7 -Mia

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J'ouvre les yeux doucement. Je sens ses bras autour de ma taille, ma tête est posée sur son torse je peux entendre son cœur battre. Je suis bien, je me sens apaisée contre son corps, enivrée par son odeur. Je redoute de croiser son regard, de lui parler. Après mes confessions d'hier, je ne veux pas qu'il m'abandonne ou qu'il ait pitié de moi. Lui raconter en résumé ma vie, après Enzo, m'a chamboulée. Je n'en ai jamais parlé depuis que tout est terminé et revenir dessus m'a fait réaliser que ma mère me manque énormément. Je pensais avoir soigné cette plaie dans mon esprit mais elle est juste refoulée.

Puis j'ai pris Nilson pour Enzo. Je m'en veux. Pourquoi il me pourrit encore la vie ? il m'a réveillée en me faisant un cunnilingus – comme le faisait son frère pour me violer en pleine nuit. La seule différence c'est qu'avec mon bourreau, lorsque que je tentais de me débattre il me mordait pour que je me tienne tranquille. Il me faisait mal quoiqu'il se passe. Si seulement je pouvais oublier cette longue période de ma vie et vivre tranquillement le présent. Je serais la plus heureuse.

Lorsque je me suis rendu compte que ce n'était pas mon violeur mais son frère, je voulais me foutre des tartes. Inconsciemment, Nilson me fixait comme si je l'avais trahi. Je ne veux plus qu'il me regarde ainsi, ça m'a brisé le cœur. J'ai eu l'impression d'être une inconnue.

Et s'il ne veut plus de toi ?

Cette supposition me fait douter. Je veux être avec lui encore un plus. Je sais que ce ne sera pas indéfini mais je désire rester auprès de lui un peu plus longtemps. J'ai besoin de lui.

Je sens son corps remuer et sa main se poser sur mes fesses. Tout mon corps se tend. Je ferme les yeux faisant semblant de dormir. Je sens son autre main prendre une mèche de mes cheveux et jouer avec. Nous restons ainsi une poignée de secondes.

- Tu as bien dormi ? il me demande.

Je hoche la tête, toujours muette. Je reste dans ma position.

- Ça fait longtemps que tu es réveillée ?

Cette fois ci je secoue la tête. Je sens mon cœur battre la chamade, j'ai peur de ce qui peut arriver après ce moment de gêne.

Un ange passe. Je ne sais pas quoi faire ou dire. Alors je me lève, je ne me tourne pas vers lui. Habillée de sa chemise, je fuis vers la salle de bain. Je m'y enferme à clé. Je fais face au miroir. Je fais face à mon ancienne moi. Celle qui se réveillait avec d'énormes poches et les yeux rouges d'avoir pleurés toute la nuit. Mon teint porcelaine est devenu terne. Il faut seulement une mauvaise nuit pour que je redevienne Amélia. Je suis à deux doigts de craquer. Tous ces efforts pour rien, je viens de refaire banque route. Je ne ressens plus rien. Il y a ce vide au fond de moi. Je me sens comme anesthésiée. Il faut que je me réanime. J'ouvre un tiroir puis un autre, à la recherche d'objets tranchants. Mon besoin est incontrôlable. Il faut que j'aie mal.

Je trouve enfin une lame de rasoir. Je me déshabille, je me bâillonne avec la chemise de Nilson pour que celui-ci ne m'entende pas. Et sans attendre, j'approche la lame de mon ventre – ou toutes les anciennes balafres sont répertoriées. Je pose la lame sur mon ventre juste au-dessus de ma hanche, le froid de l'objet me donne des frissons. J'appuie plus profondément jusqu'à ressentir une douleur fulgurante, celle qui me faut. La douleur me fait pleurer. Mes cris sont atténués par le bâillon et ne deviennent que des gémissements. Je sens mon cœur battre, je me sens en vie. Je retire la lame et recommence à plusieurs reprises, jusqu'à que mon sang goutte partout sur mon corps. Je balance la lame dans le lavabo, enlève la chemise de ma bouche. Je relève la tête, et me regarde dans le miroir.

Une seule pensée vient :

Je me dégoute.

Toc, toc, toc.

Le bruit contre la porte me fait sursauter. Il vient de frapper à la porte :

- Est-ce que ça va là-dedans ?

Qu'est-ce que je dois faire ? est-ce que je dois lui montrer le mal que je peux me faire ?

Il doit en être conscient ! me sermonne ma conscience.

Suivant son conseil, j'ouvre la porte. Il me fait face, en caleçon. Je n'ose pas le regarder dans les yeux. Je sens son regard détailler les dégâts que je me suis infligées.

- Entre sous la douche, il ordonne.

Sa voix est dénuée de sentiment. Je prends mon courage à deux mains et le cherche des yeux. Son regard me fuit, ses sourcils sont froncés, sa mâchoire est contractée. Il est énervé. Est-ce que c'est contre moi ? Vu son état, j'obtempère. Il souffle un bon coup et entre avec moi dans la cabine. Il ne me touche pas. Il enfile un gant et ouvre le robinet. Je tente de capter son regard, rien n'y fait quand j'ai l'impression de l'avoir il se détourne. Avec l'eau et le gant il tente d'abord de nettoyer le sang qui a coulé puis il monte jusqu'aux incisures, il n'y passe que l'eau. La douleur est là. Elle m'enivre et m'effraie en même temps. Elle me fascine. Je crie, l'eau sur ses incisures me brule. Je m'accroche à ses bras pour qu'il arrête. J'ai eu assez de douleur pour l'instant.

- Stop ! je crie.

Il n'arrête pas. Il continue avec l'eau.

- Ne bouge pas ! il ordonne

Je pleure. Il est distant, j'ai besoin de Nilson mais je n'ai que mon maitre. Je me colle à lui, sanglotant, en espérant qu'il me prenne dans ses bras. Il n'en fait rien. Il arrête l'eau, il ne me regarde plus, je suis toujours collée contre lui. Il évite tout contact visuel, ça me déchire le cœur. Je le sens contre moi sans qu'il soit vraiment avec moi.

- Enlève ta culotte, essuie toi et presse une serviette contre tes blessures, je reviens.

Il met de l'espace entre nous et à contre-cœur je le laisse partir. Je l'ai perdu. Je l'ai déçu. Je ne veux plus me retrouver sans lui. Je fais ce qu'il m'a dit. Je suis en larme, tremblante, mais je m'exécute comme je peux.

Il revient dans la salle de bain avec une trousse dans les mains. Je suis assise sur la lunette des toilettes. Il s'accroupit devant moi. Il est toujours aussi froid. Il enfile des gants en latex. Cependant c'est sa peau que je veux sentir contre la mienne, je ne dis rien. Il prend dans sa trousse un antiseptique et me l'applique. Ça pique ! Je sursaute.

