Chapitre 33

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Iwar, Septième Monde.

Éric aux Ailes Rouges descendit de la navette. En contrebas de la falaise se trouvait l’un des camps d’entrainement des Maagoïs ; vaste plaine aux bâtiments carrés, terrains d’entrainement d’où s’entendaient le cliquetis des armes, champ de tir.

Les troupes d’élites de l’Empire était déployées sur l’ensemble des Neuf Planètes, et s’occupaient des raids éclairs sur la Fédération des Douze Royaumes. L’Arkom ne réussissait à prendre le contrôle des Portes que pour de très courtes durées ; perdre du temps à faire passer les troupes régulières de l’Empire n’était pas acceptable.

–Votre retour nous honore, Commandeur.

Éric se détourna du camp. Ralf, son second, était là avec ses lieutenants. À l’heure, pour une fois.

–Épargne-moi tes mensonges, Ralf. Tu aurais préféré que je périsse là-bas, ne le nie pas.

–Loin de moi cette idée…

Ralf s’interrompit comme la pointe d’une épée le piquait sous le menton.

–La prochaine fois que je te confie plus d’une escouade, assure-toi d’être à la hauteur ! Je commence à en avoir assez de rattraper tes erreurs ! Me suis-je bien fait comprendre ?

Ralf déglutit.

–Oui, Commandeur. Je ne vous décevrais plus.

–Je l’espère, dit Éric en rengainant sa lame. D’autres convoitent ta place.

–La mission fut un succès, je doute que l’Empereur, Orssanc lui prête sa force, nous tienne rigueur de nos pertes, intervint le lieutenant Desmine.

Éric acquiesça.

–Oui. Le chef du Clan de la Montagne du Sud s’est souvent opposé à la Seycam de Massilia. Sa mort engendrera des conflits qu’ils auront du mal à maitriser. Si Orssanc le veut, une guerre civile déchirera bientôt le Neuvième Royaume.

–Je ne pensais pas qu’une seule mort aurait un tel impact, commenta Ralf.

–Il y a vingt ans que l’épouse du Djicam est décédée, révéla le Commandeur. Il ne s’est jamais remarié. Le Clan des Montagnes du Sud lui en a toujours voulu pour ça.

–Pourquoi donc ? questionna Desmine.

Il était rare que le Commandeur Éric s’épanche autant sur des questions politiques, et Desmine comprenait soudain qu’Éric aux Ailes Rouges était loin d’être l’imbécile que Ralf s’imaginait. S’il ne voulait pas être broyé entre les intrigues que se livraient les deux hommes, il devrait se montrer prudent.

–Un taux élevé de natalité est une question de survie sur Massilia. La Seycam se doit de montrer l’exemple et d’enfanter de nombreux soldats. Cette erreur va leur coûter cher et nous être profitable.

–Et notre prochaine mission ? Il se dit que l’Empereur, Orssanc lui prête sa force, a suspendu toute nouvelle opération visant les Douze Royaumes ? s’enquit Desmine.

Éric acquiesça.

–Intensifiez l’entrainement des nouvelles recrues.

–Nous avons déjà un taux de pertes de cinquante pour cent, objecta Ralf.

–Aucune importance. Face aux Mecers, seul le talent importe. Il nous faudra des esclaves, aussi.

–Les Maagoïs peuvent monter un camp seul, renifla Ralf. Et les esclaves saisiront cette opportunité de liberté.

Le Commandeur sourit.

–Qu’ils la prennent ou pas, ils formeront notre première ligne. Nos ennemis hésiteront à supprimer d’anciens proches. Peut-être qu’un Seigneur trouvera un moyen pour que nos bombes fonctionnent sur leur terres, sinon ils mourront quand même, et la rage qui s’emparera de nos adversaires leur sera fatale.

–Brillante idée, acquiesça Ralf à contrecœur.

–N’est-ce pas ? Lieutenant Desmine, tenez-moi au courant.

–Ce sera fait, Commandeur.

–Parfait. Je rentre.

Le Commandeur déploya les ailes écarlates qui lui avaient donné son nom et bondit du haut de la falaise. Jusqu’à la fin, Ralf espéra un miracle. Mais non, comme d’habitude, le Commandeur redressa au dernier moment et frôla le toit des bâtiments.

