Chapitre III - partie 3

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La jauge d’essence penche désespérément du côté vide. Bertrand se range sur une aire d’autoroute, décor irréel au milieu de la nuit, les reflets iridescents des hydrocarbures sur le goudron, les néons blafards, les couleur criardes et la solitude des âmes décalées. Il y a une déréliction qui s’attarde toujours dans un coin ou un autre, une pompe à air abandonnée, peut-être quelques pneus ou autres accessoires qui traînent. Les regards sont hagards, un peu fuyants.

Il remplit le réservoir. Il s’aperçoit que tout l’argent est étalé sur le siège passager. Il est embêté avec ses dix briques. Il répartit discrètement les billets dans les poches intérieures de son blouson en cuir. Ça lui fait des pectoraux ostensiblement artificiels. Il va payer. Le préposé lui fait de drôles d’yeux. Il craint peut-être qu’il soit armé avec ses renflements sous les bras. Il décoche un bifton de cinq-cents balles. Mon argent pense-t-il / inauguration. Il récupère des Delacroix, encore en circulation.

Il se gare un peu à l’écart pour planquer l’argent. Il cherche, boîte à gants, derrière la console, sous le siège. Il a juste le temps de voir ou de toucher une masse métallique – une arme ? Il est interrompu par un trois coups légers sur la vitre. Un homme, la soixantaine, qui lui demande s’il veut de l’aide.

Bertrand est tiré de son questionnement et son esprit ne sait pas s’il doit suivre un train de pensée ou l’autre.

« Je me doutais que j’allais vous surprendre. »

Bertrand le regarde comme s’il ne comprenait pas, le visage figé dans une réplique qui ne vient pas.

« Je veux dire vous surprendre en toquant sur la vitre...

- Ah… Oui… Je peux vous aider ?

- Non, ça c’est ma réplique. Vous avez besoin d’aide ?

- Soit, dit Bertrand qui se rembrunit car il sent qu’il va avoir du mal à s‘en débarrasser. Non, je cherche une petite babiole tombée sous le siège je pense.

- Sans lampe de poche ?. Je peux vous prêter la mienne.

- Non, ne vous dérangez pas, c’était juste un petit coup d’œil. Rien ne presse, je le ferai demain à la lumière du jour.

- Bizarre, j’avais l’impression que vous cherchiez avec insistance au contraire.

- Oui ? Euh, non… » dit-il en réprimant l’envie de se passer la main derrière la nuque. L’autre ne semble pas insister et se détourne en faisant mine de repartir. Il y a une langueur à la Peter Falk dans ce geste. Il s’interrompt, hésite, puis se retourne vers Bertrand. Décidément il a trop regardé Columbo ce type.

« Vous savez, j’ai eu une voiture comme ça. J’aimais beaucoup. Surtout le moteur, très souple et agréable à l’oreille. »

Bertrand veut qu’il déguerpisse mais se dit que brusquer les choses pourrait éveiller la curiosité. La conversation est déjà détournée sur la béhème. Et puis c’est tellement dans sa nature de laisser les choses se faire, de laisser parler les gens.

« Et pas encore trop d’électronique… Si d’aventure vous souhaitiez la vendre, contactez-moi. »

Le vieux lui laisse sa carte, au nom du commissaire Blanchard. Curieusement, cela rassure Bertrand, ce gars ne serait pas désarçonné à la vue d’un flingue ou d’un gros paquet de billets, même s’il faudrait alors s’expliquer.

« Ne vous inquiétez pas, je suis bientôt à la retraite.

- C’est rassurant, effectivement, s’amuse Bertrand avec un sourire. Ce n’est pas dans mes plans, mais sait-on jamais.

- Ça doit être plaisant de rouler par cette belle nuit. Vous allez sur la côte ?

- Euh, oui…

- Alors bonne route !

- Oui, vous aussi. »

Il ne peut que rester vague sur sa destination, lui-même ne sait pas. Il se sent plus attiré vers l’est, vers la montagne.

Bertrand met le fric dans la boite à gants. Il fonce jusqu’à la prochaine aire, achète une lampe-torche et continue l’investigation de la voiture, en faisant plus attention aux curieux potentiels . Il y a un automatique dans un étui, attaché sous le siège. On peut, en se contorsionnant un peu, atteindre le flingue en position de conduite. Dans un bosquet proche, la chouette lance un appel annonciateur.

Sur le côté gauche de la glissière de l’arme, on peut difficilement lire « Browning 9mm HP35 Inglis Canada » en majuscules. Browning 9mm, un nom qu’il a déjà entendu, une arme certainement répandue. Le pistolet est légèrement corrodé et pas mal usé, difficile de dire s’il fonctionne ou pas. Il décide de le laisser où il est. Si même l’ancien propriétaire l’avait oublié, il y a fort à parier qu’il peut encore y rester un moment sans être découvert.

Bertrand cache le gros de l’argent derrière la console centrale. Il reprend la route, cherche à s’épuiser. Il finit par sortir de l’autoroute à Lyon, avant le tunnel de Fourvière. Il se gare et s’endort dans une petite rue.

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