Des vocations, des vocalises

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Du trottoir à la cage d’escalier il n’y a qu’un pas qui, une fois franchi, conduit à l’entrée d’un monde secret, ouaté, composé de tentures et de politesses. La lourde porte cochère se referme dans un léger cliquetis; je ne respire plus. Un instant à l’écoute de ce silence amical, je pense à celle qui va me recevoir. Elle a introduit des pianos thérapeutiques dans les hôpitaux, soigné des dommages réputés irréversibles, ressuscité des voix, des vocalises, des vocations. La première fois, trop excitée à l’idée de la rencontrer, j’avais dû redescendre lire les instructions sur la plaque dorée : Dr. Agnès F. ORL et phoniatre. Au fond de la cour, hall B, 2e étage, porte 1. Il m’arrive de me perdre encore.

Un homme suçote des pastilles dans la salle d’attente, une star du raï dont j’ai vu la photo en couverture du dernier Mondomix. Il tapote un rythme du bout des doigts sur la table basse. Je prends place en face de lui, vaguement irritée par sa présence, ou celle d’une voix de soprano qui perce le mur. Je ne peux m’empêcher de le dévisager ni de baisser la tête dès qu’il relève la sienne. Pourvu qu’elle ne soit pas en retard, Lalie attend de mes nouvelles. Je consulte mon téléphone, quelques messages de soutien mais la porte s’ouvre et Agnès surgit, parée de ses talons, lunettes, foulard et chignon banane : « Tamara Vassilika ? »

Je déambule sur la pointe des pieds devant la spécialiste.

— Asseyez-vous, je vous prie… sans croiser les jambes. Comment vous sentez-vous ?

— Je crois que j’ai besoin d’une nouvelle intervention.

— Non, c’est inutile, dit-elle avec douceur en basculant sur son siège. Vos cordes vocales sont impeccables. On va faire un ou deux exercices d’échauffement.

Je me lève. Je connais la suite par cœur : respiration abdominale, souffle long pour ne pas éteindre la bougie imaginaire et réveiller le diaphragme. Je n’ai rien changé à mes habitudes, pourtant j’ai perdu ma voix. C’est bien plus qu’un instrument de travail, je suis désunie, démunie, et quand j’ouvre la bouche je n’entends qu’un bêlement énervé de chèvre rétive. Agnès vient se placer devant moi.

— Soulevez les pommettes… étirez plus sur les côtés… voilà… laissez un filet d’air passer et faites vibrer vos lèvres… vous êtes trop raide… essayez de vous détendre. Chantez-moi plusieurs « a » et « o » d’affilés, exagérez-les au maximum.

Je m’exécute, en bon petit soldat.

— Décontractez cette mâchoire… Vous êtes stressée ?

— Je ne sens rien de tel, mais quelque chose s’est disloqué, articulai-je.

— Il faut juste retrouver votre geste vocal. Bâillez, déglutissez, inspirez, ne prenez pas trop d’air. Relâchez votre ventre, épaules basses, le tronc et la tête droits, ancrez-vous dans le sol bien en équilibre et regardez droit devant…

Agnès me fixe d’un œil bienveillant tandis que je refoule un sanglot. Dans un genre de visualisation accélérée, un flash comme on dit, des cantatrices déversent leurs angoisses sur son bureau. Elles sont toutes moi. Je me vois m’épancher, vautrée devant elle. Cette seule pensée me fait tressaillir. Reprends-toi, ma fille, reste en position verticale.

— À quoi pensez-vous ?

— Je devrais me reconvertir…

— Tamara, je vous connais bien, avança-t-elle. Vous brûlez les étapes. Nabucco vous a épuisée ces trois dernières années. Vous vous êtes investie toute entière et chaque représentation a été un succès, tant mieux. Cependant, après ce qu’il s’est passé, vous devriez songer à prendre du repos. Cet air désinvolte, un peu froid ou distant je n’y crois pas, je vous sens prête à vous embraser. Ménagez-vous ! Ce serait dommage d’abimer cette voix prodigieuse.

— Vous avez raison, dis-je à demi soulagée d’être si bien démasquée. Je me suis surestimée sur tout. Je ressens le besoin de me protéger du public.

Elle acquiesce, puis ajoute avec une intonation équivoque où je ne distingue pas l’affirmation de la question :

— C’est bien pour lui que vous chantez.

— Que vais-je devenir, si je n’arrive plus à entrer en contact avec les gens ?

Je ne sais si cette ellipse de ma pensée est plus absurde que ridicule, en tout cas Agnès ne paraît pas surprise. Elle réfléchit un moment avant de répondre :

— Je comprends votre souffrance. Voilà ce que je vous propose : partez, et ne reprenez les exercices que lorsque le cœur vous en dit. Volez au contact de l’inconnu. C’est le moment ou jamais ! Profitez de ce répit pour aller à la rencontre de l’autre. Ne forcez pas. L’air est trop sale et frais, par ici… C’est peut-être le moment de le faire, ce voyage initiatique ?

— Un voyage ? Ça ne ferait que déplacer le problème !