Ralf soupira. Décidément, il n’était pas en veine aujourd’hui.

–Vous avez entendu les ordres ? Alors au travail, abrutis !

*****

Sagitta, Douzième Royaume, Valyar…

Enfin autorisé à quitter l'infirmerie après une semaine de repos forcé, Itzal rejoignit Lucas dans ses quartiers de la Caserne.

–Tu te sens mieux ? demanda Lucas en l'accueillant.

–Oui, répondit prudemment Itzal, peu désireux de recommencer l’entrainement alors que sa jambe était encore douloureuse.

Lucas haussa un sourcil.

–Me prendrais-tu pour un tortionnaire ?

Ses ailes s’agitèrent doucement dans son dos et le jeune Envoyé remarqua que son bandage avait disparu.

–Ton aile est guérie ? s’enquit Itzal.

–Presque. D’après le guérisseur, l’os est ressoudé, je dois attendre encore une dizaine de jour avant de tenter un vol.

Itzal sourit. Le Messager pouvait toujours lui donner des leçons sur l’Impatience ; même lui était capable de percevoir la frustration dans ses paroles. Quel Massilien sain d’esprit pouvait se priver du plaisir de voler ?

–Tu as quartier libre pour la journée. Viens à la séance d’entrainement en fin d’après-midi, par contre.

–Mais pourquoi ? protesta Itzal.

–Je veux que tu observes les styles de combat. N’oublie pas que tu es là pour apprendre.

Résigné, Itzal acquiesça.

–Bien. J'ai quelques courses à faire. À plus tard. Et reste à la caserne, cette fois.

Le Messager parti, Itzal se dirigea vers les bains. À l’infirmerie, il n’avait eu droit qu’au minimum ; il ne rêvait que d’un bon bain bien chaud, reposant, et délassant.

Comment toi pouvoir aimer l'eau ? ça mouille. C'est froid.

Itzal chercha où le petit panthirion pouvait bien se cacher. Il n’y avait rien pour se dissimuler dans les couloirs. Pestant, il continua son chemin jusqu’aux bains, et referma soigneusement la porte derrière lui. S’il était resté dehors, il ne pourrait pas rentrer.

Toi pas me trouver…

Le ton était moqueur, aucun doute. Itzal plissa les yeux. Où se trouvait ce petit farceur ? En une semaine, il avait fini par s'habituer à sa présence, et à ses irruptions intempestives dans ses pensées. Il avait vite compris que le jeune animal était joueur, prenant un malin plaisir à lui bondir dessus par surprise. Pour l'instant, il ne pesait pas grand chose, mais il grossirait vite.

Itzal commença à remplir la baignoire tout en restant aux aguets. Cette fois, il ne se laisserait pas avoir sans combattre. Alors qu'il balayait la pièce du regard, il l'aperçut enfin, petite ombre noire cachée entre deux meubles, tentant de se fondre dans le décor. S'efforçant de ne pas se trahir par ses pensées, il se dirigea le plus nonchalamment qu'il put vers le meuble, et attrapa vivement Roïk par la peau du cou. Le petit animal se débattit, cherchant à griffer et à mordre toute chair passant à proximité, mais sans succès.

Alors, c'est qui le plus fort, hein ?

Aucune réponse, bien entendu. Il boudait. Très bien, il allait employer les grands moyens. À peine sa résolution s'était-elle formée dans son esprit que Roïk protesta.

Non…non…Toi vouloir la mort de Roïk !!!

Malgré ses protestations, Itzal lança le panthirion dans la baignoire, un grand sourire aux lèvres.

Au secours ! Au secours ! Moi mourir ! Pas savoir nager ! Au secours !

Paniqué, le petit félin se débattait frénétiquement…dans dix centimètres d'eau.

Calme-toi. Ce n'est pas profond. Tu n'as rien à craindre. Je suis là.

