Chapitre III - partie 1

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Bertrand s’absorbe dans la conduite. Il voit au loin les tours de la Défense. Son bureau regarde de l’autre côté, dans la grande tour grise.

Il ne s’est jamais perçu chez lui au siège de la société, dans le dress code sombre et la fausse camaraderie. Il préférait les filiales, les usines. Il était un homme de liaison, de l’entre-deux, l’a toujours été.

Dans les couloirs tapissés de moquette et de verre, sur les plateaux paysagés, Bertrand battait la mesure de ses jambes pressées. Le rythme physique n’était pas un problème, ne pouvait pas l’être dans cette frange particulière de la hiérarchie. Comme l’avait dit un jour un autre professionnel, à chaque génération ses guerres. On se vivait donc combattant, sous un autre uniforme, à peine moins formel.

Toute une génération de dirigeants s’était mise à lire Sun Tzu, Thucydide ou Clausewitz dès la fin de la guerre froide, quand il était devenu clair que les alliances d’hier avaient changé de nature. Bien souvent, ils en tiraient des aphorismes approximatifs, qui faisaient sourire les militaires. L’esprit de conquête s’était déplacé du champ géopolitique sur le terrain des marchés internationaux, ouverts par les libéralisations successives depuis la fin des années soixante-dix.

Bertrand ne souscrivait pas à cet état d’esprit sans en reconnaître l’archaïsme sous la couche de libéralité morale et d’ouverture au changement. Cette défiance involontaire, dont il était incapable d’expliquer la provenance, lui interdisait la foi des vrais croyants. Ou l’indifférence raffinée des hommes du monde, qui caractérisait les relations à l’étage du Comité Exécutif. Mais il faisait son job avec dévouement et aimait le large accès à la surface du monde qu’il garantissait.

Il supervisait les opérations industrielles dans la zone Europe de l’est depuis quelques temps, et ses relations avec les différentes équipes dans les usines étaient une grande source de satisfaction. Il succombait au charme décadent des ex-pays communistes, à l’exotisme des peuples qui avaient vécu les soubresauts de l’histoire et, pour certains, des guerres récentes que toute la mentalité d’Europe de l’ouest s’était appliquée à conjurer.

Après tout, c’était peut-être là que les rodomontades des guerriers de salles de réunions tombaient finalement à plat, dans la potentielle proximité avec le réel des champs de bataille, avec la possibilité de vivre la violence d’une guerre, de quelque nature qu’elle soit. Mais ces réflexions ne se formulaient qu’à peine le temps de griller sa clope, le soir.

Quelques temps auparavant, il était parti à Belgrade. Arrivé puis pris en charge pour la journée, il n’eut pas une minute jusque dans la soirée, où on le déposa à l’hôtel InterContinental, pour se rafraîchir avant d’aller ministère de l’industrie serbe, pour une réception, un pince-fesse qui rimait drôlement avec pensum.

Dans cette barre de béton qui faisait face à la vieille ville, les murs épais semblaient encore cacher du matériel d’écoute, comme à l’apogée du titisme qui les avait vu naître. Il repensa aux liasses de billets qui l’attendaient chez lui et se sentit réconforté, sans raison particulière hormis le sentiment diffus de tangenter des mondes interlopes.

La voiture était venue le chercher à 20h. Belgrade était une belle ville, pleine de traces début XXe, mélangées à la monumentalité communiste, dont Bertrand aimait la naïve solennité.

Au ministère parmi une foule d’inconnus et de quelques têtes familières, il avait retrouvé Alexandre Tadic, conseiller économique de l’ambassade de France. Ici tout le monde le connaissait et l’appelait Sacha, avec cette affection qui n’est due qu’aux seconds rôles indispensables. Au premier abord Alexandre était le type même du fonctionnaire français, le personnage gris qui porte des costumes toujours trop grands. Mais l’affabilité toute administrative ne pouvait masquer longtemps une intelligence redoutable, doublée d’un réseau d’information remarquable. Le serbe parfait qui lui venait de son père n’y était pas étranger, mais c’était sa façon directe de poser les questions délicates qui bousculait ses interlocuteurs et paradoxalement les mettait en confiance.

Après l’avoir salué et présenté à quelques uns, Sacha l’attira dans un coin de la salle.

- Bertrand, voyez-vous cet homme avec la cravate affreusement colorée ?

- Oui. On dirait que tout le monde rit sur commande autour de lui.

- C’est Miroslav Mladenovic, un responsable important des serbes du Kosovo. Il est très critique à l’égard des activité de votre groupe.

- A propos de l’usine de Novi Pazar ? J’ai entendu que les relations avec le gouvernement local étaient tendues.

- Il serait peut-être intéressant que nous allions à la pêche aux infos.

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