— Votre timbre raconte que vous êtes déprimée et que vous avez besoin de vous retrouver. Vous savez, ce tsunami qui a ravagé l’Asie, il y a trois ans… vous aviez fait des pieds et des mains pour vous y rendre…

— Oui ! C’est vrai, redoutable souvenir…

Comment l’oublier ? Tant de personnes, des bonnes ou des mauvaises, des jeunes et des ancêtres, des touristes et des locaux, se prélassaient sous le soleil d’hiver… morts, tous morts. Et parmi eux ce cher Giacomo, mon vieux professeur de chant que je croyais en villégiature dans la maison familiale du lac d’Orta mais qui se pavanait sur une plage bien loin de l’Italie. Qui sait ? Giacomo, on aurait dit qu’il avait attendu l’âge de la retraite pour finir dans une vague plus que scélérate, une tueuse, quelque part en Thaïlande. J’étais révoltée, mais contre quoi ? Rien n’avait pu absorber la colère sans objet qui m’habita alors. J’y avais vu un présage funeste, la veille du lancement de la tournée Nabucco, qui de surcroit m’empêchait de m’émouvoir et de digérer l’information.

Mes amis trouvaient mes projets insensés. Giacomo avait été le seul à croire en moi et à raison : j’avais été splendide et comblée par les ovations du public chaque fois répétées. J’étais le nouveau prodige. Trop orgueilleuse, d’après les dires d’un journaliste, mais qui s’en souciait ? Jusqu’à la dernière représentation…

Agnès toussote. Je lève les yeux vers elle et voilà qu’elle me suggère de partir là-bas. Je proteste :

— Mais enfin, ce n’est pas dans mes plans.

— Quels plans, Tamara ? L’aphonie ? Votre corps dit non. Prenez un break. Dans votre état, la chaleur de la Thaïlande ou de l’Indonésie ne pourra qu’être bénéfique.

— Je n’aime pas jouer les touristes…

— Vous n’aimez pas non plus les œufs de pâques, n’est-ce pas ? Et puis rien ne vous empêche de voyager hors des sentiers battus. Allez-y avec un ami, si l’idée de rester seule vous bloque. Surtout, le plus important : dès que vous vous sentirez bien, gardez l’image de ce bonheur avec vous.

— Eh bien, c’est original. Je vais y réfléchir. Merci, Agnès, pour vos précieux conseils.

— N’oubliez pas de m’écrire !

Quand je sors, bien que déconfite, je me sens mieux : une voie s’est ouverte et quelque chose en moi bascule vers cette perspective nouvelle. Agnès m’a toujours frappée par ses méthodes. La dernière fois, elle m’avait donné un tuyau pour stopper les pensées négatives : un mot à scander intérieurement quand elles m’assaillaient. J’avais choisi « al tempo » pour dérouter mon vil esprit.

C’est drôle, jamais je n’ai douté que mes premiers concerts seraient une réussite mais au final je me suis effondrée. Plus drôle encore, j’ai déjà subi la pire crise de ma vie. Quant à changer le cours des choses et retrouver la confiance… Je prends une bonne inspiration. D’habitude j’aime flâner autour du Trocadéro, mais cette fois je me précipite dans un taxi. Quitte à aller mal, autant voyager. Je rentre faire mon sac tout de suite.

— Alors, elle va où la petite bourgeoise ? demande le chauffeur hilare à son rétroviseur.

J’ai déjà le souffle coupé, essaye-t-on de m’achever ?

— Qu’est-ce qui vous prend ?

— Oh là on ne s’énerve pas madame, je rigole c’est tout. Enfin quand même, votre chapeau là, on dirait qu’une plante vous a poussé sur la tête !

Je hausse les épaules, mais de façon courtoise, pour ne pas abdiquer de mon rapport au peuple :

— C’est un ensemble velours frappé et brocarts orientaux, dis-je avec une nonchalance feinte. On me l’a offert lors de mon dernier Nabucco. Un hommage à Sarah Bernhardt, mon idole…

— Nabucco ? Qu’est-ce que c’est ? Vous êtes actrice, c’est ça ?

— Chanteuse… J’aurais pu devenir une grande cantatrice... une diva si vous préférez… soprano colorature…

— Comme Luis Mariano. Vous connaissez ?

Tandis qu’il entonne un tonitruant Mexico avec un accent de banlieusard, je rédige un message pour Lalie : « Afin d’éviter l’extinction totale et définitive, ma phoniatre m’a ordonné de prendre des vacances au chaud. On se retrouve pour un déjeuner la semaine prochaine, à Bangkok ? À nous les palaces d’Asie ! »

Cette dingue est capable de me suivre. Elle projetait de quitter son emploi et rentrer en France : une histoire de changement de direction dans son journal, au Brésil. Je l’ai persuadée de réfléchir encore un peu, on n’agit pas sur un coup de tête. Elle a donc accepté de s’accorder une pause réflexive chez moi pendant ma convalescence. Chez moi ou avec moi, qu’est-ce que ça change ?

Le taxi me dépose à Beaubourg. Niveau performance, il est passé de Mexico au 9-3, mais d’autres éclats de voix attirent mon attention. Un passant attrape sans préavis un clochard par le col, qui semble-t-il traînait sa copine par les cheveux. De son autre main, il brandit une bouteille vide. D’un geste large, le passant envoie l’homme valser au milieu d’un monticule de cartons. La jeune femme le suit à quatre pattes avant de s’éloigner dans une rue voisine en geignant, pareille à un chien.