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Xavier RICHARD


Flic à la Criminelle, faut pas croire : on ne passe pas notre vie le pétard au poing à courser le malfrat. Ici comme ailleurs la paperasserie exige qu’on s’occupe d’elle ; et aujourd’hui, porca miseria, c’est le jour.
Vue depuis mon bureau, une pile de rapports à main droite, une liasse de circulaires et notes de services à main gauche, la vie me paraît bandante comme un régime sans sel. Merde ! Je donnerais un de tes yeux pour un bon vieux meurtre bien tordu, une histoire d’héritage, pleine de suspects cyniques et de bourgeoises salopes, avec enquête à tiroirs !
Je suis au milieu du compte-rendu de l’inspecteur Poiluchard, une histoire d’agression au cutter dont le rédacteur semble décidé à réinventer, exhaustivement, l’orthographe et la grammaire françaises, lorsque mon bigophone carillonne… C’est Brissot, mon collègue du commissariat du 18ème arrondissement :
-Ramène tes fesses au 15 rue Mermoz, lâche-t-il après salutations. J’ai un cadavre et du pas banal…
Je l’embrasserais ! Je gicle de mon fauteuil tel l’homme-canon d’un numéro de cirque :
-Tu as prévenu le légiste ? demandé-je en attrapant mon blouson.
-Oui, juste avant de t’appeler.
-J’arrive !
Je file réunir mon équipe, un inspecteur et un technicien de la Scientifique. En un temps absolument record, nous voilà fonçant à travers Paris, sirènes hululantes, et je revis à mesure que s’éloignent mon bureau, les rapports et les circulaires, comme on échappe à un maléfice.
*
Brissot a fait interdire la rue Mermoz. Passé le barrage des pandores de garde contenant les badauds encuriosés, la rue vidée de ses passants a une vague allure de studio de cinéma. Nous avançons jusqu’au numéro quinze, un immeuble en briques sales dont l’entrée est gardée par deux gendarmes mahousses comme des réfrigérateurs américains, doigt sur la détente de leur pétoire. Je demande Brissot au plus moustachu des deux, qui se trouve être aussi le plus galonné ; il m’indique le troisième étage, l’air grave comme s’il me refilait les codes de sûreté nucléaire. Est-ce parce que l’affaire est d’importance, ou est-il seulement taquiné par ses hémorroïdes ? Je vais bientôt le savoir.
Le hall d’entrée est du genre qui te donne aussitôt envie de sortir : chichement éclairé par une ampoule nue probablement contemporaine d’Edison, cradoque et fouettant pêle-mêle tout ce qui peut sortir d’orifices de mammifères. Un escalier de bois à la rampe patinée de crasse nous propose ses marches fatiguées ; n’apercevant aucun autre moyen d’atteindre le troisième étage, je m’y engage résolument. Sur le palier du premier, une vieille tarderie à tronche de maquerelle retraitée nous regarde arriver depuis le seuil de son appartement. Quand je passe à sa hauteur elle crache, le regard mauvais :
-Caisse y s’passe là-haut ? Merde, on va nous interdire de sortir encore longtemps ? Faites chier, merde !
Sa voix graillonne comme un glaviot dans de l’huile de friture, méchante et autoritaire. Elle pue l’aigre et ses tifs sont si cradingues que les poux doivent y mourir d’asphyxie.
Je la toise sans aménité :
-On fait notre boulot, mémère ! Calez-vous le cul devant BFM-TV si vous voulez des nouvelles et ne nous brisez pas les noix !
L’ex pompeuse de pafs tarifés ronchonne des imprécations vitrioleuses dont je me tamponne suprêmement tandis que nous processionnons jusqu’au troisième.
Un agent fait le pet sur le palier, devant la porte ouverte d’un appartement. J’investis ce dernier avec mes gars. C’est un deux-pièces plutôt minuscule ; je trouve Brissot dans le séjour, vautré dans un canapé aussi défoncé que le pot de la maquerelle du premier. Un désordre considérable règne, qui ressemble au dommage collatéral d’une bagarre, ou d’une fouille conduite par un amateur, à voir. Au sol parmi le fatras, étendu face contre terre sur un pauvre tapis qui n’en demandait pas tant, le corps d’un type. Une flaque de sang s’étale au niveau de son abdomen.
Brissot s’extrait en ahanant de son grabat et m’en serre cinq. Du pouce il pointe le corps :
-Ce citoyen a pris un coup de couteau dans le bide. Le légiste nous dira si c’est la cause du décès, mais ça semble très probable.
-Bon… Et où est le « pas banal » que tu m’as annoncé ? lui demandé-je en balayant la pièce d’une main flottante.
Brissot me désigne le corps :
-Mate la main gauche de monsieur…
La main en question m’est masquée par une jambe du défunt. Je m’avance de quelques pas, et aperçois une liasse de feuillets émergeant d’un poing crispé.
-Je n’ai touché à rien, déclare mon collègue, mais comme tu peux le constater ce n’était pas nécessaire pour avoir une idée de ce qui est écrit sur ces papiers…
Je m’agenouille près du corps, attrape un stylo dans la poche intérieure de mon blouson avec lequel j’écarte les feuillets.
-Ça ressemble à une liste de noms, avec des dates, et des numéros de téléphone…
-Exact. Dix pages recto-verso remplies de noms avec des dates, des numéros de téléphone, et rien d’autre, pour ce qu’on voit en tout cas. Je ne sais pas toi, mais moi j’appelle ça du « pas banal ».
-D’accord avec toi, camarade. On va laisser le légiste récupérer ces papiers en douceur. A part ça, concernant l’identité de monsieur ?
Brissot tire un petit carnet à spirales de sa poche-poitrine, le feuillète du pouce et lit :
-Tu as devant toi Jean Filémon, Filémon avec un « F », soixante et onze ans, le locataire des lieux. Jamais marié, sans enfants, jamais exercé de profession. Pas de casier judiciaire. Allocataire du minimum vieillesse. Pour le moment, c’est tout.
Vache d’oraison funèbre ! C’est vite peu de chose la vie d’un homme racontée sur le bloc-notes d’un poulet !
Je contemple le mort. Sa chevelure est d’un blanc que je vais sans hésiter te qualifier d’immaculé, soigneusement coiffée ; il porte un costume trois-pièces de bonne qualité qui a dû voir le jour sous Pompidou, propre, mais les plats sont luisant d’usure et les manches et le col sérieusement élimés. Ses pompes sont à l’unisson, de la belle facture avec un paquet de kilomètres au compteur. Un rictus retrousse sa lèvre supérieure et laisse voir un râtelier d’un blanc éclatant, brillant comme une cuvette de chiottes sortant de l’usine. Monsieur soignait sa mise avec les moyens du bord, lesquels n’étaient de toute évidence plus ce qu’ils avaient été. Ses paupières mi-clauses laissent apercevoir de beaux yeux bleus, à peine voilés par la mort ; ses traits sont fins, encore fermes, harmonieux : ce qu’on appelle une belle gueule, presque racée.
