Chapitre IV - partie 1

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Le commissaire Blanchard s’éloigne de la BMW avec une impression d’inachevé. Ce gars-là ne lui est pas antipathique, au contraire, seulement son comportement a allumé les voyants qu’il ne faut pas dans son esprit de vieux flic. Par réflexe il note l’immatriculation, juste au cas où.

Peut-être que ça devient un effet permanent, de faire ça aux gens, quand on a servi dans la police depuis trop longtemps, de les faire penser en coupable, de les faire agir en coupable. Dans les enquêtes, il n’avait vu personne qui ne finisse par éveiller la curiosité professionnelle des flics. A croire que l’on a tous quelque chose à se reprocher.

Celui-là ne savait pas qu’il était policier au début de la conversation. Et si jamais il l’avait compris sans explication, c’est qu’il était dans un business peu recommandable. Néanmoins Blanchard penche pour une autre explication. Une brebis égarée, quelqu’un qui fuit le passé plus que la maréchaussée. Dans l’urgence de se défaire de l’intrus, ce voyageur esseulé n’avait pas manifesté de nervosité agressive, davantage une résignation. Et quand la profession de Blanchard avait été révélée, il avait même paru presque soulagé.

Depuis que sa femme est morte, Blanchard s’est lui-même de plus en plus décalé, dans ses horaires, dans ses rapports avec la réalité et en général avec le genre humain. Il dort moins, il parle moins et il croit de moins en moins les faux-semblants qui enrobent la plupart du temps les intentions réelles, et parfois inconscientes, de tout le monde. L’embarras mélangé à la désinvolture du voyageur le lui rend proche, il ne sait trop pourquoi. Peut-être parce que ça laisse la possibilité d’une sincérité.

Il reprend la route, et sur la rampe d’accès il voit la BMW du voyageur qui le précède. Il adopte la même accélération régulière et se cale à la même vitesse, en lui donnant du champ. Il a démarré une filature sans même s’en rendre compte, vieux réflexe. Environ cent-cinquante kilomètres à l’heure, c’est de toute façon la vitesse à laquelle il aurait roulé avec sa lourde Safrane.

Il aime la façon que le voyageur devant a de se couler entre les voies, dépassant les files de camions sans oublier de se rabattre dans les intervalles. Ça maintient éveillé, de piloter un minimum, de rompre la monotonie de ce long ruban de macadam. C’est comme cela que sa femme aimait qu’il conduise. Elle le complimentait toujours « ça me donne confiance, cette maîtrise, ta vigilance ».

Elle était plus jeune que lui. Arrivée de Yougoslavie dans les années soixante-dix, il l’avait rencontrée, fatalement, lors d’une enquête. Sa vie se résumait à ça à l’époque, après l’échec de son premier mariage, pour cette même raison. Il avait été atteint par son petit accent et, comment dire cela, une espèce de modestie joyeuse. Elle avait su l’aimer même dans ses absences, une nature très indépendante. Elle ne lui inspirait que douceur, et il l’admirait beaucoup pour sa ténacité face à l’adversité. Elle l’estimait en retour pour le soutien toujours égal qu’il lui apportait.

Elle lui avait fait découvrir son pays, la Yougoslavie, dont elle se sentait pleinement citoyenne. Ils y avaient beaucoup voyagé dans les courtes vacances qu’il prenait. Il avait aimé ses amis et son pays, jusqu’à parler un peu de serbo-croate. La fédéralisme de ces peuples était sa fierté à elle. Elle disait toujours « La France, tu vois, c’est une somme, c’est solide. La Yougoslavie, c’est fluide, c’est une harmonie. Tu comprendras quand tu verras Belgrade et Sarajevo. »

Elle était tombée malade en même temps que son pays. Le cancer nationaliste s’est répandu aussi vite que le crabe a dévoré son corps léger et fier. Elle est morte pendant le siège de Sarajevo, sans voir la paix fragile s’installer dans sa Bosnie natale. Blanchard avait vécu dans une indifférence forcenée jusqu’à la fin du conflit. Les accords de Dayton avaient marqué le début de son deuil et d’une dépression prolongée. Il n’avait pu recommencer à vivre que quelques mois plus tard. Encore aujourd’hui, quand il aperçoit Milosevic sur un journal ou à la télé, il est pris de tremblements.

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