursières, ralentissement de la consommation. Nous mettrons des mois à nous en remettre !

L’assemblée était partagée. Certains hochaient la tête, se rangeant derrière leur patron. D’autres gardaient prudemment le silence, n’osant émettre un autre avis. Encore et toujours la même rengaine. Mary avait beau naviguer dans ce cercle depuis une décennie, les priorités politiques ne cessaient de la surprendre. Certes des choix cornéliens devaient être faits. Aucune solution n’était parfaite. N’était-ce pas pour ça qu’ils occupaient ces postes ? Elle comprenait la réticence de son supérieur. Si l’alerte était surestimée, il en paierait personnellement le prix. Néanmoins, l’OMS était indépendante, le directeur informait le Secrétaire plus qu’il ne lui demandait son aval. L’appui des Etats-Unis, la mise à disposition de ses moyens financiers et techniques étaient toutefois nécessaires.

— Il y a un autre élément à considérer. C’est une des raisons de ma présence aujourd’hui.

Le silence se fit encore plus pesant. Qu’y avait-il de plus grave ?

— Il y a des fuites, reprit Ratcroft. Nous devons nous attendre d’ici peu à une déferlante médiatique.

— Les divagations des réseaux sociaux ne sont pas un fait nouveau. Personne n’y prête foi.

— Je ne parle pas théories conspirationnistes ou des habituels collapsologues. La presse s’y intéresse de trop près.

— Quelle presse ?

— Des journalistes reconnus, tenaces et qu’on écoutera.

Le cœur de Mary loupa un battement.

— C’était inévitable, intervint le Secrétaire. J’espérais un délai supplémentaire. Existe-t-il un moyen de retarder l’échéance ?

— J’ai envoyé une équipe à Copenhague pour intercepter le plus virulent des reporters. Fred Hull a compris bien trop de choses et ses articles pourraient amorcer un déchainement médiatique.

— Fred Hull dites-vous ?

Le regard de son patron se dirigea vers Mary, inquisiteur, menaçant même.

— N’est-ce pas votre époux, Mary ?

— Mon ex-mari, en effet, murmura-t-elle.

— Voilà qui nous donne un atout pour intervenir. Mary, vous coopérez avec l’OMS pour dissuader votre mari de déverser tout ça. Il en va de l’intérêt public.

— Monsieur, il ne m’écoutait pas lorsque nous étions mariés, je ne vois pas comment…

— Vous trouverez. Je compte sur vous. Harold ? Détaillez-nous le programme des opérations.

Voilà une tâche dont elle se serait bien passée. Une pandémie ne suffisait pas, elle devait convaincre Fred, la tête de bois la plus obstinée qu’elle ait connue, de se taire.

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