Cependant à peine Itzal avait-il posé un pied dans la baignoire que Roïk s'accrochait à lui, grimpant désespérément de plus en plus haut, mettant la plus grande distance entre lui et ce "liquide". Itzal ressentit douloureusement sa progression : pourquoi s'obstinait-il à planter ses griffes sur lui ? Pestant, il sortit vivement de l'eau et enroula le petit panthirion dans une serviette avant de se mettre à le frotter vigoureusement.

Froid, froid partout.

Arrête de te plaindre. L'eau était chaude.

L'Envoyé cessa de frictionner le petit animal. Une tête ébouriffée émergea alors, et Itzal ne put retenir un sourire.

Toi pas te moquer.

–Il y a quelqu'un ?

Itzal sursauta et se leva brusquement, glissant sur le sol humide. Entre deux jurons, il demanda :

–Qui est là ?

Les pas se rapprochèrent, et une silhouette finit par s'encadrer dans la porte.

–Ce n'est que moi, Laria.

Réalisant qu'il se trouvait complètement nu, Itzal rougit jusqu'aux oreilles et se dépêcha d'entortiller une serviette autour de sa taille.

–Heu, faudrait frapper avant d'entrer…

La jeune atlante ne semblait pas l'écouter, fixant le jeune homme comme pour l'évaluer. Déjà mal à l'aise, il ne savait comment réagir devant cette jeune femme dont la main posée sur sa dague semblait interdire qu'on la contredise. Sentant le rouge lui monter aux joues sous l'effet de son examen, il baissa les yeux sur ses pieds, remarqua la fente de sa jupe, et remonta progressivement le long de ses jambes fines et musclées… jusqu'à sa taille ?

Détaillant l'objet en question, Itzal prit soudainement conscience que ce qu'il avait pris pour une jupe n'était en réalité constitué que de deux pans de tissus passés dans une ceinture, qui ne masquaient pas vraiment son anatomie.

Il releva la tête pour affronter son regard, et avala difficilement sa salive. Qu'allait-elle penser de lui ? Sans un mot, elle fit le tour du jeune homme, semblant le jauger.

Itzal vira à l’écarlate, s’attendant presque à ce qu’elle lui demande de sourire pour juger de l’état de ses dents. Qu’avait-elle à l’examiner comme un morceau de viande ? Et comment avait-elle pu pénétrer ici ? Itzal était presque certain que seuls les Massiliens de la garnison logeaient ici.

–Tu es disponible, demain soir ? demanda Laria.

–Heu, oui, je crois, bredouilla Itzal.

Contre toute attente elle sourit.

–Parfait. À demain, alors.

Elle partit, laissant Itzal abasourdi. Tout ça pour…ça ? Il secoua la tête. Les femmes étaient trop difficiles à comprendre. Et les Atlantes encore plus.

*****

Sagitta, Douzième Royaume, Valyar…

Une silhouette encapuchonnée marchait à vive allure dans les rues commerçantes de la ville. La nuit était tombée depuis longtemps, et les rues sombres n'étaient éclairées que par les devantures des tavernes et autres établissements fortement fréquentés la nuit. Mais la silhouette ignora auberges et tavernes, évitant les lumières, une main posée bien en évidence sur la garde richement ornée de son épée. Les rares passants s'écartaient prudemment de cet individu qui semblait vouloir cheminer en paix. On n'était jamais trop prudent, ces temps-ci.

Dora, la tenancière de l'auberge "Aux Quatre Vents", regarda passer comme tous les soirs cet étrange individu. Son établissement venait de fermer pour la nuit, et elle terminait de nettoyer et d'essuyer les verres. Âgée de quarante-trois ans, elle avait rarement vu un homme aussi mal camouflé tenter de se rendre incognito dans le quartier voisin, et les commérages allaient bon train sur les affaires qui s'y déroulaient. Derrière les façades des cordonniers et marchands de tissus se cachait tout un réseau de trafics en tous genres. Tout ce qu'on cherchait se trouvait dans le quartier du Soleil Argenté. Pourvu d'y mettre le prix.

Les autorités connaissaient l'existence de ce quartier et ses pratiques, mais préféraient recevoir de l'argent pour fermer les yeux plutôt que de devoir sans cesse débusquer les nouveaux centres de contrebande.

