Chapitre III - partie 2

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La discussion avec Mladenovic s’engagea sur des banalités économiques. Ce garçon avait des manières de petite frappe, derrière le discours officiel, et des solutions expéditives pour tout.

- Vous ne jouez pas le jeu, vous devez foutre une usine chez nous ! Nous avons déroulé le tapis rouge et arrangé le coup pour les taxes, mais toujours pas de fric en vue.

- Vous savez bien que nous avons décidé de renforcer nos capacités à Novi Pazar toute proche, pour des raisons de logistique. Les infrastructures du Kosovo ne sont pas encore assez développées.

- Tout ça c’est les albanais qui ont mis le pays dans cette merde !

Bertrand laissa passer cette remarque sans bouger.

- Nous ouvrons nos portes aux travailleurs kosovars le plus largement possible.

Il vit dans l’œil de Sacha qu’on touchait au nœud du problème.

- Oui, et ces jobs doivent aller aux serbes, pas à des terroristes et à leurs soutiens.

- Mais nous veillons à ce que tous les employés aient des papiers en règle.

- Je ne vous parle pas de ça. Faites attention où vous mettez les pieds… La Serbie a trop longtemps toléré certaines… populations. Nous pouvons vous aider à faire les bons choix, avec l’administration locale.

A cette menace à peine voilée, avec un rictus mauvais, il sentit sa nuque se raidir, mais il n’y avait aucun avantage à chercher l’affrontement.

- Nous agissons toujours main dans la main avec les autorités, il n’y a aucune raison de changer cela, lâcha Bertrand avec un sourire de commande.

L’entretien terminé, il envisagea avec Sacha les options et appuis possibles pour garder des marges de manœuvre. Il sentait que la situation s’était compliquée. Le problème entre la majorité albanophone du Kosovo et la minorité serbe, soutenue par Milosevic, n’était pas prêt de se régler, et à mesure que cette idée devenait claire dans toutes les têtes, la situation empirait.

Dans les rangs de la haute administration serbe, dont une partie festoyait ici ce soir-là, on rencontrait encore quelques responsables modérés et pragmatiques, mais aussi beaucoup de chiens fous qui avaient fait leur chemin dans le sillage des nationalistes. Des crapules prêtes à toutes les manœuvres, même les plus sales, pour accroître leur pouvoir.

Pour rincer le goût âcre de l’hypocrisie, il se fit verser un whisky au bar. La chaleur de l’alcool s’installa immédiatement en lui. Dans le brouhaha de la salle de réception, une brume légère s’était mise à jouer avec la lumière. La pièce paraissait plus sombre et étrangement scintillante.

A la droite de l’horloge qui ornait la grande cheminée, la chouette avait fait l’une de ses apparitions, avec cette majesté indifférente et son regard perçant qui le désignait sans aucun doute possible. Sa présence était déjà familière et presque rassurante, annonciatrice de quelque chose qu’il pressentait mais ne pouvait encore nommer. Puis l’oiseau s’envola.

Il prit congé de Sacha et traversa encore une fois la Save en voiture jusqu’à l’hôtel. Le Danube, dans lequel la rivière se jetait, n’était qu’à quelques centaines de mètres. Il s’en fut griller sa clope sur les berges. L’influence alanguie du fleuve, qui faisait contrepoint à l’absurdité des hommes, le calmait.

Alors qu’il s’endormait dans la chambre aux miroirs soupçonneux, il crut entendre, au loin, un bruissement d’ailes.

Il avait ensuite passé deux semaines à mettre en place un plan d’actions

Lorsqu’il a vu Jacques, ce cher PDG de Jacques, hier, il a compris que la partie était jouée. Il n’y avait pas de défense des ouvriers albanais. Le gouvernement à Belgrade avait annulé les dispositions prises par les autorités de Novi Pazar. Mais le mal était déjà fait. Le cher Bertrand avait insisté, jeté dans la bataille les dernières informations du terrain. Jacques avait laissé filer le conseiller industriel, qui assistait à l’entretien, vers une autre réunion, pour faire comprendre à son subordonné, pas même un collaborateur direct, qu’il fallait passer à autre chose. « Il y a d’autres enjeux, Bertrand. »

Quels sont ces enjeux qui valent la peine de laisser faire le nettoyage ethnique d’une usine ? Il les connaît. La guerre économique que se livrent les alliés occidentaux pour capter les fameux fruits des branches basses, et ceux des plus hautes, dans les vergers en déréliction que sont ces économies prometteuses. Mais il ne les comprend pas, il ne les sent pas dans sa chair.

Comme un soldat bien discipliné, il était censé accepter cet état de fait. Il l’avait fait jusqu’à ce soir.

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