Bien. Le légiste nous en apprendra davantage, ou pas ; mes gars passent le clapier au peigne fin ; je vais aller discuter un bout avec les voisins.
*
Le type qui a appelé les flics est le locataire du palace situé juste en dessous de celui de Filémon, au deuxième. Un cheminot, en tu sais quoi ? Grève ! Il s’était couché à quatre plombes du mat’ rapport à un piquet chahuté par des petits cons d’extrême droite, gare du nord. A sept heures, réveillé en sursaut par un gros chambard chez le vieux : éclats de voix – des voix d’hommes, chute d’objets, talonnades sur le parquet, bref : une enguelade monstre. Furax le cheminot tambourine au plafond et menace d’appeler les flics si le boucan ne cesse pas illico ; à peine sa gueulante poussée, il entend le vieux hurler de douleur, puis un choc sourd et lourd, comme s’il venait de tomber par terre. Là le chevalier du rail pressent du vilain et compose dare-dare le 15 ; pendant qu’il s’explique avec le préposé de permanence, il entend quelqu’un dévaler les escaliers en trombe, parti de chez le vieux, jusqu’au rez-de-chaussée. Signalement du dévaleur et agresseur présumé : peau de balle, évidemment.
Les autres occupants de l’immeuble présents à l’heure des faits n’ont rien eu de mieux à m’apprendre.
Le légiste n’a pu que confirmer que Filémon était clamsé des conséquences du coup de couteau ; il situe la mort peu de temps après le coup de fil du cheminot. Rien qui m’avance de ce côté non plus.
En revanche la fouille du logement a produit de l’intéressant : un sac planqué derrière la trappe de visite de la baignoire, contenant cinquante mille euros en espèces et des bijoux, modestes pour la plupart : bagues, broches, boucles d’oreilles, bracelets… ; quelques belles pièces dans le lot, et aussi du toc. Rien que des bijoux de femme. L’ensemble est de style très varié, mais suranné, suggérant qu’il provient de plusieurs propriétaires plutôt âgées. La valeur du lot ne doit pas excéder dix-mille euros.
Mais le plus intéressant, ce sont les feuillets extraits de la paluche rigidifiée de Filémon. Dix feuilles, manifestement arrachées d’un même coup, d’un carnet format A5 ; toutes couvertes recto-verso d’une liste de noms, chacun comportant en regard deux dates séparées d’un tiret suivies d’un numéro de téléphone. Dix noms par page, vingt pages, deux-cent noms.
J’étale les feuilles en éventail sur mon bureau. Associée au sac de la baignoire, cette liste prend un aspect plutôt flippant… Difficile pour un flic qui connait ses classiques de ne pas songer à Landru et son petit carnet noir aux deux-cent-quatre-vingt-trois noms de femmes !
J’étudie les dates avec attention. Il y en a deux par nom, donc. On a envie de penser qu’elles indiquent un début et une fin ; et la fin de quoi, c’est bien ça qui est inquiétant. La première évolue selon un ordre chronologique d’un nom sur l’autre ; la seconde semble aléatoire, hormis le fait qu’elle est toujours postérieure à la première pour un nom donné. Ainsi il y a parfois chevauchement entre plusieurs noms, définissant comme une période commune entre eux. La première date, la plus ancienne donc, remonte à décembre 1960 ; la dernière et plus récente, à juin 1966.
Il y a belles lurettes que les numéros de téléphone inscrits sont obsolètes. Histoire de déblayer le terrain, je vais recouper ces noms avec nos fichiers de disparues et victimes de meurtre, viol, vol et agression en tous genres. Si Filémon était un sérial machin-chose, on sera vite fixé. Du boulot pour notre stagiaire.
*
A peine avais-je briffé le stagiaire qu’on m’apprenait la nouvelle : le gérant d’un bar-tabac situé à quatre pâtés de maisons de la rue Mermoz a trouvé le carnet de Jean Filémon, avec son portefeuille, glissés sous une banquette ; abandonnés là par l’assassin après inventaire, selon toute vraisemblance. Le larfeuille était vide à l’exception d’une facture de pressing comportant l’identité du père Filémon. Le bistrotier, homme de peu de foie (il souffre d’une cirrhose avancée) mais de grand sens civique, et pas mou du bulbe avec ça, a aussitôt fait le lien avec le meurtre de la rue Mermoz dont iTélé et BFM-TV repassaient depuis des heures les maigres éléments à leur disposition, c’est-à-dire pour l’essentiel le nom de la victime, le reste étant laissé à l’incomparable maîtrise du brassage d’air de leurs journalistes ; a aussitôt fait le lien, donc, et refilé sans délai sa trouvaille au commissariat voisin, non sans avoir préalablement averti les chaînes d’information susmentionnées, car on peut avoir le sens civique et celui, quelque part légitime venant d’un commerçant, de sa publicité.
Le carnet m’a apporté d’un coup mille-neuf-cent-dix-sept noms supplémentaires et autant de couples de dates, allant de 1960 à aujourd’hui. Très impressionnant tous ces noms de femmes rigoureusement alignés, page après page, pour ainsi dire à perte de vulve. Quasi hypnotisant. Irrésistiblement tu penses massacre. Le côté registre, de si effroyable mémoire, qui t’oblige.
Le recoupement avec nos fichiers a donc été rallongé d’autant. Au final ça a été le flop complet, quoi qu’il en soit. Zob, re-zob et archi-zob : aucune des femmes du carnet ne figure dans nos fichiers de victimes, tous crimes, violences et délits confondus. Tant mieux pour elles, et tant pis pour les journaleux qui perdent une histoire bien sordide à raconter, glaçante et déguelatoire à souhait ; qu’on pourrait resservir pendant cent ans au moins, regarde l’affaire Grégory ce qu’on peut faire avec un enfant : alors deux-mille femmes !
Quel que soit l’angle sous lequel on considère cette affaire, c’est dingue. Le carnet en lui-même est dingue. Il ne ressemble pas à un outil de travail : il y aurait des adresses ou des numéros de téléphone ; cette extrême sobriété suggère une grande intimité avec les personnes répertoriées. Et une grande intimité avec deux-mille femmes, c’est encore dingue. S’il se les est toutes envoyées, c’est super-dingue !
Qu’à cela ne tienne : n’ayant pas trouvé les mortes, je vais chercher les vivantes.
Le dernier nom du carnet a ceci d’intéressant, car unique en l’occurrence, qu’il ne comporte qu’une seule date en regard. Comme si la dame était encore « en cours », tu comprends Alban ? Micheline Rouletapine, elle s’appelle ; Filémon l’avait « commencée » en juin dernier. J’appelle au numéro indiqué.