Dora voyait chaque jour – et surtout chaque nuit – défiler de nombreuses personnes, riches ou pauvres, dépensant des fortunes pour connaître leur avenir, jeter des sorts ou encore acheter à prix d'or des marchandises illégales.

Pourtant, elle avait rarement vu une personne désireuse de cacher son identité faire aussi peu cas de son déguisement. Sa cape était coupée très simplement, dans un tissu commun, mais ses grandes enjambées laissaient voir des bottes richement brodées au fil d'or.

On remarquait au premier coup d’œil que ses gants noirs bordés de fourrure étaient en soie. La large capuche cachait ses traits, mais Dora aurait parié qu'il s'agissait d'un jeune Seyhid de la Cour, certainement pas très intelligent pour passer tous les soirs à la même heure…encore un en quête d'un filtre d'amour…songea-t-elle en rangeant le dernier verre. Son mari dormait déjà, et elle grimpa silencieusement les escaliers pour rejoindre leur chambre.

Ce qu'elle ne savait pas, c'est que le jeune homme n'était pas à la recherche d'un filtre d'amour. Non. Il venait chaque jour rencontrer le même homme, qui lui remettait contre quelques pièces d'or un petit sachet de soie qu'il dissimulait rapidement dans sa ceinture.

Ce soir-là, cependant, tout ne se passa pas comme prévu. Le vendeur lui saisit le poignet au moment de conclure la transaction.

–Tout cela prend bien trop de temps, jeune homme.

–Je… Je ne dois pas éveiller les soupçons ! répondit-il, un accent de panique dans la voix.

–Trop tard pour les regrets ! fit la voix d'un ton impérieux. Augmentez la dose, continua-t-il en lui remettant un autre sachet.

–B…Bien… Comme vous le voudrez…bredouilla le jeune homme.

–Filez, maintenant, avant qu'on ne remarque votre absence.

*****

Arian, Huitième Monde, capitale S’Arian.

C'était un jour de liesse sur la planète. Les neuf Familles se trouvaient réunies pour célébrer un mariage, une occasion rare pour elles de se regrouper. Exceptionnellement, l'Empereur en personne avait fait le déplacement, accompagné par son Iku et ses neuf Iko. Sa présence suscitait les commentaires : pourquoi l'Empereur Dvorking, Orssanc lui prête sa force, assistait-il à cette cérémonie ?

S'Arian, la capitale, était décorée aux couleurs d'Anwa et d'Arian : des fanions orange et rose se balançaient sur des cordages au gré du vent, et tous les Seigneurs s'étaient vêtus dans ces mêmes tons colorés afin de respecter une tradition ancestrale : par courtoisie, aucun membre des Familles n’arborait ses couleurs lors des mariages.

Au centre de la place principale, de nombreuses tables étaient dressées, riches de mets divers, et le vin coulait à flot.

Le Palais du Seigneur Evan d’Arian aurait pu accueillir les Familles invitées ; mais il avait été décidé que les réjouissances seraient aussi pour le peuple. Après tout, les occasions de se divertir étaient plutôt rares, et Evan savait que sa Famille était crainte. Ce mariage lui permettrait d’apparaitre sous un bon jour.

Contrairement à d’autres Familles, comme Aranel ou Meren, Evan tenait à son image. Le Seigneur de Meren avait la puissance militaire nécessaire pour mater une rébellion ; lui ne pouvait se permettre ce luxe.

Certes, le Septième Monde était réputé pour ses poisons, ainsi que pour ses usines de potions –les militaires de Bereth étaient d’ailleurs parmi ses plus gros clients – mais cet art était aussi lié à celui de la guérison.

Les plus pauvres passaient leur temps dans les champs de cueillette ; de rares plantes ne se prêtaient pas à la culture, donc des zones sanctuaires avaient été créées pour préserver forêts et plaines nécessaires à leur vie.

Fleurs, racines, animaux, minéraux… tout ce qui pouvait avoir une propriété intéressante était exploité, sur Arian. Le potentiel de la planète était exploité d’une manière optimale – la Famille d’Arian avait toujours su préserver les sources de sa richesse.