Voilà ce qui se trame sous le centre George Pompidou, et au pied des plus beaux monuments de la ville. Al tempo ! C’est le rythme de la vie, pas le mien. Mon téléphone vibre, Lalie m’a répondu : « Aller-retour ou aller simple ? Pour les palaces, n’y pense pas. Si tu choisis le lieu, je décide la manière. Nous partirons sur les routes avec un sac sur le dos, c’est ainsi que l’on voyage. »

*

Personne, en s’embarquant dans un avion, n’a jamais auguré, par le truchement de signes préalables, le crash de celui-ci. Rien à deviner. Nous consentons à vivre avec cette menace latente, que tout peut arriver sans prévenir. Que font les victimes pendant leurs dernières heures, avant de s’écraser ? Que faisons-nous à présent ? La même chose. Nous lisons, nous mangeons, nous regardons un film. J’essaye de m’apaiser. La paix ! Un enfant rit, sa mère le rabroue. Aimerais-je avoir un enfant ? Oui, mais comment lui expliquer ce monde ? Il grandirait à la campagne ou sur une île, loin du bruit de la cité. Mais il n’y a pas d’opéra dans ces endroits. Il faudrait changer tous les codes, amener l’opéra hors de la ville — et un peu de gaieté dans mes pensées.

Et si je ne réussissais plus jamais ces trilles, ces gammes, ces appogiatures parfaits ? Combien d’heures à répéter, combien d’années passées à développer une technique vocale irréprochable ? Que dirait Giacomo, à qui je dois mes premiers engagements ? Convaincu de mon talent, il m’appelait déjà « La Vassilika ». Mon dieu, s’il m’entendait… heureusement qu’il est mort… al tempo !

Joie, bonheur, je vous convoque ! J’ai tellement envie d’être bien, ce soir. Le ciel est paisible, pas comme Paris. La cité transforme l’humain en désespoir. Les coins des villes sont peuplés de pauvres gens. Étaient-ils moins seuls avant ? Laissait-on les hommes crever dans la rue ? Non, on se serrait les coudes. Il y avait du travail dans chaque village, une place pour tout le monde. Peut-être un fou errait-il en public, dans son délire vineux. Un itinérant, un homme de Dionysos qui représentait le chaos et canalisait les forces pulsionnelles. Aujourd’hui, on apprend les valeurs du chacun pour soi : la solitude est totale, partout, normale. Bon. Dormir, voilà ce que je dois faire. Dormir, c’est bien.

On atterrit enfin à Bangkok. Après les formalités consulaires, mon prénom retentit dans le hall des arrivées. Elle l’a fait ! Lalie est là, avec son sourire du Brésil aux lèvres. On se jette dans les bras l’une de l’autre. Elle m’examine : « Toujours aussi chic ! T’as oublié ta destination ? » Je la rassure, je n’ai emmené qu’une tenue normale. Pour le reste j’ai suivi ses recommandations : des vêtements et accessoires de backpackers que j’ai acheté Au vieux campeur. D’un commun accord on embarque à bord d’un petit avion qui nous emmène à Chiang Mai. On a envie rendre hommage à la vie dans le calme. Une énorme tête de roi couronne notre transfert.

Lalie est une amie d’enfance, complice d’une époque où il n’y avait pas de portable ni d’internet. Les trottoirs et les jardins de la ville constituaient nos terrains de jeu. Son père m’apprenait des chansons brésiliennes en grattant sa guitare. Carlos a été le premier à m’insuffler l’idée de prendre des cours. Il avait décelé quelque chose dans ma voix. Uma voz de ouro ! s’exclamait-il.

— Et cette voix, toujours merdique ? demande Lalie tout en étudiant notre guide à la recherche d’une auberge pour la nuit.

Comme je tarde à répondre, elle ajoute :

— Ok. On ne va pas te mettre la pression, d’accord ? On est en vacances, on va se redonner la pêche ensemble. D’ailleurs merci. Sans toi, j’aurais sûrement tout gâché.

Devenue journaliste, Lalie a quitté Paris pour jouer les redresseuses de torts au Brésil où elle a dû revoir sa copie. Ça lui pèse, mais elle ne s’étend pas sur la question. Comme moi, elle a du mal à décrocher. Comme moi, elle a besoin de quelque chose de reposant, de l’ordre de la communion silencieuse. On part à la recherche d’un nouveau paradigme, comme elle dit, toutes voiles dehors.

Quand on arrive à Chiang Mai, ça sent la tempête. J’aspire une longue bouffée d’air lourd dans la chaleur moite de la fin d’après-midi. Le nez collé à la vitre d’un taxi, de Rio à Tel Aviv, j’ai toujours aimé être prise au piège d’un paysage inconnu, surtout que mars est un bon mois pour voyager, avril aussi, car la météo est clémente et les touristes encore à venir. La tempête tropicale éclate comme pour me contredire au-dessus de l’auberge. Quelques minutes après, le vent emporte tout ce qui n’est pas fixé du sol ! Des rafales déciment le feuillage des pauvres palmiers dont je me sens solidaire : bien qu’à l’abri et en sécurité, mes atouts m’ont été arrachés par une force plus grande que moi. Je me sens seule et ballotée par les événements. Désolée, la gérante nous propose sa plus grande chambre. On se couche dans un lit king size, sous un roulement de tambours ponctué de violents coups de tonnerre ; un bon bruit pour ne pas réfléchir. Lalie s’endort presque aussitôt. On s’habitue aux orages là-bas, au Brésil.