C’est une dame qui décroche ! Micheline Rouletapine ? lui demandé-je ; elle répond que oui, elle est bien elle. Et est-ce qu’elle connaît Jean Filémon ? Oui ! Seigneur ! Où est-il ? Est-ce qu'il va bien ?
Questions terribles en la circonstance ! Je n’ai pas d’autre choix que de lui décliner ma fonction et lui dire les faits.
Dans un premier temps, seul le silence me répond, comme disait l’autre. Puis Micheline lâche un « Mon Dieu ! » tout en retenue, presque un soupir, qui me chatouille la compassion bien plus que des hurlements, pleurs et grincements de dentier. Le cri du cœur d’une belle âme, je suis prêt à parier. Après quoi elle m’interroge timidement sur le pourquoi du comment ; je lui demande en retour son adresse, elle m’apprend qu’elle réside dans le 9ème arrondissement : je lui propose de passer chez elle d’ici une heure pour échanger nos questions et réponses ; elle est d’accord.
*
Ca sent bon la vieille dame propre sur elle, chez Micheline. Encaustique, lavande et pin des Landes. Meubles en bois noble, bien cirés, qui doivent lui venir de sa grand-mère, ou plus anciens encore ; rideaux de dentelle, bibelots de porcelaine, collection de photographies encadrées, en noir et blanc pour la plupart ; et un gros matou qui pionce dans un fauteuil de velours. Le contraste est saisissant avec le bouge de Filémon. D’autant que Micheline est tout ce qu’il y a de plus vivante, elle : une adorable mamie, menue et vive comme une souris, délicatement parfumée d’une de ces fragrances désuètes dont certaines anciennes ont le secret.
Elle a les yeux tout embués, et tient un mouchoir en boule dont elle se tamponne le coin des paupières et le dessous du nez. Affectée, mais vaillante. Elle nous installe au salon sans que ça fasse bouger un cil au greffier, me propose un thé ; je l’accepte, pas que j’en ai très envie, mais je devine que ça lui fait plaisir.
J’ai généralement un excellent feeling avec les blacks et les mamies. Pourquoi, j’en sais rien, et je m’en bats les breloques : ça me va très bien comme ça ! Même les vieilles carnes j’arrive à les amadouer ; pas de danger qu’une tatie Danièle me pourrisse la vie : elle se collera aux fourneaux pour me mitonner mes tartes préférées, plutôt. Alors Micheline, tu penses ! Elle n’a pas fini de grignoter la moitié de son premier petit Lu qu’elle m’a déjà adopté.
J’ai pris le crachoir en premier, manière de la mettre en confiance. Lui ai narré l’essentiel en gardant pour moi le carnet et les bijoux ; elle s’efforce de faire bonne figure mais je vois bien qu’elle est retournée malgré mes précautions, petite mère.
Après quoi je renverse doucement la vapeur, en l’interrogeant tout d’abord sur elle, parce que, homme ou femme, tous nous adorons parler avant tout de nous-mêmes. Ainsi nous a faits le Créateur, un jour où il a quand même déconné, selon moi ; et ainsi a-t-il fait la gentille Micheline, qui se met à me dérouler sa vie, thé aux fruits rouges sirotant, de sa petite voix aigrelette.
Je serai franc : j’écoute d’une oreille distraite. Son enfance, la guerre, sa « montée » à Paris, la rencontre avec Vladimir, fils de Russes Blancs débarqués en France en 1923, chauffeur de taxi lui aussi, le coup de foudre, les bringues à Montmartre, les Trente Glorieuses, le bonheur à six pour cent de taux de croissance, la première bagnole (une quatre-chevaux)… Elle se repasse tout le film, Micheline ; n’est plus avec moi, vraiment. A rejoint le beau Vladimir, quelque part au pays de sa jeunesse, du temps qu’elle se prenait des troussées royales par son fougueux cosaque. Pourquoi a-t-il fallu qu’un chauffard complètement bourré lui fauche son Vladi chéri un vilain soir d’hiver de 1980, comme il descendait de son carrosse ? Certes il lui aura été épargné de voir l’élection de Mitterrand et la nomination de ministres communistes, mais à tout prendre c’est une bien maigre consolation, un si bel homme, si vigoureux, vous n’avez qu’à voir sur les photos ! Si au moins ils avaient eu un enfant, rien qu’un seul : mais Vladi était stérile ; un homme avec un membre pareil, si c’est pas malheureux, mais la nature a ses caprices, et qu’est-ce que vous voulez y faire ? Ensuite, ça a été le trou noir. Une interminable désespérance sentimentale. Puis un jour elle réalisa qu’elle était vieille. Son tour était passé. Plus jamais on ne l’enfourcherait à la diable en lui murmurant des obscénités russes dans l’oreille. Elle s’était résignée, attendait paisiblement la fin entre son matou castré et les photos de Vladimir. C’est alors que survint Jean Filémon…
*
Au nom de Filémon, la torpeur où je m’enlisais doucement se dissipe aussitôt ; je recolle fissa au peloton. Micheline continue de son train de sénateur, indifférente. Une sorte de petit miracle, le Jeannot, à un moment où depuis si longtemps elle n’attendait plus rien. Rencontré au club de bridge, un trois juin, le même jour que Vladimir : un signe ! Le bridge, ça la gonflait, pour être honnête, c’était juste histoire de sortir et de papoter. Un soir il y a eu ce tournoi avec le club du 18ème arrondissement, et là : Filémon. Toutes les femmes n’avaient d’yeux que pour lui. La classe, il avait, le Jean ! Sa crinière blanche splendide, ses yeux bleus au regard si doux et perçant à la fois, son port distingué… Une gueule terrible ! La voix grave et assurée, pas chevrotante le moindre. Et sachant se comporter avec les dames, un vrai gentleman, si bien habillé avec ça !
Quand ils se sont retrouvés à la même table, elle a tout de suite senti le courant passer entre eux, Micheline. Des sensations qu’elle croyait à jamais perdues. Les regards qui s’attardent, les doigts qui effleurent, les sourires complices… Il l’avait raccompagnée chez elle après le tournoi ; l’avait quittée galamment sur le seuil, avec promesse de se revoir très bientôt, œil de velours et sourire mouillé.
Ils s’étaient revus dès le lendemain. Filémon avait sorti le grand jeu : dîner-croisière, avec menu Grand Crû et orchestre à cordes s’il vous plaît ; une féérie ! Et sous un ciel ! Des étoiles à n’en plus finir, un croissant de lune comme un diadème – c’est Filémon qui lui avait fait remarquer : incroyablement brillante, comme un diadème, c’était si juste ! Tout était si beau et merveilleux, encore plus beau qu’au cinéma dans les films américains. Et Filémon, rayonnant, si attentionné… Les autres femmes étaient vertes de jalousie !
