3.

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Genève

L’écran diffusait en boucle les mêmes reportages et pourtant Fred Hull fixait les images sans ciller. Qu’aurait-il pu faire d’autre dans cette ville aseptisée ? Bavarder avec des inconnus au bar de l’hôtel ? Le journaliste avait bien essayé, mais les clients étaient aussi lisses que la vie ici. Son verre à la main, il regrettait de ne pouvoir allumer une cigarette et ne pourrait s’abandonner à son vice que sous la pluie, au milieu du trottoir comme une prostituée en attente de badauds. Les premiers temps, le quinquagénaire avait parcouru la vieille ville en quête d’un bistrot douteux peu scrupuleux des règles. Peine perdue. Il était condamné à travailler sans fumer, ou alors sur un banc public entre les pigeons et les arrêts de bus. Persuadé d’un séjour temporaire en Suisse, il avait opté pour une installation à l’hôtel. Voilà l’erreur. Et il se refusait à la réparer. Pas par flemme, seule la superstition le motivait. Posséder un appartement signifiait rester. Il passa une main dans les rares cheveux gris parsemant son crâne et reprit une gorgée de bière. L’alcool était encore autorisé, il devrait s’en contenter.

De toutes les villes ayant accueilli sa carcasse, Genève apparaissait comme la pire. Propre, sans saveur, aucune aspérité à laquelle se raccrocher. Paris, Londres, Hambourg, Washington, toutes possédaient de multiples facettes, des coins sombres et une vitrine flamboyante. Washington, songea-t-il amer, sa préférée, désormais responsable d'un flot de mauvais souvenirs. Dix ans à se faire un trou dans cette capitale, dix ans à fouiner, dix ans de mariage qui avaient terni son rêve. Devenir un grand reporter, se frotter aux huiles du pouvoir, dénicher les scandales, percer les arcanes de la politique internationale. Ne subsistait plus rien de ses ambitions, sinon une place de journaliste détaché auprès de l’Organisation mondiale de la santé. La santé. Il n’y connaissait rien, néanmoins un politique reste un politique. Manœuvres, secrets et tractations, toujours la même rengaine, qu’on parle d’économie, d’agriculture ou de vaccin. Un retour en arrière quand même, un placard dont il espérait bien s’extraire. Il en avait assez des programmes de lutte contre le paludisme et de la guerre anti-tabac. Si encore il avait eu cette mission dans les années 80, il aurait couvert les hostilités avec les États-Unis, dévoilé au public les manigances de la Banque Mondiale. Mais non, il se tapait la pollution atmosphérique et le combat contre la faim. Pas que ces sujets soient mineurs, mais tout le monde s’en foutait tant que tu n’avais pas un gamin asthmatique ou famélique. Ça ne faisait pas vendre et surtout ça ne lui rapportait rien. Une bonne peste. Voilà la situation critique qui fouetterait sa fin de carrière.

Il finit son verre d’une traite et en réclama un second au serveur. Son regard se porta sur la télévision et sur les images d’un paquebot de tourisme. Le bandeau annonçant avec emphase « la croisière vomit » arracha un rictus à Fred. Trois mille passagers, sans compter l’équipage, pris de nausées et de vomissements, de quoi rendre fou le médecin de bord. L’ampleur du phénomène et l’incongruité de la situation avaient attiré l’attention des médias, une histoire insolite qui prêtait à sourire. Une épidémie de gastro sur le Pacific Princess, un régal.

Le journaliste vérifia l’heure à sa montre, cadeau de son ex-femme, et frotta sa joue râpeuse. Plus que trente minutes à attendre et il rencontrait un de ses informateurs à l’OMS. Un bien grand mot pour un contact qui lui fournissait de temps à autre des tuyaux sur les dossiers en cours. Fred ne tomberait pas sur le Watergate à Pregny-Chambésy, siège de l’organisation, rien que le nom vous ennuyait. La dernière fois, cet employé modèle avait brandi un rapport, soi-disant secret, sur la stratégie mise en place pour la promotion du vaccin contre la grippe aviaire. Le reporter avait galéré pour en tirer un article honnête, passé inaperçu. Comme les autres. À son arrivée pour ce job, Fred avait creusé du côté de l’industrie pharmaceutique, certain que les clefs de son succès se situeraient sur cette voie. Cinq années après, il en était au même point.

Trêve de regrets. La prochaine affaire pourrait être un scoop. Il ricana, attirant les regards des clients. Qui espérait-il convaincre ? Il s’extirpa du fauteuil, les membres engourdis, jeta des billets sur la table, beaucoup trop à son goût, il fallait être riche dans cette ville pour se saouler, et se dirigea vers le lieu de rendez-vous habituel.

Le reporter pénétra dans le Little india et savoura le mélange d’épices et d’encens. Enfin une odeur qui transporte ! Il repéra son indic dans une alcôve, une épine dans le quartier avec sa bouille de premier de la classe, lunettes cerclées de métal et regard fuyant. L’imbécile ! Il jouait à l’espion au cœur de la guerre froide.