Le lendemain, un soleil radieux nous fait oublier la guérilla céleste de la nuit. La suite, on va l’improviser et vivre au jour le jour. On profite d’un somptueux petit-déjeuner avant d’enfourcher des vélos et rouler vers la ville en s’efforçant de garder notre gauche. Au premier croisement on doit tourner à droite, mais, déconcertée, je m’arrête au milieu du carrefour. Quelqu’un klaxonne, Lalie se retourne, vacille et tombe dans le fossé du bas-côté. J’entends son rire avant de la voir se relever et entreprendre de lisser son pantalon maculé de boue : « Les congés c’est comme les crêpes, c’est bon mais ça commence toujours par un raté ». On se remet en selle et en route, déambulant au hasard des rues étroites aux temples bouddhistes, recueillies quand il faut l’être devant les statues et les bonzes en cire, jusqu’au moment où je pousse un cri en m’apercevant qu’un robinet de sang s’est ouvert dans mes cloisons nasales. Seigneur ! Tout ceci est dégoûtant. Lalie joue les infirmières, m’allonge et me propose de me rafraichir. De fins rubans colorés serpentent dans les arbres.

*

Des ventilateurs accrochés au plafond du bus tournent à plein régime. Il ne va pas jusqu’à Mae Salong, il nous dépose à Thaton, au bord de la rivière Kok. Un autre bus nous laisse à un croisement au milieu des montagnes du Nord. On attend, assises sur nos sacs jusqu’au soir, que quelqu’un nous prenne en stop. Des militaires qui contrôlent la frontière birmane nous offrent à boire et tentent de nous communiquer une information qu’on ne comprend pas. Du coup, ils arrêtent une jeep et invitent le conducteur à nous déposer à Mae Salong et ce dernier refuse l’argent qu’on lui propose pour lui imposer ce service. On roule pendant une demi-heure dans la montagne bucolique. Lalie griffonne quelques notes, j’en saisis les derniers mots du coin de l’oeil : « Le roi a disparu des affiches. »

Quelques vieillards efflanqués fument l’opium au bord de la route, accroupis près de l’école du village chinois. Ils ne nous voient pas lorsque nous passons devant eux avec notre barda. On s’arrête dans une auberge sommaire où je dois me débrouiller pour me laver avec un filet d’eau. Ah, ma belle salle de bain ! Tu me manques déjà. Puis je m’étends de tout mon long sur l’un des six couchages de la chambre, prête à mériter mon sommeil. Lalie sourit. Elle est en train de lire l’Odyssée d’Homère et déclare qu’elle est convertie aux dieux grecs et toute vouée à Athéna.

— Tu lis ça ? Je connais cette double épopée. Je la trouve d’une beauté renversante malgré l'aspect un peu militaire de la poésie. En revanche, ni les déesses ni les femmes ne brillent dans l’histoire : des intrigantes ou des poules pondeuses à la maison.

— Pas que ! rétorque Lalie. La fidèle et pugnace Pénélope attend vingt ans le retour d’Ulysse ! Dans l’Iliade, on sacrifie Iphigénie aux dieux pour que tout se passe bien chez les Grecs, ainsi son père, Agamemnon, est assassiné à son retour de la guerre de Troie par sa femme, Clytemnestre ! D’ailleurs chez les Troyens, la fameuse Cassandre a le don de prédire l’avenir et personne ne l’écoute…

Je songe, perplexe, à ce don de divination. Et si Cassandre représentait notre propre surdité à nos facultés ? Ne réagit-on pas à nos intuitions en les mettant de côté ? Un joli thème d’opéra.

Lalie reprend :

— En tout cas, c’est bien pratique d’avoir un dieu ou n’importe quel gros pouvoir pour tuer en son nom… ça me rappelle les Indiens et les petits paysans du Brésil, ces gens sans terres et sans droits que les puissants assassinent comme on abat nos arbres, sans relâche…

— Mais… quel rapport ?

— Aucun, bien sûr. C’est juste que la barbarie, contrairement à ce chef d’œuvre antique, ça n’a rien de poétique… Là, revenant de l’île des morts, Ulysse se fait attacher au mât de son bateau pour écouter le chant des sirènes. Le chant fatal… C’est d’une si violente beauté…

Ah, la cruelle ! À qui le dit-elle ? Sans ma voix chantée, j’ai l’impression de n’exister qu’en partie. Qu’aurait fait Sarah Bernhardt dans une telle situation ? À mon avis, elle se serait mise au lit : demain est un autre jour.