Ils s’étaient racontés, sur fond de violons et de Paris by night. Elle : Vladimir, le drame, sa vie sans joie depuis, n’attendant plus rien ni personne ; et lui… Elle se rappelle encore sa voix si caressante, Micheline ; l’orchestre semblait l’accompagner tandis qu’il se confiait, grave et pudique… Parents ouvriers, douze frères et sœurs, enfance misérable dans les bas-quartiers de Lille ; la guerre, son père, résistant communiste, arrêté, déporté et fusillé, puis toute la famille tuée lors d’un bombardement allié, lui seul réchappant miraculeusement, retrouvé trois jours plus tard par une équipe de déblayage sous les ruines de leur immeuble pulvérisé. Assistance publique, petite délinquance, et soudain la chance, pris sous son aile par un vieux garagiste au grand cœur qui l’emploie comme apprenti. Filémon s’accroche, travaille comme un fou ; devient après quelques années le bras droit du vieux ; il a le sens du contact, il développe la clientèle. A la retraite du vieux il hérite de l’affaire ; en trois ans il multiplie l’activité par cinq, se lance dans l’import-export de pièces détachées, implante une succursale aux Etats-Unis avec un associé et se marie. Amour et fortune. Le bonheur ! Mais quelques années plus tard, patatra ! Sa femme le quitte et fiche le camp avec l’associé qui emporte aussi la caisse. Ruiné et cocu du même coup, le pauvre Filémon ! Un choc terrible ; il est tenté d’en finir…
Micheline murmure « Excusez-moi », se tamponne une larme, puis le nez, sirote une gorgée de thé. Pauvre, pauvre Filémon, soupire-t-elle en reposant sa tasse ; puis elle repart, un ton en dessous, l’air las tout-à-coup. Donc il pense à se fiche en l’air
, le Filoche, mais son tempérament combattif le retient. Il remonte une affaire, un truc compliqué : tout ce qu’elle a compris, Micheline, c’est qu’il travaillait avec la Russie. Ca marchait très bien, il était sur le point de signer un très gros contrat quand ils se sont rencontrés au tournoi de bridge – le bridge était pour ainsi dire la seule détente qu’il s’accordait. Sinon, tout le temps entre deux voyages pour Moscou, et le téléphone, ça n’arrêtait pas. Jamais plus de trois nuits à Paris dans la semaine, à tel point, tenez : il n’avait pas de chez lui, il avait négocié une pension à l’hôtel ! Ils y avaient dîné une fois, qu’elle avait tellement insisté pour voir comment il était installé. Correct, sans plus, mais Filémon ne voulait pas dépenser inutilement et il avait rudement raison ! Trois nuits par semaine, ça ne vaut pas le coup de se mettre en frais, n’est-ce pas. Il voulait mettre le maximum d’argent de côté, le pauvre cher homme, tellement marqué par ce qui lui était arrivé.
Et donc, coup de foudre avec Micheline. Ca lui donne envie de se poser, Filémon ; il prend conscience qu’il ne lui reste plus tant que ça à vivre. Il était seul jusqu’alors, toute son énergie allait au travail, mais avec Micheline, il pouvait envisager une retraite bien méritée. Juste, il devait finaliser ce gros contrat, après quoi il revendrait son affaire au prix fort et à eux la belle vie. Ca voulait dire trois jours par semaine seulement avec lui, mais c’était trois jours magiques, comme elle n’en aurait même pas rêvé un mois seulement auparavant.
Micheline s’interrompt, le regard perdu sur les photographies de Vladimir ; ses traits se crispent, elle cherche une meilleure position sur sa chaise à petits coups de fesses ; pas besoin d’être Nostradamus pour piger qu’elle arrive au point où son histoire va tourner à l’eau de boudin.
Effectivement… Un mois de rêve s’écoule avec Filémon, si intense ! Chaque semaine la séparation, puis son retour, c’était comme un tourbillon, une ivresse… Jusqu’au jour où il lui annonce la catastrophe : l’Europe et les Etats-Unis viennent de décider de prendre des sanctions contre la Russie ! Elle se souvient plus pourquoi, Micheline ; une histoire avec l’Ukraine, ou la Syrie, ou peut-être bien les deux, bref : toute l’affaire de Filémon tombe à l’eau ! Interdit de commerce avec la Russie ! Menacé de ruine, à nouveau ! Il a investi une fortune pour avoir ce contrat, Filou ; il est plombé d’emprunts ! En passe de couler à pic !
Le lendemain de cette annonce calamiteuse, Filémon disparaît : Micheline craint le pire ! N’a-t-il pas failli se faire sauter le caisson quand sa femme l’a quitté ? Impossible de le joindre au téléphone ! Des heures d’angoisse mortelle à attendre de ses nouvelles ! Deux jours plus tard, enfin, il l’appelle. Désolé à mort de l’avoir inquiétée pareillement, mais il n’avait pas le temps : il fait le tour de toutes ses connaissances pour récolter des fonds. Un marathon ! Car il y a un espoir de sauver la situation en graissant la patte d’un officiel Russe : mais il est cher, le cochon ! Et Filoche n’a plus un rond de cash !
Brusquement Micheline fond en larme. C’était la dernière fois qu’elle entendait sa chère voix, elle hoquète ! Elle lui a proposé de l’aider, bien sûr ; elle avait quelques économies, sûrement pas assez pour payer le Russe, mais peut-être en complément, si besoin… Jamais de la vie ! il a répondu. Qu’elle reste à l’écart de ce patacaisse ! Il y avait des risques ! C’était déjà bien assez qu’il soit ruiné, il n’allait pas en sus engloutir son épargne ! Il se débrouillerait ! Je t’aime, il lui a dit en raccrochant. Ses derniers mots ! C’était hier. Puis il y a eu mon coup de téléphone, et tout de suite elle s’est doutée…
Elle pleure, ma gentille mamie. Patouille ses yeux de son mouchoir en tampon, en retenant des soupirs qui partiraient en gémissements. Je me sens con, soudain. Qu’est-ce que tu veux que je lui dise, à Micheline, qui la consolerait ? Son Filémon, tu parles que je l’ai retapissé ! Caricature de l’escroc minable ! Le vieux beau à voix de crooner de supermarché, œillade façon Quai des Brumes travaillée dans le miroir de sa salle de bain ; écumeur de clubs de bridge ! Arnaqueur de petites vieilles au cœur d’artichaut et pas futes-futes, toutes prêtes à se croire encore désirables, les incurables naïves, à gober n’importe quelle salade servie sur fond de violons et sourires humides. Pourriture ! Je dois dire que question de mener Micheline en bateau, il lui a offert une sacré croisière ! Il savait à qui il avait affaire, le salaud. Elle aurait insisté pour lui refiler ses éconocroques, ça ne fait pas un pli ; il aurait chiqué au scrupuleux pendant quarante-huit heures et fini par accepter en se donnant encore l’air de céder par amour, cet enfoiré. Puis bien évidemment il aurait disparu. Un scénario ultra classique, aussi vieux que le premier fils de pute à avoir foulé cette Terre.
