Chapitre V - partie 2

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Il s’arrête dans un bar populaire. La fréquentation n’est plus celle qu’il a connue. Exit les polonais et les italiens dont il se souvient. Il reconnaît les algériens, des turcs, des yougoslaves.

Un bar d’habitués, c’est d’abord un endroit peu accueillant. Pas besoin de nouvelle pièce rapportée, surtout si elle n’est pas apportée, si elle vient de nulle part. Il faut d’abord se faire connaître, se renifler. Ecouter, observer. Ne pas être pris à partie. Puis vient le temps de prendre un petit risque, de tenter une remarque judicieuse ou utile, avec tact. Sans trop ramener sa fraise. Sans faire le mariole. Oui, être utile, voire serviable, mais sans servilité.

Bertrand sait faire, il sait parler à tout le monde, du haut en bas de l’échelle sociale. Il est un peu rouillé. Il n’a pas fréquenté de troquet depuis longtemps, mais il s’est toujours senti à l’aise au comptoir, capable de tisser les lieux communs, de créer un style.

Il s’assoit à une table pas trop retirée mais pas trop en vue. Il prend Le Progrès au comptoir, compile les nouvelles nationales puis locales, le sport, le temps. Feuille de chou que l’on aime, lui rappelle l’Est Républicain de son enfance. Les conversations ne sont pas en plein swing, c’est le ventre mou du matin, le patron est affairé, il faut préparer le midi, les coups de fil, les livreurs. Il s’attarde un peu plus sur le contenu du canard.

Il désire un peu de fraternité. Il ne peut pas penser à ce qu’il a fait. Il sait qu’il ne fera pas demi-tour, c’est tout. Il médite sur sa condition actuelle, faite d’un certain dénuement et de secret. Il ne peut plus se prévaloir de rien. L’argent, il ne peut pas en parler, et le flingue, n’en parlons pas. Le passé… il lui reste des souvenirs à trier. Et une bagnole.

Le patron vient le voir

« Vous êtes de passage dans le coin ?

- Ouais, plus ou moins.

- On se connaît tous ici.

- Je connais ce genre de quartier.

- Genre ?

- Genre l’est, la Lorraine.

- Et ?

- Eh ben c’était bien.

- Connais pas...

- On est surtout connu pour un fort taux de chômage et pour avoir exporté un italien, le petit Michel.

- ?

- Platini...

- Pas mal, rigole le patron qui ne s’y attendais pas. Qu’est-ce que je vous sers ?

- Café-croissant. »

Il boite un peu le patron. Il prépare l’express et le croissant dans son petit panier en plastique. Il n’y a pas de serviette en papier sous le croissant, pas le genre de la maison, on est pas sur les Champs ici.

« Un petit italien qui a fait son chemin, non ? Par ici il n’a pas toujours eu bonne presse, surtout quand il était à Saint-Étienne. Le vert c’est pas notre couleur préférée.

- C’est plus trop à la mode, le vert.

- Non, c’est sûr. On le préférait en bleu, Platoche.

- Pour les coups francs.

- Ouais, une belle génération. On les regrette. Enfin on verra bien ce qu’ils vont donner les nouveaux cette année pour la coupe du monde. »

Il lui plaît bien, le patron. C’est un doux, ça se sent. Bertrand se dit qu’il va déjeuner là, pour voir. Et aussi parce qu’il n’a pas d’autre endroit où aller. Mais d’ici-là il va falloir s’occuper. Un bon bouquin ferait bien l’affaire pour faire passer le temps. Les journaux locaux manquent un peu de conversation.

Il roule jusqu’au bas de la colline. Il suit les panneaux « Centre » puis « Bellecour », le seul nom qu’il connaît. A deux pas il tombe sur une librairie d’occasion. Il a toujours aimé les livres qui ont vécu.

Il retrouve la littérature un peu là où il l’avait laissée, dans les listes de lecture de lycée et de prépa. Les vieilles gloires françaises des XIXe et XXe siècles. De Balzac à Sartre. Les heures passées le nez plongé dans ces pages ! Il avait beaucoup renâclé mais finalement adoré. Mais depuis ce temps-là, il s’était contenté de quelques bouquins lauréats de prix littéraires, autant pour le plaisir que pour alimenter la conversation en société.

Il est intrigué par un titre sur la tranche : « Les possédés ». Peut-être se sent-il possédé lui-même ? Il a fait tous ces kilomètres sans savoir ce qui l’avait pris. Il est incapable de le dire, il avait eu la certitude que ça ne pouvait pas continuer plus longtemps.

Il saisit l’édition de poche et la paie sans même lire la quatrième de couv’. On verra bien. Depuis un banc de la place Bellecour, il contemple le vide militaire qui tient lieu de paysage. Il ouvre le bouquin, laisse filer les pages de la préface d’une pression du pouce. Il ne faut pas lire les préfaces, ou alors il ne faut lire que ça. C’est bon pour prendre les opinions d’un autre quand on n’a pas le temps ou le courage d’avoir les siennes.

Il trouve les premières pages drôles, ironiques, même si le style verbeux et sautillant le déroute un peu. Et ces noms russes à rallonge ajoutent une note presque exotique. Bertrand a toujours aimé les slaves. Bonjour Stepan Trofimovitch ! Il semble que Fiodor Mikhaïlovitch ne te porte pas vraiment dans son coeur.

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