*

Au petit matin, on gravit plusieurs centaines de marches pour atteindre le temple Wat Santikhiri. La végétation, voluptueuse et fleurie, invite à la détente contemplative. J’essaye de jouer le jeu, mais pas plus qu’à Chiang Mai je ne ressens la force du recueillement. Pourtant l’endroit est idéal pour méditer : collines verdoyantes avec, çà et là, des petites maisons, des lanternes, des autels pour les offrandes. Par endroits, le sol s’élève et ondule au-dessus de l’horizon dans des formations karstiques féériques. Le problème, c’est que je suis un humain qui dérape. Je vis dans un monde loin des contingences terrestres, dans mon art. Tout le reste m’indiffère : les œufs roses exposés au marché, les jardins de la reine mère infestés de touristes, le soleil orange qui décline dans le ciel cendré… J’observe tout cela à une certaine distance, et pire, je m’agace que ce couple de hippies avec qui Lalie discute (depuis combien de temps ?) arrive à trouver ce coucher du soleil poétique. Je n’y décèle que formes utilitaires, seule la création est belle… à moins que dieu soit un artiste ?

Les hippies nous proposent de les suivre à Chiang Rai, en descendant la rivière Kok. Je me vois donner mon accord, mais incapable de m’intéresser à l’expédition, tassée dans un bus d’écolières qui nous ramène à Thaton, je commence à ressentir des sentiments d’étrangetés : tout me paraît nouveau et inexplicable, sans rapport avec moi. Le niveau de la rivière est plutôt bas : notre long-boat s’enlise à plusieurs reprises dans le sable et il nous faut descendre pour dégager le moteur. Des gamins se baignent nus, immergés comme moi dans un brouillard de plus en plus dense.

*

Je dois faire un effort pour rester consciente de la situation : je suis devant un jardin à Chiang Rai où des femmes font du fitness. Les hippies sont motivés pour partir à la découverte du pays avec un vrai guide. Ils sont excités parce que ce dernier achète des vrais ananas et des vraies mangues, chacun de ses gestes est ponctué d’un awesome ou amazing. Ce que je vis existe-t-il vraiment ? Peu après, on se lance dans une randonnée dans les collines, au milieu des plantations de thé. Après s’être embourbés pendant deux heures dans d’immenses bananeraies, on s’arrête à un village lisu : une ethnie montagnarde où les habitants, complices, nous offrent le déjeuner. Je ne sais pas combien de temps dure tout ceci. S’ensuit un sentier qui chemine vers une vraie cascade.

Soudain, Lalie s’effondre, secouée de spasmes. Les hippies s’agitent autour d’elle, le guide applique du baume du tigre sur son ventre et court chercher la voiture. Une femme qui brodait là essaye de la détendre en lui massant le cou et le dos, mais rien n’y fait. Je me rue sur elle :

« Hé ! Qu’est-ce qu’il t’arrive ? »

Je ne peux en dire plus, mon cœur vient de se catapulter dans ma gorge. Sa tête remue d’avant en arrière, yeux exorbités, bouche crispée.

Al tempo, al tempo, al tempo !

Garder son calme, respirer, la rassurer :

« Tout va bien, ok ? Revoilà le guide », articulai-je à Lalie dans mes bras.

Il nous conduit dans un magasin-relai-restaurant où il trouve un remède pour Lalie à l’agonie : du charbon au piment et au gingembre. Il faut qu’elle en croque plusieurs avant de les avaler. Elle s’exécute aussi vite qu’elle le peut. La sueur et les larmes perlent sur son visage devenu écarlate.

D’ordinaire je dois éviter les épices mais je suis trop intriguée pour ne pas manger l’un de ces cailloux. Ils ont le goût d’une terre piquante. Dix minutes après, affalée sur une marche d’escalier, Lalie retrouve son sourire : c’est fini.

Après avoir congédié le guide et les hippies, j’emmène ma rescapée dans une piscine thermale dont j’avais remarqué le panneau en venant. Lalie s’ébat un instant dans l’eau du bassin tiède avant de me regarder bien en face, l’air satisfait. Je m’en étonne :

— Qu’est-ce que tu m’as fait là, au juste ?

— Je ne sais pas, dit-elle en se pinçant les lèvres. Ça ne m’était jamais arrivé avant. Je crois que j’ai mal digéré quelque chose…

Elle fronce les sourcils et m’oppose ses doigts de pieds écartés.

— Quoi donc ?

— Ton absence, évidemment. Quoi d’autre ? J’espère que tu ressens quelque chose, à présent que tu es de retour parmi nous ?

Je ne pense pas avoir pu cacher mon étonnement. Avait-elle vraiment osé faire ceci ?

— Comment… Tu veux dire que tu l’as fait exprès ? Tu jouais la comédie ?

— Parfaitement, madame la diva ! lance-t-elle. Et tu peux laisser là tes deux grands yeux ronds, car tu apprendras que je me suis éclatée ! Tu aurais vu ta tête, quand tu t’es mise à flipper… à mourir de rire ! On aurait dit que tu débarquais de la lune ! Ah, ça n’a pas été facile de rester concentrée, tu peux me croire…

— Mais tu es folle ! Tu te rends compte de la pression qu’on a subie ?