Je prends délicatement congé de Micheline, en lui promettant d’arrêter sans tarder le meurtrier du Filémon ; ça ne semble pas la consoler le moins du monde.
*
Après Micheline, j’interroge celle qui la précède sur la liste du carnet ; puis une dizaine d’autres, dans l’ordre anti chronologique. Il y a des trous : un certain nombre de ces dames a avalé son extrait de naissance, car aucune n’a moins de quatre-vingt bougies. Toutes ont eu droit à son histoire pour veillée des chaumières, avec des variantes, sauf pour la fin qui était toujours la même : l’affaire qui prend l’eau et le besoin urgent de financement ; toutes veuves, de condition modeste et n’ayant pas inventé l’eau chaude (et quand bien même, elles l’auraient certainement laissée refroidir). Des proies faciles pour cet embobineur à la mie de pain. La plupart lui ont donné de l’argent, des sommes modestes ; d’autres, que dalle, ayant in extremis reniflé le margoulin. Une s’est fait éponger la totalité de son Livret A ; deux lui ont refilé des bijoux (et probablement un paquet d’autres, . Naturellement aucune n’a plus jamais entendu parler de lui ensuite, la date de sa disparition correspondant sans surprise à la « date de fin » en regard du nom sur le carnet.
Tout ça fait moyennement mon affaire. Car rien que sur mon échantillon, ça représente un paquet de gens ayant de bonnes raisons d’en vouloir furieusement au Filémon. Même en écartant les mamies elles-mêmes, restent leurs descendants ; on a vu des vengeances se terminer à coups de surin pour moins que ça.
Et si je considère qu’il a enflé (ou tenté de) toutes les femmes répertoriées dans son carnet, alors ce mec avait l’équivalent d’une division entière d’assassins potentiels aux fesses !
Je ne m’en sortirai jamais en abordant le problème sous cet angle…
Je reprends le carnet. La première date nous ramène en 1960. Quelque chose ne colle pas : le Filou avait treize ans à ce moment-là. Un peu vert pour jouer les Valentino auprès des veuves en mal d’attention ! Le nom correspondant est celui d’une certaine Eugénie Paluchet. Je la retrouve, domiciliée à Bordeaux, après quelques appels infructueux à des homonymes. La voix est guillerette mais souffre par moments de dérapages incontrôlés : c’est que dame Paluchet affiche tout de même quatre-vingt-dix-huit printemps au compteur ! Sa mémoire, heureusement, semble intacte ; il ne lui faut pas plus de deux secondes pour percuter au nom de Jean Filémon.
-Bien sûr que je me souviens de Jean ! m’assure-t-elle après que je lui ai déballé mon petit topo. Assassiné dites-vous ? Quelle horreur ! Un si beau garçon ! Comment est-ce arrivé ?
-On suppose qu’il a surpris un cambrioleur, mais nous étudions d’autres hypothèses tout aussi plausibles ; c’est pourquoi je me permets de vous déranger, chère madame. Il est possible que vous soyez en mesure de nous aider à partir sur la bonne piste.
-Croyez-vous ? Je n’ai plus revu Jean après 1963 !
-Néanmoins nous avons de bonnes raisons de penser que votre témoignage peut nous être précieux ; et votre mémoire semble excellente !
Eugénie glousse, ravie :
-Elle l’est en effet, Dieu merci. J’ai de si beaux souvenirs ! En quoi puis-je vous aider, inspecteur ? Jean Filémon, assassiné ! Pardonnez-moi, mais c’est terriblement excitant ! Une enquête policière ! Quand je vais raconter ça aux copines, elles vont mourir de jalousie ! Je dis mourir, façon de parler, n’est-ce pas, encore qu’à nos âges… Allons ! Demandez-moi ! Que voulez-vous savoir ?
M’a l’air d’un sacré numéro, l’Eugénie ! Au moins je n’aurai pas à lui tirer les vers du nez !
-D’après nos informations, il semblerait que vous ayez été en rapport avec Jean Filémon entre 1960 et 1963…
-En rapport, vous ne croyez pas si bien dire, pouffe mon interlocutrice. Pour être en rapport, vous pouvez dire qu’on y était ! Ajoute-t-elle d’un ton égrillard et trémolant.
-Ah…
-Je l’ai dépucelé, le chérubin ! C’était pour ainsi dire ma spécialité à l’époque. Que voulez-vous, j’étais ce que l’on appelle une nature, tout en fesses et en poitrine : une MILF avant l’heure ! Vous savez ce qu’est une MILF, naturellement ?
-Je sais, oui.
-Je rendais fous les adolescents, positivement. Toutes mes amies avaient des garçons : je les ai tous déniaisés, les uns après les autres. Une vocation ! Les voir ainsi torturés, me dévorer de leur regard brûlant, et tout bouillonnant de leur jeune sève sans avoir à l’employer… Ça me semblait vous savez quoi ? Injuste ! Les pauvres chats, qui ne savaient pas quoi inventer pour me toucher ! Je les voyais venir, vous pensez bien, les maladroits ; j’aidais au mieux, naturellement, pour une petite pelote furtive par ci, une petite braguette plaquée par là ; mais à l’évidence ça ne faisait qu’accroître leurs tourments. Ça ne menait à rien. Vous me direz : il y avait toujours la masturbation. Bien sûr. Mais franchement, est-ce que c’est une solution ? Je vous demande un peu, capitaine ? Vous avez été adolescent vous aussi, n’est-ce pas ?
-Bien évidemment, chère madame, conviens-je, un peu inquiet du tour pris par l’interrogatoire. Je la sens capable de débloquer comme ça jusqu’à la Saint Trou, mémère ! Sa mémoire est bonne, ça ne fait pas de doute, mais elle gâtouille quand même gentiment aux entournures. Faudrait voir à revenir au cœur du sujet…
-Et donc, poussée par ces nobles sentiments, vous entreprîtes de.. euh… « éduquer » Jean Filémon, disiez-vous ? , tenté-je de redresser la trajectoire.
-Eh bien oui ! Par exemple, je ne me souviens plus des circonstances exactes. Il n’était pas le seul, vous comprenez, je crains de m’embrouiller. Attendez voir…
-Ce n’est pas un point très important, m’empressé-je de l’endiguer. C’est surtout sur la nature de vos relations que nous avons besoin d’éclairage, éventuellement aussi sur ses fréquentations, afin de mieux cerner sa personnalité…
