Chapitre I - partie 1

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Cent mille balles ça permettait de voir venir. Le type qui avait acheté l’Austin Healey n’avait pas voulu faire de chèque. La petite pile bien rangée de liasses de Pierre et Marie Curie avait fait tilt dans la tête de Bertrand. Il ne s’était pas rendu compte mais cette abondance d’argent liquide, ça lui avait fait quelque chose. Il n’avait pas su quoi en faire sur le moment. Pas de coffre, ni à la maison ni à la banque, et il avait envie de garder ce petit tas d’oseille à portée, pour le plaisir, rien que pour lui. Il n’en avait parlé à personne, bien sûr, et il avait repris le cours de sa vie, boulot tous les matins, les longues journées en apnée et en apesanteur, enfermé dans une tour comme il l’aurait été dans la station Mir, avec l’emploi du temps, réglé à la minute, des cosmonautes, et à peu près les mêmes loisirs.

De loin en loin, dans de rares interludes d’inactivité, en taxi, en raccrochant le téléphone, la pensée de ces dix briques qui reposaient dans un tiroir le rassérénait, en laissant toutefois la trace d’une interrogation. Partout l’effet de levier financier dictait sa loi des intérêts et de la vertueuse cupidité, et l’on était riche de gains futurs. Avoir autant de liquide était un luxe un peu désuet qui lui plaisait, réservé aux vies aventureuses qui nécessitaient une assurance pour les mauvais jours. Un parfum défendu troublait les odeurs convenues de son existence.

Il aurait été bien sûr plus sage de porter cet argent à la banque, le placer, peut-être rembourser le reliquat de l’emprunt de la maison du Vésinet, dont Carole et lui avaient fait un modèle de confort bourgeois – des matières dispendieuses dans une scénographie décontractée, presque minimaliste.

Ce côté casual chic chez Carole l’avait immédiatement ébloui, lui qui était issu d’un milieu où l’ornement était superflu, ou réservé à la pompe institutionnelle. Elle savait embellir, par sa présence élégante, la conversation et tout ce qu’elle touchait. Elle était toujours calme, à l’écoute, même quand elle était décidée, surtout quand elle était décidée, et il ne l’avait jamais vue déborder. Ce qui fondait son admiration était aussi ce qui l’avait gardée un peu étrangère, et il avait le sentiment de n’être jamais vraiment passé sous sa peau, under her skin. Leur vie était agréable et exempte d’affrontements. Bertrand ne s’était jamais risqué à l’amener sur un terrain où il savait qu’il ne faisait pas le poids. Il s’appuyait sur elle et elle ne lui avait jamais fait défaut. Peut-être parce qu’elle menait la danse de fond en comble ?

Bertrand ne s’était jamais vraiment posé ce genre de question, il n’était pas tacticien des jeux de pouvoir. Il pensait qu’il y avait une rationalité des hiérarchies et, en stoïcien-né, que chacun avait la capacité de faire son chemin dans celles-ci et incidemment le pouvoir de les modifier, bien que le hasard eût une part importante dans ces éventualités.

Le ver était-il dans le fruit depuis qu’il s’était laissé tenter par son petit secret ? Il sentait que l’édifice robuste qui le portait jusque là se montrait sous un jour nouveau, ou un nouvel angle, il n’aurait su dire. Tous les soirs lorsqu’il descendait dans le garage pour fumer la cigarette du jour, il sentait une porte s’ouvrir en lui dont il n’aurait auparavant pas connu l’existence. Il contemplait la BMW défraîchie qui avait pris la place de la Healey, comme complément au paiement en liquide du vieillard matois, peu versé dans les salamalecs et les convenances habituelles des transactions, ce qui avait séduit Bertrand, qui se méfiait par dessus tout des gens trop bavards et trop complaisants.

Cette BMW lui donnait envie de rouler. Le confort spartiate de l’année-modèle 79, les sièges fermes et le châssis rigide et précis assuraient de manière efficace la transmission de la puissance du six cylindres en ligne. Tout le contraire de la vieille Austin, qui se répandait littéralement dans les virages, entraînée vers l’avant par son pesant moteur de fonte et peinant à tenir le cap. Il fallait savamment doser l’accélération pour garder de l’adhérence à l’arrière et éviter la sortie de route. Sans parler du bruit, où l’on passait d’un glouglou de théière au feulement d’un lynx.

Dans la bande-annonce mentale que se faisait Bertrand, les roues de la béhème tournaient fiévreusement sur le macadam, où défilaient les bandes blanches au centre de la route, alors que les chiffres de l’odomètre basculaient avec une régularité un peu folle. Il se surprit un soir avec les clés dans sa poche, s’apercevant de leur présence comme au sortir d’un rêve, après la clope, consumée dans un monde fantasmatique.

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