-

4 minutes de lecture

Le soleil de fin d’après-midi inondait les pavés blancs de la cour carrée. L’ombre dentelée du portail métallique s’y projetait. Brice suivit son contour du regard, puis le mur de pierre de taille coiffé des élégantes tuiles rouges dessinées de sa main. Le chevron saillant de l’aile droite de l’hôtel particulier capta un instant son attention, mais il s’en détourna brusquement car le temps filait. Il reprit son pèlerinage silencieux à travers les pièces sans meubles. Seuls subsistaient leurs fantômes : stigmates de poussière, éclaboussures aux couleurs plus vives sur les murs. Partout cascadaient les souvenirs, flamboyants de démesure parfois, plus pénibles ces derniers mois.

Cette demeure était le rêve de sa vie, acquise et réaménagée partie par partie, souvent pour des sommes extravagantes. Seul comptait alors son projet de posséder en totalité le lieu d’où avait rayonné son art, forçat de l’écriture dans sa chambre minuscule sous les toits, étouffante ou glaciale selon les saisons.

Il s’engagea dans l’escalier vers le premier étage, s’immobilisa une main appuyée au mur ; des larmes perlèrent à nouveau. Il les essuya d’un revers de manche fatigué et poursuivit son ascension d’un pas mécanique.

Ce magnifique édifice des beaux quartiers avait vu naître ses premières pièces de théâtre, livrées à un public clairsemé par des acteurs plus motivés que talentueux ; puis les excellentes critiques de l’impie frénétique lui avaient valu deux ou trois commandes pour des dialogues de séries peu connues. Il mangeait moins souvent à la soupe populaire, mais ce n’était pas au cœur de ses pensées, envahies jour et nuit de visions et de mots qu’il intégrait fébrilement au disque dur de sa vieille bécane. Il n’avait pas compris tout de suite le formidable changement qui se profilait lorsque Robert Metayer, l’enfant chéri des émissions littéraires télévisées, tint à lui rendre en main propre quelques pages oubliées sur une chaise du café voisin.

Les souvenirs qu’évoquait son ancienne salle de gym étaient si douloureux qu’il courut presque en traversant l’immense pièce nue. Il avait toujours préféré ces endroits aux chambres pour faire l’amour, était-ce une déviance ? Ici, bien des femmes s’étaient offertes à sa célébrité ou à son argent, parfois à d’autres raisons. Pourtant il s’était refusé à toute attache régulière.

Le succès avait été fulgurant, la richesse immédiate avec les droits d’auteur de toutes ses œuvres achevées : cinq romans, huit pièces de théâtre, trois scénarios de films à grand spectacle et plusieurs essais. Encensé par la critique et le public, son nom fleurissait sur les affiches et sa silhouette fluette dans les événements mondains.

Parvenu au bout de l’aile gauche, dédiée aux fêtes, Brice gagna l’étage supérieur et entreprit une visite systématique des quatorze suites, n’évitant que la plus luxueuse : la sienne.

Lorsque son talent l’avait brutalement abandonné, ni la médecine, ni la psychologie, ni les multiples techniques parallèles appelées à la rescousse, n’avaient pu l’aider. Il avait fait illusion un temps avec d’anciens bouts d’écriture, imitant laborieusement son style d’avant. Mais les demandes s’étaient taries peu à peu, tandis que se poursuivait sa vie publique et festive. Persuadé de vivre un simple intermède, seul le séisme de l’interdit bancaire l’avait ramené à la réalité. Bien trop tard ! Son patrimoine liquidé en un éclair lui avait permis de conserver un peu l’hôtel particulier que rien ne pouvait sauver en définitive.

Plus qu’une demi-heure avant les dernières formalités et la remise des clés. Il orienta ses pas vers les combles, ensemble disparate et suranné de chambres de bonnes et de greniers, pas entièrement déshabillés faute d’objets de valeur. Il erra au fil des couloirs poussant certaines portes, jusqu’à ce qu’apparaisse sa destination inavouée. Son ancienne chambre mansardée restait inchangée, preuve poussiéreuse de son romantisme… ou de son oubli.

La porte émit un grincement connu lorsqu’il la sollicita. Il n’avait pas franchi ce seuil depuis trois années au moins, une éternité ! Son premier pas freiné par l’émotion fut difficile. Le second fut pire : un violent vertige le força à s’adosser au mur. Il chancelait, les tempes oppressées. Sa tête s’emplit d’images et de mots par milliers ; des scénarios entamés longtemps auparavant déroulaient leurs trames arachnéennes ; des personnages jaillissaient des profondeurs de son cerveau ; des œuvres inédites étaient tout à coup à sa portée. Affolé, il ferma les yeux et s’efforça de reprendre le contrôle de sa respiration. Sans succès ! Il voulut domestiquer les idées, démêler les fils, mémoriser les rebondissements. Tout défilait si vite, trop vite ! Son cœur s’emballait, sa poitrine pulsait tel un soufflet de forge. A la limite de sa conscience, il crut entendre un rire léger, évanescent, aussi familier à ses sens que cette pièce même. Le rythme s’accéléra encore, comme si son esprit voulait rattraper les années creuses. Brice glissa le long du mur et se recroquevilla, le visage entre les mains. Comment avait-il pu oublier ?

Les minutes glissèrent sur une silhouette prostrée, environnée d’un silence attentif rompu par sa seule respiration saccadée. Puis une poutre craqua et l’écrivain ouvrit les yeux. Son tumulte intérieur s’était apaisé. Il se redressa avec difficulté, s’approcha de la petite fenêtre aux carreaux brumeux. Ses lèvres grimacèrent un sourire sans joie en pensant au dénouement qu’il avait envisagé, à cette souillure des pavés blancs qui devait illustrer son point final. Alors il se détourna, arpenta les étages à rebours pour accueillir le notaire et les nouveaux propriétaires.

L’accord final et les signatures se conclurent en une heure à la satisfaction de tous. Brice allait avoir trente ans et louait un nouveau bureau, espace minuscule sous les toits, étouffant ou glacial selon les saisons.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 7 versions.

Recommandations

Vous aimez lire Renaud COLLILIEUX ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0