Le Seigneur Gelmir avait doté sa fille plus que convenablement, avec de nombreux esclaves qui veillaient à ce que les verres de chaque convive restent pleins. Attentifs, ils prévenaient les moindres désirs des invités. Le Seigneur d’Anwa était très fier de ses cadeaux, notamment du Massilien. L'homme ailé était un ancien Mecer, et avait été extrêmement dur à convertir. Il avait aujourd'hui un regard éteint, mais se pliait à tous les ordres et serait d'une fidélité exemplaire. Les esclaves Massiliens étaient rares et hors de prix. Les ex-Mecers se comptaient sur les doigts d'une seule main au sein de l'Empire : Gelmir en avaient offert deux à l'Empereur, et en possédait un qui lui servait de courrier. Sital était le quatrième, et servirait fidèlement le Seigneur Evan jusqu'à sa mort. Le collier de métal qui lui enserrait le cou, comme à tous les autres esclaves, assurait qu'il ne trahisse pas son propriétaire : une simple pression sur le bouton d'une télécommande envoyait une décharge électrique dont l’intensité pouvait être augmentée jusqu’à la mort, ou déployait des lames effilées astucieusement camouflées dans l’acier, entrainant la mort.

Dans cette ambiance festive, seul Evan se sentait d'humeur morose. Dvorking avait tenu parole. Il épousait la Princesse Ireth, fille du Seigneur Gelmir du Deuxième Monde. Deux mois plus tôt, il aurait été rempli de joie à cette seule pensée. Aujourd'hui, il ne ressentait qu'une profonde amertume, un dégoût de lui-même.

Il passait et repassait la scène de son rapport à l’Empereur dans sa tête…

–Seigneur Evan, en voilà une agréable surprise !

La voix doucereuse de l'Empereur fit grincer des dents le Seigneur Evan.

–Je vous apporte de bonnes nouvelles, Sire.

Evan sortit d'une poche un petit flacon, à peine plus grand que sa main, contenant un liquide aux reflets violets.

–Voilà votre arme, Sire.

Evan déposa la fiole sur le sol devant lui.

–Excellent, Seigneur Evan. Je me réjouis de voir que vous prouvez votre loyauté, une fois encore. Je saurais m'en souvenir. Vous pouvez vous retirer.

–Et que deviendra la Princesse Ireth ? osa cependant demander Evan.

Il entendit le rire grinçant de Dvorking.

–Vous vous êtes réellement amouraché de cette jeune demoiselle ? N'ayez crainte, elle vous épousera comme convenu.

–Seigneur Evan !

Il sortit de sa torpeur en attendant son nom.

–Seigneur Evan !

Ishty, le capitaine de sa garde personnelle, courait vers lui.

–Qu'y a-t-il ? demanda-t-il plus sèchement qu'il ne l'eut voulu.

–Tout le monde vous attend, Seigneur, dit-il en s'inclinant. La Princesse est prête.

–J'arrive, soupira Evan.

Ishty se plaça derrière son Seigneur, guettant le moindre danger. La tradition voulait que le futur époux attende sa promise sur la grande place, à quelques pas de l'autel dressé pour l’occasion.

Le Seigneur Evan quitta le dais où il avait patienté tandis que la foute se réunissait, rajusta sa veste et vint prendre sa place pour la cérémonie.

Lorsqu’Ireth arriva, sa mélancolie et son amertume s'envolèrent. Elle était magnifique dans sa robe blanche toute brodée de fils d'or. Les motifs complexes mettaient en valeur les courbes parfaites de son corps. La finesse du tissu était telle que l'étoffe paraissait transparente par endroits, en un voile délicat posé sur le corps gracieux de la jeune femme. Les battements de son cœur s'accélérèrent. Par Orssanc, comment était-il possible de résister à une beauté si ensorcelante?

Il résista avec peine à l'envie de courir pour l'enlever dans ses bras. Le pas du Seigneur Gelmir était si lent ! Ils mettraient une éternité à franchir ces quelques mètres… Le sourire du vieux Seigneur montrait qu’il savourait le supplice qu'endurait le jeune homme.

