4.

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Paris

Fichue psy avec ses intuitions ! Sam n’avait pas besoin d’elle et de son enthousiasme. Du moins, il tentait de s’en persuader. Car avec son regard charmeur et son sourire innocent, elle avait mis le doigt sur quelque chose. Un lien ténu, mais troublant dont il ne savait que faire. Il étendit ses longues jambes, comprimées sous ce bureau trop petit pour accueillir son mètre quatre-vingt-dix, et attrapa le dossier d’Hector Julier, arrêté pour violence conjugale. La veille, l’inspecteur avait contacté ses collègues et obtenu l’enquête préliminaire, le rapport médical du suspect et de la victime, puis avait complété l’ensemble par ses propres recherches. Le flic en charge de l’affaire avait été intrigué par cet intérêt inhabituel. Il devait croire que son type n’en était pas à son coup d’essai. Sam n’avait rien lâché, cette histoire comportait trop de zones d’ombre et même s’il reconnaissait que du louche se terrait derrière tout ça, il était trop tôt. De nature prudente et méticuleuse, Sam gardait pour lui ses idées jusqu’à ce qu’il détienne tous les éléments, inutile de balancer des théories fumeuses à tout va. Il connaissait bon nombre de policiers capables de sortir dix hypothèses à la minute qui ressentaient le besoin d’en faire profiter tout le monde. Soi-disant que le partage favorisait l’émulation. Travailler en équipe, penser en équipe. À d’autres. Lui accomplissait son boulot seul. Et seul, il tenait à le rester. Et voilà qu'elle débarquait avec ses idées qu'il n'arrivait pas à se sortir du crâne.

Trois ans auparavant, son chef lui avait collé dans les pattes un co-équipier, un gars sympa, volubile et enjoué. Tout ce qu’il évitait. Persuadé qu’ils étaient devenus les meilleurs amis du monde, genre à la vie à la mort, il tannait Sam pour tout connaitre de lui, pour passer des soirées ensemble, entre copains, et l’invitait le soir à partager le repas familial. Il avait pitié de lui ou quoi ? Cette vie, il l’avait choisie et elle le satisfaisait ainsi. Et il n’avait aucune envie que ses collègues aillent fouiner dans sa vie privée. L’expérience lui avait montré que moins il se frottait aux gens, mieux il se portait. Pas de justification, pas de compte à rendre et pas de déception. Les confidences autour d’une bière ne lui avaient jamais apporté réconfort ou chaleur. Juste trop d’efforts.

Sam s’empara du résumé qu’il avait établi, plissa les yeux, éloigna la feuille. Satanée quarantaine. Cette fois, il n’y couperait pas ! Il était bon pour des lunettes. Il plaça le document sous la lumière et parcourut les éléments récoltés jusque-là. Trois jeunes jouaient ensemble en ligne et pour une raison inconnue avaient tabassé la première personne qui leur tombait sous la main. S’ensuivait un état psychique désastreux, confusion, absences, le tout accompagné de migraines, sans oublier les fameuses pertes de mémoire. L’inspecteur ne comprenait pas tout au jargon médical, mais un tel choc émotionnel l’intriguait. Et pourtant en choc, il avait de l’expérience. L’hébétude, cette paralysie du cerveau et des sens, ce refus d’admettre l’impossible s’emparaient de la moindre parcelle de raison. Puis le sang affluait de nouveau, plus fort, plus épais, au point d’avoir l’impression d’imploser. Souvenirs ou cauchemars, les images se succédaient dans un chaos à vous coller la migraine. Confusion, difficulté à cerner le réel du versant sombre de l’imaginaire, autant de symptômes dont le flux et le reflux incessants vous laissaient à terre. Oui, Sam avait ressenti tout ça et plus encore. S’en sortir demandait du temps. Il fallait accepter les rechutes, les dérapages. Accepter les failles creusées profondément et entretenues par la colère. Une solution s’était imposée à son esprit, se déconnecter. Ne pas chercher à combler un gouffre qui ne pourrait l’être, qui ne cicatriserait jamais. Juste se tenir éloigné. Mais lui n’avait commis aucun meurtre.