-Oui, oui, je comprends. Vous faîtes un métier passionnant, lieutenant ! Sa personnalité ? Je vous dirai que jusqu’à sa puberté je ne m’en suis guère soucié. J’étais l’amie de sa mère, n’est-ce pas, pas sa nourrice. Je n’ai connu Jean que sexuellement, de fait. Mais je puis vous dire ceci : sur ce plan-là, c’était un surdoué. J’ai pratiqué un nombre d’hommes plutôt conséquent, caporal, ayant de gros besoins et un mari désespérément peu porté sur la chose ; et quand je dis « hommes », je ne parle pas d’adolescents, entendons-nous. Eh bien tout puceau qu’il fût Jean comptait parmi les meilleurs coups que j’aie connus ! Il y avait du génie chez ce garçon. Une sorte de Mozart de la baise, n’ayons pas peur des mots. Au bout de six mois, je n’avais plus rien à lui apprendre, et pendant les deux ans et demi que dura encore notre relation, c’est lui qui m’en remontra ; quand je suis partie pour le Brésil (mon époux y avait été muté) en 1963, il était toujours en phase de progression…
Eugénie se tait brièvement, et ajoute dans un soupir :
- J’aurais donné cher pour le connaître au sommet de son art ! Mon Dieu ! Ça devait être… symphonique !
-Je veux bien vous croire, chère Eugénie : vous semblez savoir de quoi vous parlez. Tout ceci est très intéressant… Aviez-vous l’exclusivité des performances de Jean Filémon à cette époque ?
-Grands Dieux, évidemment non ! Sitôt que mes agneaux étaient déniaisés, je les encourageais à voler de leurs propres ailes, si je puis dire pour des agneaux, enfin vous m’avez comprise. Je restais néanmoins disponible, naturellement.
-Si bien qu’il est possible que Jean ait causé du tord à d’autres époux que le votre ?
-Je ne crois pas. En dehors de moi, mes petits lapins couraient après les filles de leur âge.
-Et votre mari… Etait-il au courant ?
-Norbert ? Bien entendu ! Il savait pertinemment où il mettait les pieds en m’épousant, pensez-vous. Vous n’êtes pas en train de penser qu’il aurait pu vouloir se venger cinquante-cinq ans après ? – Elle éclate d’un rire tremblotant : - Ce pauvre Norbert ! C’est à mourir de rire ! C’est tout juste s’il ne remerciait pas mes amants de s’occuper de moi ! Et puis, il est enterré depuis bientôt vingt ans !
-Je vois. Comme je vous le disais, nous tâchons d’explorer toutes les pistes…
-Il n’y a pas d’offense. Et c’est toujours bon de rire un bon coup !
-Chère madame, je vous remercie pour toutes ces précieuses informations. Si vous le désirez, je vous tiendrai informée des suites de l’enquête, quand elle aura significativement évoluée…
-Avec joie, commandant. Vous serez toujours le bienvenu !
*
Bien. Le portrait de ce vieux Filou se précise. Une évidente prédisposition pour la bouillave dans sa jeunesse ; séducteur-arnaqueur minable sur ses vieux jours… Il y a comme une trajectoire qui se dessine, mais rien de neuf du côté du meurtre. J’ai tapé aux deux extrémités de la liste du carnet : un coup au centre serait dans la logique des choses… Peut-être trouverai-je le morceau manquant du portrait, le Jeannot « au sommet de son art » comme disait Eugénie ?
Le milieu, ça nous met vers 1990. Véronique Limpsky, je choisis : janvier 1990 – mars 1990. Un essai infructueux à Nantes ; la bonne pioche habite Marseille ; elle n’a pas de ligne fixe, j’ai dû aller pêcher son numéro de portable. Son accueil est franchement hostile, mais sitôt qu’elle entend le nom de Filémon elle pousse une bramante qui manque de me perforer le tympan. Une vraie marseillaise, aucun doute possible !
-Filémon s’est fait repasser ? Jean Filémon, LE Jean Philémon de Paris ? bieurle-t-elle dans les tons suraigus.
-Je ne sais pas s’il était spécialement « de Paris », avoue-je. Mais si vous l’avez connu entre janvier et mars 1990, nous parlons bien du même.
-Putain de fan de merdasse ! elle s’exclame. Et comment que je l’ai connu en 1990 ! Misère ! Quel enfant de salaud a pu buter un tel génie ?
-C’est précisément pour tenter de le découvrir que je vous ai appelée, madame.
-C’est toi qui enquêtes là-dessus ? me tutoie-t-elle sans s’encombrer de vergogne.
-Oui.
-Alors arrête avec tes « madame » et appelle-moi Véro. Si tu dois coffrer le pourri qui a fait ça, j’men voudrais qu’on se fasse des salamalèques entre nous. Merde ! Mon Jeannot !
Un sanglot épais comme un coulis de mélasse dégouline de mon écouteur.
-Désolé de vous avoir cueilli à froid comme ça, m’excusé-je. Je ne me doutais pas… Vous semblez avoir été intimes ?
-Tu parles ! Intimes ? Tu veux dire qu’il m’a fait reluire comme une reine, comme la moitié des gagneuses de Paname !
-Gagneuses de Paname ? tiqué-je.
-Ben alors ! Je m’expliquais dans la capitale de ce temps-là. Dans le pain de fesse, tu piges ? Pute, quoi ! J’croyais que tu savais en m’appelant.
-Je l’ignorais – ça serait un peu compliqué à vous expliquer. Filémon était donc votre client à Paris ?
Véro lâche un barrissement qui me fait presque sauter le téléphone des mains :
-Jeannot mon client ? Et quoi encore ! Merde, mais t’es au courant de rien de rien ? Tu sors de l’école ou quoi ?
Cette fois je perds patience :
-Ecoute Véro, tu commences à me les briser menu. Tu t’imagines que je t’appelle pour parler du bon vieux temps ? Si j’étais au parfum de ta romance avec le Filémon de mes deux, je ne perdrais pas mon temps à t’écouter me vagir dans l’écoutille, eh, Pomme ! Dis-toi bien que je ne sais rien de ce mec et carre-toi tes commentaires dans la culotte, si tu en portes une, ou dans le fion, s’il n’est pas occupé, compris ? Maintenant raconte-moi tout !
Ma sortie lui coupe la chique, à Véro ; je m’attends à ce qu’elle m’envoie paître et me raccroche au nez, mais elle reste en ligne. Peut-être la trouille des emmerdements que je pourrais lui faire pleuvoir via mes collègues marseillais, ou le souci d’aider à faire arrêter l’assassin de « son » Jeannot ? Toujours est-il qu’elle reprend un ton en dessous :
-Bon, faut pas t’énerver comme ça… T’es p’t’être bien tout simplement trop jeune, on va pas en faire une bouillabaisse.
« Filémon, faut que tu comprennes : c’était le coup ultime. Question d’honorer une frangine, il pratiquait tout, absolument tout, à la perfection. Quand tu passais dans ses pattes, chaque millimètre carré de ta carcasse devenait érogène. Une fois il m’a fait jouir rien qu’en me soufflant dessus ! Quand j’y repense, merde ! Tu te rends compte ? Une pute ! En soufflant ! M’en revient des picotements partout rien que de te raconter !