Complètement absorbé par la vue de la femme qu'il chérissait plus que tout, Evan ne vit pas la mine renfrognée du Seigneur Gnor de Meren, commandant de la Flotte impériale. Evan ne pensait pas au profond déplaisir que ressentait le Seigneur du Troisième Monde, splendidement dédaigné par Ireth, et dont les réclamations à l'Empereur n'avaient pas porté leurs fruits.

Le Seigneur Gelmir daigna enfin remettre la main de sa fille au Seigneur Evan, qui la serra avec émotion, devant la foule rassemblée.

L'Empereur Dvorking, suzerain suprême des Neuf Mondes, s'avança alors vers l'autel, suivi par son Iku, Idril, Première Concubine en titre. Au grand étonnement d'Evan, il fut rejoint par l'Arkom en personne, Samuël, et son assistante Rivalia, qui tenait deux esclaves entravés, vêtus d'un simple pagne, et qui avaient le regard vitreux des fumeurs de Shocha.

Le Seigneur du Huitième Monde sentit ses muscles se raidir. Il n'aimait pas la tournure que prenaient les évènements. Percevant sa tension, Ireth lui murmura :

–Détends-toi, mon futur époux. Ce ne sont que des esclaves.

Evan ne put qu'approuver, mais quelque chose en lui restait noué. Il faillit soudain éclater de rire devant le côté paradoxal de la situation : il n'avait jamais aimé les esclaves, et voilà qu'il épousait une femme qui ne jurait que par eux !

La voix de Dvorking s'éleva alors, sèche et impérieuse.

–Seigneur Evan, dans notre grande mansuétude, nous accédé au vœu que vous nous aviez formulé. La Princesse Ireth, fille du Seigneur Gelmir d'Anwa, fille du Deuxième Monde, sera désormais la Dame Ireth, épouse du Seigneur Evan d'Arian, épouse du Huitième Monde. Que la Déesse Guerrière d'Orssanc vous garde dans le droit chemin et vous comble de bienfaits dans chacune de vos actions réalisées pour servir l'Empire.

Les deux époux s'agenouillèrent alors pour baiser le sceau du pouvoir impérial, avant de recevoir les bénédictions des Familles.

Evan n'arrivait pas à réaliser son bonheur : il était enfin uni à Ireth ! Relevant son épouse, il lut dans ses yeux verts un bonheur intense qui se propagea jusqu'aux tréfonds de son être, et il eut beaucoup de mal à l'embrasser avec la retenue qu'exigeait le protocole.

–Orssanc la Grande va maintenant nous révéler l'avenir de ce jeune couple, déclara l'Arkom d'une voix coupante.

Le sang d'Evan se glaça dans ses veines. Voilà qui expliquait la présence des esclaves. Sur un signe de Rivalia, ils s'allongèrent d'eux-mêmes sur l'autel, avec des mouvements d'automates.

D'un geste sec, Samuël ouvrit le ventre de l'esclave mâle, et ses viscères s'étalèrent sur l'autel en un tas fumant. Evan réprima avec peine une grimace de dégoût. C'était exactement le genre de cérémonie qu'il abhorrait.

–Que la voix d'Orssanc s'élève, ordonna Samuël.

–Les nuages s'amoncellent, le vent se lève, commença à psalmodier l'esclave, toujours vivant malgré l'entaille béante qui lui balafrait le ventre. Les braises reviennent à la vie, le feu s'allume, le brasier s'enflamme, l'incendie se propage, tout brûle ! tout brûle ! tout…

Dans un soubresaut, un râle s'échappa des lèvres de l'esclave, et son corps s'immobilisa enfin.

Tremblante, Ireth se serra contre Evan. La gorge nouée, le jeune homme regarda tour à tour les visages soudainement fermés de l'Empereur et de l'Arkom. Rivalia intervint, et sa voix douce rompit l'état de tension dans lequel se trouvait la foule.

–La Grande Orssanc vous promet un amour passionné, déclara-t-elle en regardant tour à tour Evan et Ireth. Des jalousies et des conflits sont cependant à craindre… mais votre amour triomphera des difficultés.

Les Familles applaudirent, et le Seigneur Evan ouvrit le bal avec sa jeune épouse.