Un son à la porte le tira de ses pensées. Sam ferma le dossier et se redressa à l’entrée du commissaire, visage grave et mine terreuse. Ernest Deville, vieux briscard de la police travaillait à l’ancienne, entre paternalisme et coups de pied au cul. Sam respectait la méthode et appréciait le bonhomme. Pourtant l’inspecteur connaissait le motif de sa venue : Alex Forgeat. Empoignant le dossier de la chaise qui menaçait de céder sous son poids, Deville planta son regard gris sur le policier et lança sans préambule :

— J’ose espérer que vous collaborez avec elle ?

Sam hocha la tête, un sourire amusé d’avoir visé juste.

— Vous savez que sa présence nous rapporte des points là-haut, Derty. Faudrait pas que j’apprenne que mon équipe ne coopère pas au projet.

Là-haut, tout un symbole. Sam ne savait que trop la pression exercée sur les hommes de terrain, chiffres, comportements sans bavure qu’elle soit réelle ou imaginaire, et ce avec des moyens toujours plus limités. La présence d’une psy à leurs côtés montrait un visage humain de la police, sensible et moderne. C’était bien gentil tout ça, mais c’était encore lui qui se coltinait la toubib.

— Je coopère, affirma Sam. J’écoute ses théories et lui apporte les renseignements qu’elle demande.

Deville plissa les yeux, peu convaincu.

— De ce que j’ai compris, elle aimerait plus. Un travail d’équipe notamment.

Le mot tabou. Sam serra les mâchoires, retenant in extremis un juron.

— Ce n’est pas un policier, répliqua-t-il avec toute la mesure possible. Jouer aux enquêteurs peut être dangereux.

— Alors, protégez-la. C’est votre travail. Je n’exige pas de la placer au cœur d’une fusillade, mais de procéder aux interrogatoires ensemble, de suivre les pistes qu’elle lance…

— Ça, je le fais, coupa l’inspecteur.

— D’échanger avec elle, insista le commissaire mettant le doigt sur le point sensible.

— Bien, capitula Sam. Mais s’il arrive quoi que ce soit, rappelez-vous ce que j’ai dit.

— Il n’arrivera rien. Elle restera à vos côtés.

Sur le point de quitter la pièce, Deville fit volte-face dans une manœuvre périlleuse au vu de sa corpulence.

— Vous en êtes où de cette affaire de cambriolages ?

Deux semaines auparavant, quatre cambriolages avaient été signalés en deux jours, même mode opératoire, même maigre butin et surtout même immeuble. Des actes d’amateurs, les marques d’intrusion et la faible valeur des objets dérobés en témoignaient : téléphones, écrans plats, et même des robes. Qui s’amusait à pénétrer dans un appartement pour voler des robes ? Ridicule. Mais le nombre de vols et l’animosité des victimes obligeaient Sam à pousser l’enquête.

— Jusque-là, peu de pistes. Difficile de suivre la trace de tels objets et on ne peut pas dire que les plaignants nous facilitent la tâche. D’autant plus que trois d’entre eux ont été hospitalisés.

A peine sa phrase énoncée, Sam eut un sursaut. Trois des victimes hospitalisées ? Encore une coïncidence qu’il n’appréciait pas. La voix du chef le tira de ses pensées.

— Quel motif ? Un rapport avec les faits ?

— Non, aucun. Crise cardiaque, je crois, et anémie. Je n’ai pas plus de détails, répliqua-t-il songeur.

— D’accord. Tenez-moi au courant. Et n’oubliez pas, travaillez avec elle !

Sur cet ultime ordre, il quitta la pièce et Sam souffla. La poisse ! Il pouvait difficilement désobéir, mais était déterminé à limiter au maximum les interactions. Déjà que travailler en tandem le saoulait, alors le faire avec une psy l’épuisait par avance. Endurer le jargon tout droit sorti de manuel, les questions à répétition et les grandes théories comportementales, un paradis. Il fronça les sourcils au souvenir de cette affaire de cambriolage. Il passa la main dans sa tignasse et se résolut à appeler Alex Forgeat afin de lui signifier la suite des opérations et peut-être même lui présenter ce dossier sur les cambriolages.

