Chapitre IV - partie 2

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Ce n’est pas la dernière femme à l’avoir abandonné. Sa mère vient de mourir. Cette vieille femme qui était encore sa seule famille, bien qu’il ne se parlent plus guère depuis des années. Seule la colère l’avait maintenue en vie jusque là, la vieille lionne. Si elle n’avait pas eu cette violence en elle, elle se serait suicidée bien avant. Mais Blanchard en avait tant souffert qu’il avait préféré s’éloigner. Le voici maintenant seul et totalement libre pour ainsi dire, alors que la retraite s’annonce.

Il sait qu’il fera durer au maximum, mais ce n’est plus qu’une affaire de quelques années. C’est toujours bon à prendre quand on est passionné par son métier. Et puis que lui reste-t-il après ?

Le voyageur devant a mis son clignotant sur la voie de droite. Il s’arrête de nouveau. Intéressant. Blanchard ralentit au maximum et s’engage sur l’aire avec le plus de distance possible. Le voyageur ne s’arrête pas à la pompe, il va directement au magasin.

Il en ressort après quelques achats que Blanchard ne peut pas voir. Il repart et se gare dans le coin le plus reculé, derrière un petit bosquet. C’est l’heure où le trafic est le plus clairsemé, le moment le plus calme de la nuit.

Blanchard laisse sa voiture à quelques distances et se rapproche à pied dans les fourrés paysagés. Il hume l’odeur d’herbe coupée en écoutant les grillons. Il remercie le voyageur pour cette escapade impromptue. De son point d’observation, il le voit s’affairer avec ce qu’il vient d’acheter. Après quelques instants, le faisceau caractéristique d’une lampe torche illumine l’intérieur de la BMW. Le voyageur se met à fouiller. Il n’aura pas attendu demain pour retrouver ce qu’il a perdu sous les sièges. Ce n’était pas si anodin que cela, finalement.

Accroupi sur le trottoir du côté conducteur, il cherche sous le siège, et trouve rapidement. Dans la lueur de la lampe, Blanchard distingue nettement la forme d’un pistolet automatique, un Beretta ou un Browning vu de loin, alors qu’il entend un hibou hululer au dessus de lui. C’était ça qu’il cherchait. Pourtant il le tient comme un homme qui voit une arme pour la première fois, avec une espèce de surprise et de révérence « c’est donc cette chose presque légère qui peut tuer si facilement ? ». Blanchard se souvient bien de cette expression sur le visage de toutes les nouvelles recrues à l’école de police. Le voyageur inspecte la tranche du flingue avec la torche, puis le remet sous le siège, comme s’il le replaçait là où il l’avait trouvé par hasard.

Il se met ensuite à moitié dans la voiture, comme pour prendre quelque chose dans la boîte à gants ou pour bricoler le branchement de l’autoradio, bien que Blanchard doute que ce soit cela. Impossible à déterminer. Mais c’est rapide et il se remet en route aussitôt, avec un peu plus d’entrain sur les gaz que précédemment à ce qu’il semble.

« Merde, il va me semer ce con » éructe Blanchard alors qu’il accourt vers sa bagnole. La Safrane démarre en faisant déraper les pneus avant dans un couinement déchirant. Il matraque le moteur avant de localiser les feux rectangulaires caractéristiques de la béhème à quelques centaines de mètres. Il s’approche un peu pour vérifier puis laisse un peu de mou pour ne pas se faire repérer.

Qu’est ce qu’il fabrique, ce voyageur ? Qu’est-ce qui le pousse en avant comme ça? Ce n’est pas un malfrat, Blanchard en est sûr, il en a côtoyé tellement. Il n’en a pas le style ni les codes. Il a quelque chose d’égaré et d’improvisé. C’est peut-être une fuite.

Blanchard se dit qu’il va le suivre comme ça le plus loin possible, au moins jusqu’à Lyon et peut-être au-delà, si sa destination est bine la côte. Mais il éprouve déjà de le besoin de se reposer, la journée a été longue. Il espère que le voyageur aussi est fatigué.

Ses yeux rougis par l’attention aperçoivent après quelques temps les premières sorties d’autoroute juste avant le tunnel de Fourvière. Le voyageur semble être arrivé à destination, au moins temporairement. Il sort du côté de la Duchère et se gare dans une rue isolée. Il incline le dossier de son siège et se cale pour s’endormir.

Blanchard n’est pas fâché d’en avoir fini. Il laisse rouler sa bagnole jusque vers la Saône et le quartier St Paul, où l’attendent son lit et son frigo, aussi vides l’un que l’autre. Mais à cette heure-ci, c’est exactement ce à quoi il aspire – le vide.

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