— Bonjour Marc, lança-t-il.

Affamé, Fred commanda un plat et une bière et attendit le départ du serveur.

— Alors quoi de neuf au siège ?

Autant en venir tout de suite au cœur du sujet. L’employé réajusta ses lunettes et surveilla du coin de l’œil qu’aucune oreille indiscrète ne trainait. Ce manège faisait marrer Fred au début. Ce soir la crédulité du type lui portait sur les nerfs. Qui s’intéressait à un rapport d’étape sur l’accès à l’eau potable ?

— Je n’ai pas beaucoup de temps. On m’attend au bureau pour une réunion.

— Pas de repas en tête à tête ? Je suis déçu, ironisa Fred.

— Je vous ai contacté car nous avons reçu une note préliminaire relative à un incident survenu en Méditerranée, reprit Marc pressé.

— Vous n’en recevez pas des dizaines par semaine ? Le moindre événement relatif à la santé, impliquant plus d’une centaine de personnes, fait l’objet d’un mémo pour référencement.

— Oui, effectivement. Celui-là a attiré mon attention.

— Pourquoi ça ?

Le serveur les interrompit pour déposer une assiette de curry et un naan alléchant devant Fred. L’informateur observa le rituel, muet et lâcha enfin sa réponse une fois l’employé du restaurant hors de portée.

— On l’a pastillé orange et il a été indexé au GOARN.

Intéressant. La couleur de la pastille importait peu. Chaque événement obtenait un joli label, du vert pour mineur et de faible étendue, à noir pour les maladies létales à forte transmissibilité. Orange ne signifiait pas grand-chose. Fred avait dû apprivoiser tout le jargon médical et administratif de l’organisation. Un vrai pensum. Sans parler de leur classification et de la pléthore de réseaux divers et variés essaimant la planète. L’évocation du GOARN, le réseau mondial d'alerte et d'action en cas d'épidémie, déclencha par contre une sonnette dans son esprit. Dispositif technique et opérationnel reliant les instances nationales et l’OMS, sa création en 2001 précédée de celle de la Division des maladies transmissibles cinq ans auparavant, avait remis l’organisation sur les rails après une traversée du désert. Le réseau s’éveillait quelques fois par an, souvent pour rien. Une indexation n’engendrait aucune suite, juste une note d’information préventive alimentant la veille sanitaire mondiale. Mais l’épidémie de SRAS n’avait-elle pas commencé ainsi ? Sa curiosité aiguisée, le journaliste ignora son assiette encore intacte et se concentra sur Marc.

— Quel incident ?

L’informateur plongea la main dans son sac et sortit une enveloppe brune cachetée. Il la fit glisser jusqu’à Fred avec aussi peu de naturel que possible. Ridicule.

— Ne l’ouvrez pas maintenant. Il s’agit de la note et des détails rassemblés.

— Alors c'est quoi cette histoire ?

— Vous avez entendu parler du Mermaid Dream ? chuchota-t-il.

— Quoi ? L’intoxication alimentaire sur le bateau ! C’est ça votre pré-alerte au GOARN ?

Hull envoya l’enveloppe sur la banquette à ses côtés d’un geste écœuré. Quelle déception ! Il avait espéré un cas d’Ebola dans un avion pour New-York, un quartier de Londres bouclé pour fièvre hémorragique ou, il pouvait toujours rêver, le retour de la peste bubonique. Et non. Il se tapait les dégueulis de touristes en chemise à fleurs. Une fois la tension qui l'habitait dissipée, il souffla et demanda par acquit de conscience :

— Qu’est-ce qui a attiré leur attention, ou la vôtre ?

— Le nombre de cas d’abord, la violence des symptômes ensuite. Tout est dans le dossier, désolé mais je dois filer. Je vous appelle si j’en apprends plus.

Fred ne n'y comptait pas. Ce type était un tuyau percé. Dès demain il se mettrait en quête d’une autre source, priant pour mettre la main sur une mine d’or cette fois. Marc disparut dans la rue comme s’il avait une meute de chiens aux trousses. Désabusé, le journaliste plongea sa fourchette dans son plat et rumina quelques paroles désagréables à l’encontre de son soi-disant indic. Une intoxication alimentaire ! La blague. Une fois rassasié, il dégagea la table et sortit les documents de l’enveloppe. Un rapport de trois pages et une copie de la notice. Peu d’éléments à disposition, de mieux en mieux.

