Chapitre V - partie 1

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Saturé de la nuit, en proie au mal de tête, Bertrand cherche un café pour délivrer son esprit de ce mauvais brouillard. Les rues alentour longent de petits pavillons flanqués de jardins faméliques. Il ne pousse là que des essences communes, des bégonias, des glaïeuls, quelques haies de troènes et des géraniums aux fenêtres.

Les mêmes qui décoraient les pavillons des cités ouvrières de son enfance, avec ces jardinets corsetés de ciment ou de gravier blanc, où l’agrément n’existait pas. Allez courir entre des parterres de fleurs interdits, où toute incartade amenait le drame ! Aucune liberté dans ces enclaves, sauf celle qu’il prenait dans les interstices de la surveillance, au culot et au prix d’un mensonge éhonté. Depuis ce temps-là, la liberté a toujours un parfum de tromper.

Dans sa famille, il fallait se surveiller en permanence. Avec la honte de ce que l’on est, la honte des ouvriers, ceux de droite au fond, accrochés à l’ascenseur social et au rêve petit-bourgeois. Bertrand n’avait pas tardé à s’évader de ce carcan trop étroit pour sa curiosité et son amour des rapports humains.

Par delà la honte, une multitude de gens célébrait l’affirmation de la condition ouvrière, une fierté de faire ce qu’il fallait pour équiper le pays, d’appartenir à une communauté. Pour eux la prééminence morale de la classe ouvrière ne faisait pas de doute. Ils ne participaient pas à l’exploitation de l’homme par l’homme. Ils résistaient à un système qui tentait de les broyer, par la force de leur capacité à s’opposer, à gagner du terrain, et à vaincre ultimement la bête, vers un paradis socialiste multiforme.

Et même si on était vulgaire, que l’on buvait trop, que l’on braillait comme pas permis, que l’on s’agitait au bord de l’émeute au stade, que l’on battait parfois femmes et enfants, il n’y avait pas de naufrage moral, car il fallait comprendre que l’immoralité du système expliquait beaucoup de ces infortunes. Bien sûr il y avait des bornes à ne pas dépasser, au-delà desquelles on était justiciable de ces actes vis-à-vis de ses pairs, mais ça ne pouvait pas être vraiment pire que de vouloir passer du côté des patrons.

Bertrand avait fui les pavillons proprets pour ceux, plus accueillants et moins apprêtés, où se jouait cette célébration, principalement masculine il faut bien le dire, de la fraternité des travailleurs. Dès qu’il eu assez de culot et de ruse pour braver l’opprobre paternelle et les remontrances maternelles, il se mit à fréquenter les buvettes et les Bourses du Travail. Et la ferveur des matchs de foot, les gloires et les misères de l’AS Nancy lorraine.

Il était le petit génie de la bande. Le seul qui ait été admis au lycée. Aux yeux de tous il était naturellement d’un autre monde, mais ça n’était pas encore advenu. On l’appelait parfois « la tête », autant pour son jeu en hauteur au foot que pour ses performances intellectuelles. Et tous lui disaient « tu seras ingénieur des mines » avec un respect ambivalent. Un ingénieur, dans les mines de Lorraine, c’était presque un demi-dieu, une figure tant aimée que honnie, à qui l’on imputait aussi bien le montant des primes que les coups de grisou.

Puis vinrent le bac et les classes préparatoires, pendant lesquelles Bertrand interrompit sa vie sociale pour préparer les concours. Quand il eut intégré l’Ecole des mines de Nancy, le retour à la vie d’avant ne pouvait plus se faire, il n’était plus réellement accueilli en fils du pays. La donne avait changé, la crise économique s’était aggravée et il était clairement de l’autre côté de la barrière maintenant. Lui-même avait senti pâlir son sentiment d’appartenance au fil des ans. Il y avait d’autres communautés et d’autres ambitions.

Il était passé par d’autres jardins, aux plantes plus rares, aux arbres plus grands et à l’inspiration romantique, des jardins à l’anglaise.

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