— Ah non, ne fais pas semblant de te soucier des autres. Tu réalises que j’ai mangé des trucs dégueu pour te ramener à la réalité ? Je suis peut-être folle, mais toi, ces derniers jours tu as été… un manque à être, voilà ! Alors maintenant, soit tu rentres et on se sépare, soit tu restes à mes côtés, mais je veux que tu sois entièrement là. Tu vas me faire le plaisir d’arrêter de jouer les bourgeoises romantiques et regarder un peu ce qui se trame autour de nous. C’est clair ? C’est ton voyage, c’est ta mission, assène-t-elle.

Pour être clair, c’est limpide. Oui, je me foutais de tout sans même le cacher. Mais elle se trompait sur la raison profonde de mes absences. Je peine à me reconnaître. Je ne ressens que des choses anormales face à des situations normales. Je me trouve hors de moi-même : j’étais incarnée, je suis désincarnée. Pourquoi ce corps plutôt qu’un autre ? Cette époque, ce visage ?

Avant, je me passionnais pour un rien, j’avais cette force en moi, une soif de connaissance insatiable. Je tombais amoureuse comme la pluie tombe du ciel, c’était naturel et facile ; je menais ma vie sans grosse angoisse ni déchirure. Je passais volontiers des heures à travailler ma technique vocale qui enchantait mon public, que j’aimais en retour. Quand ai-je cessé d’être cette battante ? Je dois en faire quelque chose, ne jamais cesser de m’interroger.

— Tu as raison, avouai-je. Je suis vraiment déconnectée de mes émotions profondes, comme si on m’avait débranchée de la réalité. Je crois que je viens de vivre une expérience de dépersonnification ou de déréalisation…

Lalie lève un sourcil moqueur :

— Vraiment ?

— Je vais me reprendre tout de suite, ajoutai-je en m’ébrouant.

À peine sortie du bassin, une longue aiguille me transperce le pied et les tripes. Génial, côté sensations, je suis déjà servie ! Lalie tente m’extraire la coupable avec les moyens du bord. Des gens offrent leur aide ; elle leur explique que je mérite ce qui m’arrive. Elle va finir par me rendre chèvre.

*

Un vent chaud et humide souffle sur la région des trois frontières, dite du « triangle d’or ». Nous suivons le fleuve en scooter. Je conduis à la manière locale, que je ne trouve pas très « bouddhiste », sauf pour l’idée où mourir ce n’est pas grave, en définitive, puisqu’on est réincarné après. En face, la Birmanie, le Laos. Quand je roule je me sens moi-même, plus spontanée ; la liberté me soulève et chasse la peur de l’imprévu, de l’avenir et du vide. Lors d’une pause, je grignote des brochettes et des petites bananes sucrées, debout face au Mékong.

Une impression d’avoir trouvé la paix intérieure me saisit et m’abandonne presqu’aussitôt. Je me souviens de ce moment, quelques mois plus tôt, où, pensant que j’allais m’étrangler sous l’effet d’une émotion dévastatrice, barrage qui retient un flot trop violent ou trop longtemps contenu, j’ai failli quitter la scène en pleine représentation sous l’œil effaré de Nabucco, dans les jardins suspendus de Babylone. Le public a frémi quand j’ai écorché le morceau. Remonterai-je un jour sur les planches ? Retourne, peuple d’Israël, construire un nouveau temple. Je ferme les yeux. Non, je ne penserai plus à tout ça, même si penser à ne pas y penser m’y fait penser. Derrière moi, Lalie remue au bord de la route pour que quelqu’un vienne l’aider à redémarrer son scooter à l’aide du kick.

*

Une nuit à Bangkok. La ville nous a englouties dans un tourbillon surpeuplé et pollué. Je me suis perdue des heures dans la foule du marché chinois avant d’arriver au Wat Pho, dressé dans la brume. Petits arbres poseurs et statuettes fanfaronnes faisaient la cour au Bouddha géant. La nuit a jailli dans le vacarme d’une couleur violacée. Lalie prend des nouvelles du monde, tâte le terrain et discute avec des touristes en enchaînant les Singha beers. Moi, j’essaye d’émettre quelques notes qui restent bloquées dans ma poitrine. Je pense à Giacomo. Il était à la fois mon maître et un père de substitution… Je n’ai pas envie de voir la plage où il a disparu. Il y a un spectacle ou une douleur que je ne veux pas donner. Quelle est cette indécence qui me chavire ? Faut-il se rendre à Khao Lak ? à Patong ? Tout a été reconstruit : les traces du drame ont été effacées. Il paraît que seuls les touristes vont encore commémorer leurs morts. Giacomo a disparu, il vit dans ma tête. Les leurs, les Thaïs n’en parlent plus, ils préfèrent aller de l’avant.

La femme qui me masse les pieds me demande si ça va. On discute un moment en anglais. Il paraît qu’il existe un endroit dans l’ouest où vivent des éléphants avec leur famille d’humains. Ils réagissent à la voix d’un petit mahout, enfant qui donne des ordres simples en thaï : ils nous mènent à un lac orné de collines délicatement ciselées, jouent à s’envoyer des jets ou à plonger, puis tout le monde se retrouve autour de coupes de bananiers, cannes à sucre et ananas en chantant.