Le 3 octobre à 14h, un des médecins du Mermaid Dream enregistrait une dizaine de cas de vomissements sévères. En l’espace d’une après-midi, le cabinet comportant trois généralistes fut submergé par des patients se plaignant de nausées, de crampes et bien sûr de vomissements. Le mal de mer à bord d’un bateau, rien d’anormal. Sauf quand ledit paquebot était plus grand et imposant qu’un immeuble de vingt étages et qu'aucune tempête à l’horizon ne justifiait ce nombre de malades. Pendant deux jours, l’affluence ne faiblit pas et une équipe médicale dût être dépêchée depuis le continent. Les symptômes gagnèrent l’équipage et paralysèrent le fonctionnement du bateau. On installa en urgence un lieu d’accueil pour les malades dans la salle de bal, très vite trop petite. Fred imaginait la scène d’ici. Des matelas à même le sol, des centaines de personnes entassées, bercées par le doux bruit des haut-le-cœur généralisés, sans parler de l’odeur. Aucun masque ou désodorisant pour parvenir à bout de cette puanteur. Un cauchemar. Les premiers patients se remirent au bout de vingt-quatre heures, affaiblis et désorientés. En quatre jours, trois mille personnes présentèrent les signes de la maladie. Parmi eux, une centaine était encore hospitalisée pour déshydratation, état confusionnel et hypercalcémie pour les plus atteints. Charmant voyage ! Fred consulta les courbes du nombre de nouveaux cas recensés chaque jour, voire chaque heure. Impressionnant.

La seconde partie traitait des causes probables de la maladie et de l’enquête effectuée par les services d’hygiène et de sécurité. Enquête menée à la fois par les instances grecques, autorités responsables des eaux de mouillage du bateau, et par la compagnie commerciale. Une intoxication alimentaire ou une épidémie fulgurante de gastro-entérite figuraient parmi les premiers suspects. La maladie fut vite écartée, trop de cas, période d’incubation trop brève et aucun virus ni bactérie détectés. Analyses de sang et coprocultures négatives chez les sujets étudiés. Fred plaignait les pauvres types chargés de récolter tout ça. Restait l’intoxication. Des échantillons furent prélevés dans les quatre restaurants et dans l’ensemble des baraques proposant de la nourriture, cuisine des employés comprise. Rien. Aucune trace de yaourt avarié ou de moules pas fraîches, au grand soulagement de la compagnie de croisière et de son assureur. Déjà qu’elle allait avoir du mal à se relever d’une telle publicité, alors si elle était responsable.

Le dernier paragraphe s’intéressait à la victimologie. Il recelait certains éléments majeurs pour cette énigme et pointait les questions en suspens. Seules cent voyageurs n’avaient manifesté aucun symptôme, contre plus de trois mille victimes. L’étendue de la maladie estomaquait le journaliste, personne ou presque n’avait été épargné. Parmi les chanceux, quatre-vingts enfants ou adolescents et dix adultes, compris entre vingt-cinq et quatre-dix ans, hommes ou femmes. Bref, aucun lien entre les rescapés adultes. Ce qui intriguait le plus Fred, c’était les mômes. Quatre-vingts jeunes indemnes, soit le nombre exact d’enfants à bord.

Allongé sur le lit de sa chambre d’hôtel standardisée, Hull ressassait les éléments récoltés la veille. Le journaliste ressentait depuis ce repas des frissons d’excitation, une fébrilité agréable. Son esprit bouillonnait, il avait un mystère à résoudre, une enquête à mener. La passion de l’énigme coulait dans ses veines, il était né pour ça. Et alors qu’il échafaudait des plans, sur ce couvre-lit côtelé, Fred sourit. La satisfaction d’avoir déniché du lourd, l’exaltation des pistes à suivre. Un nouveau frisson le parcourut. Oui, il se sentait vivant.

Après la lecture du rapport, il l’avait relu une seconde fois, s’arrêtant au moindre détail, imprimant toutes les données et les pistes explorées. Il avait passé le reste de l’après-midi et de la soirée à compulser les données sur l’incident. Reportages, articles de presse, commentaires sur les réseaux sociaux, il était parti dans tous les sens, s’amusant des théories les plus farfelues. L’attaque terroriste avait la faveur des conspirationnistes, et l’empoisonnement dû aux vapeurs du paquebot, celle des environnementaleux. Quelle bande d’idiots ! Des spéculations fondées sur des faits non étayés et sur des soi-disant témoignages de victimes. L’attaque chimique était une explication séduisante, il fallait en convenir : elle expliquait le nombre de cas, l’absence de traces dans la nourriture et la violence des symptômes. En revanche, pourquoi les enfants n’auraient pas été touchés ? Sans oublier qu’aucune revendication n’avait été enregistrée. Et bien sûr, le rapport de l’OMS ne mentionnait aucune recherche d’agent pathogène extérieur alors que la division des maladies transmissibles s'y intéressait de près. L'OMS avait plus d'éléments, c'était certain. Peu importait. Il découvrirait lesquels. Le reporter avait inscrit dans son carnet une série de pistes à suivre, de la plus originale à la plus tordue, de questions à poser, à Marc ou à d’autres sources. Assez de travail pour le reste de la semaine, ça le tiendrait occupé. Et surtout, il était à nouveau en selle.

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