Assis côte à côte dans la voiture, le docteur affichait un air satisfait, tout le contraire de Sam, mutique et renfermé. Certes il lui avait demandé de l’accompagner à l’hôpital pour interroger le suspect du cybercafé, il n’en était pas moins agacé. Il n’avait aucune envie d’entretenir la conversation, de la mettre à l’aise. Elle voulait participer, ce serait à ses conditions. L’inspecteur conduisait avec souplesse, l’œil attentif à la circulation, réfléchissant à l’angle d’attaque à adopter.

— Comment voulez-vous procéder ?

Sam n’était pas dupe. User de sa voix chaude pour l’amadouer était une vaine stratégie.

— Je parle, vous écoutez.

— C’est donc à ça que mon rôle se borne ? Une observatrice.

— Vous pouvez le définir ainsi, énonça-t-il tranchant.

— Serai-je autorisée à ouvrir la bouche à un moment de notre collaboration ?

— Oui, avec moi.

— Vous aurez l’exclusivité de ma conversation, un peu possessif comme attitude, non ? le taquina-t-elle.

Il retint avec peine un sourire. Préparé à ce qu’elle conteste, s’emporte et argumente pendant des heures, sa réaction le surprenait. La voir en rire soulageait la tension accumulée depuis leur départ.

— Rassurez-vous. J’ai conscience que ma présence dans cette enquête ne tient que si je respecte vos règles. Et je le ferai dans la limite du raisonnable. Accordez-moi juste une chose.

— Une seule ? répliqua-t-il suspicieux.

— Pour l’instant, oui. Ne m’écartez pas de vos pensées.

C’était quoi cette requête encore ? S’il fallait une preuve de plus que son job était aux antipodes du sien et de son caractère, songea Sam. Il souffla, décidé à ne livrer que l’essentiel.

— Je ne peux pas interférer avec les témoins, suspects ou victimes, alors que j’ai toutes les habilitations nécessaires et que cela nous aiderait. Mais si je dois vous avoir comme seul interlocuteur, je veux m’assurer que vous me présenterez vos idées, vos théories ou suspicions. Toutes, insista Alex, le visage tourné vers lui.

— On verra, éluda-t-il.

— Vous n’aimez pas partager ce qu’il y a dans votre tête, n’est-ce pas ? Mettons les choses au clair toute de suite, je ne suis pas là pour vous analyser, extraire le moindre de vos secrets de votre cerveau et faire un compte-rendu détaillé après. Même si cela terminerait ce que nous avons commencé il y a des années.

Sam lui jeta un regard noir, peu enclin à mettre sur sujet sur le tapis. Il savait que cette femme ne pourrait s’empêcher d’évoquer cette histoire, son histoire qu’il aurait préféré effacer de la mémoire de tous, à commencer par la sienne.

— Je plaisantais ! se défendit Alex, devant l’hostilité manifeste du policier. Je me doutais bien que le cœur du problème se situait là. Et je vous assure que je n’ai pas l’intention d’évoquer le sujet. Si cela vous soulage, sachez que j’aurais préféré faire équipe avec quelqu’un d’autre.

— Cela fait toujours plaisir à entendre.

Réalisant le sens de ses propos, Alex se reprit aussitôt.

— Je ne mets pas en doute vos qualités d’enquêteur…

— Encore heureux, marmonna-t-il.

— Laissez-moi finir ! Je redoutais votre réaction suite à nos entretiens. Maintenant, je réalise que je ne pouvais mieux tomber. Vous avez du flair et une certaine ouverture. Je suis là et vous avez écouté mes idées, non ?

Sa question restant en suspens, elle reprit :

— Mais vous ne vouliez pas travailler avec moi.

— C’est toujours le cas.

— Parce que je suis psy ou que j’ai été le vôtre, même pour deux malheureuses séances ?

— Les deux, grogna-t-il.

Alex éclata de rire, surprenant encore une fois l’inspecteur.

— On peut dire que vous êtes franc. Vous jouerez le jeu ?

— Ai-je le choix ? lança-t-il en garant la voiture dans le parking de l’hôpital.

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