Lalie ne veut pas entendre parler d’exploitation d’animaux, pour elle c’est la torture assurée, aussi je lui suggère de s’en tenir à aller voir la mer. Elle écoute à peine, en rage parce que le Brésil a encore sacrifié un morceau d’Amazonie aussi grand que la Suisse à une compagnie minière étrangère ; mais pas moyen d’avoir une connexion internet digne de ce nom pour vérifier l’info. Rattrapée à son tour par je ne sais quel fatum, elle passera la soirée à chercher du wifi dans tout le quartier pour y glaner d’autres détails.

*

— Fernando m’a écrit, dit Lalie en griffonnant des notes sur ses lectures.

— Qui ça ?

L’avion pour Phuket tangue dans les nuages. Une secousse me rapproche d’elle.

— Fernando, mon rédac-chef. Il dit que j’ai dépassé les bornes en prenant un congé trop long. Il ignore que je voulais tout plaquer la veille de mon départ.

J’ai une pensée pour Agnès interrompue par un trou d’air. Avant, quand je rêvais à la mort, c’était toujours dans l’habitacle de l’avion où j’avais confiné mon corps et ma vie. Là, je reste zen, comme si cet avion n’était qu’un décor. Ce voyage produit tout de même quelques résultats.

— C’est quoi ? Un genre de contremaître ?

— En quelques sortes. Depuis qu’il est passé directeur de la publication, il se sent pousser des couilles.

— J’espère que tu n’auras pas trop d’ennuis… tu ne regrettes pas d’être venue ?

— Au contraire, tu plaisantes. Et puis, s’il continue à me prendre pour son esclave, c’est moi qui vais les lui créer, les ennuis.

— Oui. On les emmerde, tous ces gros cons.

Elle me regarde, accent circonflexe sur le front. Eh oui, je vole, je migre, je mute vers la nouvelle Tamara. Finies les bonnes manières ! Cette virée me transforme. Moi aussi je me sens pousser des ailes, pourvu qu’elles ne me lâchent pas en plein vol.

Lalie se perd dans ses rêveries et finit par s’endormir. Je retire doucement le livre ouvert entre ses mains : L’homme qui voulait être heureux, Laurent Gounelle. Je crois qu’elle veut l’interviewer et discuter d’une future traduction portugaise. Une phrase soulignée se détache de la page : « Suivre sa voix afin de pouvoir ensuite se réaliser pleinement, c’est parfois comme de gravir une montagne : tant qu’on ne l’a pas fait, on ignore que les efforts que cela exige accentue la satisfaction que l’on ressent à l’arrivée. Plus les efforts sont grands, plus intense sera le bonheur, et plus longtemps il restera gravé en nous. »

— Attention avec ça, tu pourrais le prendre au premier degré, fait-elle sans ouvrir les yeux tandis qu’on se prépare à atterrir.

*

Les îles Similian, réserve naturelle où l’homme n’a pas encore tout saccagé, voilà l’endroit qu’elle a choisi pour lâcher prise en communion avec la nature. C’est la Thaïlande rêvée : des plages de sable d’un blanc immaculé, une mer maternelle, terre et ciel teintés d’une panoplie de couleurs chatoyantes. Un paysage de conte de fée, de cinéma, de paradis, que seuls les cris des touristes chinois, russes, européens et australiens viennent gâcher. Après leur départ, c’est le calme absolu. On dort à la belle étoile, malgré la présence de serpents. Comme dans l’avion, je suis détachée de la possibilité de la mort.

Dans le silence de notre retraite, j’essaye d’entendre la parole. Je ne recueille que celle de Lalie qui soupire et s’ennuie : elle ne veut pas se laisser bercer, elle préfère retourner se fracasser dans la « civilisation » qu’elle abhorre. D’après elle, tous les gouvernements devraient s’entendre pour dire aux humains d’arrêter de faire des enfants, interdire le plastique, protéger d’urgence les espèces vivant encore en anthropocène, car la situation des ressources planétaires est irréversible : nous allons droit à notre perte. Cette fille est vraiment cinglée. Elle allume une lampe torche, rouvre le guide et annonce que c’est à mon tour de choisir notre prochaine étape. J’hésite. La baie nommée Phang Nga, le lac Khao Sok, l’île de Koh Samui ? Je ferme les yeux et abats un doigt au hasard sur la carte.

Il est un sentiment étrange chez moi qui consiste à être déçue de ne pas trouver ce que je ne sais quoi chercher ou de marcher sans but, sentiment décuplé en accostant à Kho Phi Phi. Peut-on vraiment se promener si tranquilles sur les lieux d’un drame ? Les gens reviennent, c’est la nature humaine. Il n’y a rien à pardonner, il n’y a qu’à oublier. Il n’y a rien à prévoir, il n’y a qu’à subir. J’ai toujours su, au fond de moi, que la vie n’avait aucun sens. Ça m’embête. J’aurais aimé qu’on m’explique chaque contingence, chaque hasard gouvernant nos existences.

La vie a repris le dessus, une vie pas si splendide, comparée à une mort dans un tsunami. Les prix perchés, les touristes éméchés, les allers et retours incessants des long-boat entre les hôtels de luxe avec leur bruit de vieille tondeuse à gazon… Je sirote un cocktail, désœuvrée sur la plage de rêve et Lalie apprend à faire tourner des bolas enflammées. On tente de s’amuser mais une impatience nous bouscule. Des Thaïs nous draguent à l’occidentale, à savoir de manière grotesque ou brutale en s’offusquant ensuite de nos refus.