*****

Vénéré, Troisième Royaume…

Le jeune Altaïr ne se tenait plus de joie. Enfin, après des mois d'attente, son père lui avait donné la permission d'épouser Saskat ! Le sourire aux lèvres, il brûlait d'annoncer la bonne nouvelle à sa compagne. Elle serait tellement heureuse ! Elle aussi attendait ce jour avec impatience. Il imaginait déjà la façon dont ses yeux brilleraient à l'annonce qu'il lui ferait. Jamais le chemin conduisant jusqu'à la petite cabane qu'ils habitaient ne lui avait semblé si long ! Dès ce demain, ils pourraient déménager et il la présenterait officiellement à ses parents. Soupirant, il songea que faire partie de la Seycam n'était pas toujours plaisant.

Il arriva enfin en vue de la cabane, leur petite habitation qu'ils avaient construite eux-mêmes, sur les branches maîtresses d'un vieux chêne. Il sentit son pouls s’accélérer. Quelle joie ils pourraient bientôt partager ! Il l'imaginait déjà accueillant la nouvelle de son air mutin, feignant de rester impassible tandis que ses yeux brilleraient de mille feux.

Réfrénant avec peine son impatience, Altaïr grimpa le long de l'échelle de corde qui permettait d'accéder à leur domicile. Il entra sur la pointe des pieds et ferma doucement la porte. Avec un peu de chance, elle serait encore endormie et il pourrait la surprendre…

Sans faire de bruit, il ouvrit doucement la porte de leur chambre. Comme il s'y attendait, elle était nonchalamment allongée sur le lit. Une vague de tendresse l'envahit. Comme elle était belle ! Ses cheveux formaient une cascade de boucles soyeuses dans son dos, et l'une de ses bretelles avaient négligemment glissé de son épaule. Elle portait un collier ras de cou en velours rouge… un collier qu'Altaïr ne lui avait jamais vu.

Le souffle lui manqua soudain. Non, ce n'était pas possible ! Elle n’avait pu le trahir ainsi ! Pas elle... S'approchant plus près, il lui saisit fébrilement le poignet. Il était froid, et retomba mollement quand il le lâcha. Non ! Il fut pris d’une irrésistible envie de la secouer. C’était un cauchemar, elle allait se réveiller ! Il la fit basculer sur le dos, et ne put retenir un frisson d'horreur à la vue des yeux ternes qui regardaient maintenant l'autre monde. Un mince filet de sang avait séché au bord de ses lèvres. Une immense tache rouge s'étendait sur les draps, là où le sang avait jailli de sa gorge. Abattu, il s'assit en silence aux côtés de celle qui aurait dû devenir son épouse. Pourquoi ? Pourquoi son bonheur partait-il en éclat ? Il n’aurait jamais dû la quitter. Il aurait dû la protéger.

La vérité était trop dure à admettre. Saskat était morte, et il ne pouvait rien y changer. Il aurait voulu crier de rage ou de désespoir. Mais les mots restaient coincés en lui. Aucune larme, aucun sanglot. Seulement un nœud de douleur, de rage et de vengeance qui prenait place au fond de lui.

Combien de temps resta-t-il ainsi, seul auprès d'elle ? Il n’aurait su le dire. Le soleil était déjà bas sur l'horizon quand il se secoua avant de descendre l'échelle.

Que pouvait-il faire ? On ne luttait pas contre le destin, ni contre la volonté d'Eraïm. Mais le coupable devait être puni. Il se leva résolument. Son regard avait changé, assombri par l'idée d'une vengeance. Il allait demander des troupes à son père, et partir à la recherche du meurtrier. Il ne laisserait pas ce crime impuni, il le jurait sur Eraïm.

Les derniers rayons du soleil filtraient avec peine à travers les arbres. Il devait se dépêcher s'il voulait rentrer avant l'obscurité totale. La jungle était dangereuse la nuit, même pour ceux qui la connaissaient parfaitement.