Elle ricane : « ils sont mondialisés : si tu veux les faire fuir, dis-leur que tu les aimes… ça sera trop rapide pour eux ! »

Pour ma part les hommes, surtout quand ils sont agréables à regarder, me déçoivent dès lors qu’ils s’expriment. Ceux dont la concupiscence ressemble à de la cupidité me donnent envie de m’éjecter de mon siège, direction l’espace, où il n’y a pas d’air ni de son.

Je me rends à l’évidence : tout ça ne suffit pas, il manque quelque chose. Je convoque Lalie d’un regard. Elle lâche ses bolas et vient s’assoir lourdement à mes côtés. Elle attendait ce moment, sa tête oscille de droite à gauche, ses mains frottent ses cuisses. Traduction : elle aussi a un souci. Je lui demande lequel, elle répond qu’elle voudrait retourner à Phuket pour partir aux Philippines mais refuse d’en dire plus. Je cherche spontanément à la faire changer d’avis, en vain. Je connais cet air préoccupé : elle est sur une affaire, et, fidèle à elle-même, ne lâchera rien. Je sens que je ne dois pas la suivre mais que je ne suis pas prête pour rentrer à Paris. Je me résigne donc à continuer ma route vers l’Indonésie (pourquoi ?) avec une autre bonne vieille amie : la solitude.

On se quitte à Krabi. Comme après chaque décision, le temps a pris du poids, de la consistance. Les mots sont devenus précieux. Lalie revêt son habit de justicière. Elle dit que pour les gens comme nous, c’est normal de ne pas se sentir bien sous les cocotiers. On est heureux quand on réalise ce pour quoi on est fait, la mer n’y peut rien. C’est ainsi, le bonheur est conditionnel. Emportée par je ne sais quel impérieux dessein, elle disserte sur l’impact qu’ont sur nous les éléments perturbateurs obstacles à nos désirs profonds et sur la nécessité de prendre le contrôle, résister à la tyrannie des puissances dominatrices. Elle va prendre les choses en main, parce qu’elle ne veut plus s’autocensurer, quels que soient les risques. De quoi parle-t-elle ? Je n’en saurai pas plus.

Elle ajoute que c’est pareil pour moi. Mon truc c’est le chant, et si le bonheur a pris la tangente, il reviendra par ce biais. Je suis dépositaire de quelque chose qui ne m’appartient plus, mais c’est dans mon corps et c’est là que je dois l’accueillir. Qu’est-ce qu’il me cache, à la fin ? Un mot d’ordre : la reconquête. Je ne suis pas ce petit bouquet de nerfs toujours prêt s’envoler au moindre coup de vent, je dois m’enraciner. Le soleil brûle, les cocotiers fouettent le ciel et je vacille, prête à me perdre une fois de plus. Ah, quelle plénitude de souffrance ! Et si elle avait raison, si j’étais mon propre bourreau ? Mes pensées néfastes n’empêchent-elles pas mon retour à la normale ? Al tempo !

Lalie me serre contre son cœur : « Bon courage Tamara. Tu es sur la bonne voie. Je cours retrouver la mienne. » Elle s’éloigne, le mirage se referme sur elle.

*

Je vole au-dessus de la Malaisie. Pendant un instant, je ne sais plus du tout ce que je fais là. Quelle est ma mission ? La dernière fois, il y a quoi, quatre ans, j’atterrissais à Singapour, conquérante, Giacomo m’offrait son bras pour entrer au Lyric opera. Il vivait en Asie depuis plus d’un an. Vu qu’en France il avait toujours été du genre malheureux et instable, j’étais curieuse de voir quels changements cette retraite avait opérés en lui. Il était content de me voir. Et moi ? Le métro, immaculé comme l’aéroport et presque tout le reste du centre-ville, m’avait donné l’impression d’entrer dans un centre de recherche. J’étais un peu surprise au contact de cette civilisation perfectisée. Maintenant que je suis aussi sale que mon sac-à-dos, que mes vêtements et mes chaussures sont souillés de boue séchée, comment ces gens me regarderaient-ils ?

Je ne restais que trois jours, visitai le musée des civilisations asiatiques et les quartiers ethniques. Giacomo m’avait divertie le temps d’une ou deux soirées : restaurant branché à Raffles Bay, club huppé dans les hauteurs de Marina Bay. Je me sentais à la fois proche et loin de lui. Il s’était mis à fumer et à boire de l’alcool ; à l’évidence, il frimait trop pour aller bien. Il m’avait reproché quelque chose sur ma façon de chanter en public, comme quoi je ne donnais pas assez de moi, je ne sais plus. C’était ridicule. Et lui, qu’avait-il à donner aux jeunes filles asiatiques ? Après ça, j’ai joué les somnambules au 36e étage de l’hôtel où la climatisation tournait à plein régime. Puis, les pieds dans une piscine, je lui avais téléphoné pour lui annoncer ma décision d’arrêter de le voir : tout cela n’était guère recommandé pour mes cordes vocales.

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