Altaïr se déplaçait rapidement, en direction de la demeure de son père. Les fines branches des arbres se soulevaient à peine sur son passage, aucune feuille morte ne crissait sous son poids. La forêt était son domaine, et dans sa hâte il utilisait toutes ses capacités de Pisteur, membre du corps des Chasseurs. Il courait, sans s'arrêter, concentré sur son objectif, et il ne remarqua pas immédiatement l'odeur qui se dégageait du sous-bois. Quand il la perçut, il s'arrêta net, incertain. Cette odeur… celle du bois brûlé ! Levant les yeux, il entrevit une épaisse colonne de fumée noire qui montait dans le ciel crépusculaire.

Un frisson lui parcourut l'échine. Non, c'était impossible. C'était un cauchemar ! D'abord Saskat, et maintenant…

Il devait faire quelque chose, il le savait, et pourtant, il ne le voulait pas vraiment… la peur lui clouait les pieds au sol, l'immobilisait dans un réseau étroit de possibilités. Et puis, pas après pas, comme un automate, il se mit en mouvement, chaque foulée plus grande que la précédente, jusqu'à courir en direction des ruines flambantes, à contempler les flammes sombres qui léchaient les murs sur toute leur hauteur… Espérant un miracle, il s'approcha de la fournaise.

–Altaïr ! Eraïm soit loué, tu es en vie !

Un sourire éclaira son visage quand il reconnut Gallien, l'homme-lige de son père, qui courait vers lui. Sourire qui s'évanouit quand il aperçut la terreur sur son visage.

–Cours, fuis, va-t-en ! Ils sont à ta recherche !

–Qui ça, ils ? Pourquoi ? Je ne comprends pas ! Où sont mes parents ?

–Fuis Altaïr, je t'en supplie, par Eraïm !

–Mais…

–Ne pose pas de questions ! Fuis, avant qu'il ne soit trop tard !

Le jeune homme hésitait encore lorsqu'il entendit le sifflement caractéristique d'une flèche. Avec horreur, il vit Gallien s'écrouler au sol, l'étonnement peint sur son visage, la pointe d'une flèche dépassant de sa bouche.

Une terreur sans nom envahit le jeune Pisteur qui fit demi-tour et s'élança sans plus attendre en direction de la forêt protectrice.

–Il s'enfuit ! Rattrapez-le !

Les voix derrière lui se rapprochaient.

Le jeune homme sentit plus qu'il ne vit la pluie de flèches qu'ils décochèrent, et il accéléra, le cœur battant. Une douleur intense lui déchira la jambe, il tomba, haletant, sachant qu'il ne devait pas rester immobile s'il voulait survivre. Il tenta de se relever, mais n'y parvint pas, la douleur dans sa jambe était trop forte. Alors il rampa, cherchant un refuge.

Une autre flèche se planta à quelques centimètres de sa tête, lui éraflant la joue, transformant la certitude qu'il allait mourir en rage de vivre. Se faire tirer comme un lapin, lui, un Pisteur ! Il devait gagner les fourrés, rentrer dans les profondeurs de la forêt, là où seuls les Vénérians expérimentés osaient s'aventurer.

Toujours rampant, traînant la jambe, il réussit à atteindre les premiers buissons. Commençant à reprendre espoir, il fut terrassé par une douleur aigue qui lui coupa le souffle… des étoiles explosèrent devant ses yeux.

Non…

Chaque inspiration était atrocement douloureuse. Sa vue commença à se brouiller, le paysage devint flou… et soudain, sous sa main, une sensation familière, un poil duveteux, de longs crins auxquels il s'agrippa avec ses dernières forces.

Oréa…

Accroche-toi, Altaïr.

Quand il se fut laborieusement couché sur son dos, la licorne se releva doucement, et s'enfonça au cœur de la forêt, semant sans peine leurs poursuivants. Rares étaient ceux à pouvoir rivaliser avec le galop d’une licorne dans son domaine.

Quand elle fut certaine de leur sécurité, elle arrêta sa course folle. Sur son dos, son protégé respirait laborieusement. Il avait un besoin urgent de soins.

Une lumière blanche naquit à la pointe de sa corne torsadée, dessinant un cercle aux contours flous au milieu des arbres millénaires. Sans hésiter, elle s'y engagea d'un pas sûr.

*****

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