« Il n’était même pas super bien monté : honnêtement, sans plus. Pas du tout le côté démonte-pneu d’un Rocco Sifredi. N’empêche : c’est pas une queue qu’il avait, c’était une baguette magique. Merlin l’Enchanteur ! Avant même qu’il te l’introduise, tu la touchais, tu voyais des étoiles filantes. J’ai une copine qui s’est évanouie en l’empoignant. Comme si ça lui avait déclenché un feu d’artifice dans la babasse, elle a raconté ; elle a pris un pied si géant que ça lui a fait sauter le compteur ! J’ai toujours dit que s’il avait vécu au moyen-âge, il aurait fini au bûcher pour sorcellerie, le Jeannot.
« Quand il te la rentrait dans la salle des fêtes, tu passais dans la quatrième dimension ; c’était Matrix dans ta chagatte ! Plus de repères de rien, toutes tes sensations étaient multipliées par un million. Il t’électrifiait des zones de ta babasse que tu ne savais même pas qu’elles existaient ; le paf explorateur, il avait !
«Et une imagination ! Personne comme Jeannot n’a démontré le potentiel jouissif de l’imagination. Le plus extraordinaire putain de moment de toute ma vie, tu sais quoi ? C’est le jour où il a joué le concerto numéro un en D mineur de Bach sur nos clitos. T’entends bien ? Quatre-vingt cinq filles ! Les chaglattes présentées façon harmonium, en étages. Un tableau sublime ! J’ai une photo, tu verrais ça, tu chialerais tellement c’est beau. Filémon devant tous ces culs en escalier, chiquant au chef d’orchestre, à poils, agitant une vraie baguette s’il vous plaît… L’air d’être au Paradis, le salaud, et après tout c’était le Paradis !
« Il a cloqué le concerto numéro un dans un lecteur CD et pendant que le morceau jouait, lui il reproduisait sur nos bistougnets. Le concerto pour clitos ! Le plus fort c’est que pendant qu’il pianotait les unes il minouchait les autres, façon homme-orchestre : il nous a toutes fait prendre notre pied. Toutes ! Quatre-vingt-cinq nanas qui vont au fade en même temps, sur fond de concerto numéro un, tu peux imaginer le tableau… Ce mec était un Dieu.
« Toutes les femmes en étaient raide dingue évidemment. Il vivait en gigolo, un quetard comme lui, c’était dans la nature des choses. T’aurais quand même pas voulu qu’y soille comptable ! Le plus grand gigolo de tous les temps, pour sûr ! On se l’arrachait. Moi j’ai eu ma chance avec lui parce que je sais faire des trucs impossibles avec ma langue ; j’en tire facile vingt-cinq centimètres, pour te dire, et j’y donne la forme que j’veux. J’ai mon succès avec ça… J’fais doublure langue pour des films, à l’occasion. C’est moi qui double Pamela Sussexx dans « Minouches Fatales » pour les gros plans, dans les scènes où elle broute ses victimes. Tu l’as p’têt’ vu ? Il a plutôt bien marché...
-Non. C’est important pour mon enquête ? réponds-je froidement.
-Ben… Non… C’était pour dire..., maugrée Véro, douchée.
-Alors tu me raconteras une autre fois. Tu disais que Filémon était la coqueluche des Parisiennes, donc ?
-Ton enquête… bougonne Véro. Ça empêche pas qu’on puisse causer. Toujours pressés dans c’t’époque de cons ! Si je comportais comme ça quand j’éponge mes clilles j’aurais déposé le bilan depuis un bail. J’me vois bien demander : « C’t’important pour vous dégorger le poireau, m’sieur Dugenou, d’me raconter vot’ contrôle fiscal et les varices de vot’ dame ? Sinon bouclez-la et accélérez plutôt l’mouv’ment, ma journée est pas finie. »…
-Eh ! Tu ne vas pas me faire un reportage, dis ?
-Ça va… On y va… Je te disais que Jeannot, c’était la star. Toutes les cochonnes à visons le voulaient. Pouvoir dire qu’on se faisait éblouir l’entresol par Filémon, c’était le top du branché chez les bourgeoises. Même les cocus trouvaient ça flatteur ! Dam : il n’avait que l’embarras du choix, le Jean ; y’en avait long comme le bottin mondain sur sa liste d’attente ; il sélectionnait les plus friquées et les plus choucardes. Ça leur faisait comme un label, tu vois ? Du coup les maris se pavanaient. Encornés pour encornés, autant que ce soit par Filémon que par le coach de fitness, on les comprend.
-Ça a duré longtemps ?
-Au moins les dix ans que j’ai passés à Paris. Sûr qu’il a fait fortune, Filoche. Fallait voir le beau linge qu’il s’envoyait ! Du financier, de l’industriel, CAC40 et compagnie… Jusqu’à l’Elysée, il a pêché.
Dix ans… In petto je songe que ça nous amène vers 2000 ; Filémon avait alors cinquante-trois ans. Pour un gigolo, même hyper-virtuose du paf, c’est presque canonique.
-Ok. Et après ?
-En 2000 je suis retournée à Marseille. Paname, ça devenait plus tenable, rapport aux filles d’Europe de l’Est qui débarquaient par avions entiers, et surtout leurs julots, qui avaient le coup de rasoir un peu trop facile. Des mafieux, durs de durs, avec le regard qui te filait la colique. J’ai préféré me rentrer avant de me faire couper une oreille. Ici à Marseille, pas de danger qu’ils viennent se risquer, ils se retrouveraient avec les roubignoles au fond de la gorge au premier pet de travers.
« Le Jeannot est sorti de mon écran radar, par la force des choses. J’en avais quand même des nouvelles par des copines. Il continuait d’emballer sur sa réputation, mais le feu sacré se tarissait. Les femmes se faisaient moins riches et moins belles.
« Puis il aurait eu un gros pépin de santé. On le disait fané du calbute. P’t’être une saloperie qu’il aurait chopé, à force de tremper le biscuit dans toute sorte de pots pas toujours très nets… Le drame, quoi ! Malgré tout, il arrivait encore à lever : doué comme il était de ses mains et de sa menteuse, il restait capable de régaler n’importe quelle femelle. Mais il donnait de plus en plus exclusivement dans la vieille peau, plus ou moins argentée, curieuse de tâter du légendaire Filémon. Pour celles qui l’avaient connu au firmament, ça foutaient les boules. Mais il était ruiné, à ce qu’on disait, ce qui m’étonne pas vu qu’il claquait son blé comme il balançait son foutre, dans tous les sens et sans compter ; fallait qu’il fasse bouillir la marmite. Il travaillait plus qu’au coup par coup, si je puis dire : en fait, l’était plus prostipute que gigolo, désormais, à regarder les choses franchement.
« Je te parle de ça, ça fait plus de dix piges. Je t’avouerai, ça me navrait tellement, j’ai pas cherché plus que ça a me tenir au courant. Pour moi Jeannot ça devait rester l’Empereur, celui qui pouvait se faire pâmer une fille en lui battant des cils sur le bigornuche…
« Alors voilà, je t’ai tout dit. Tu crois que ça va te servir à quelque chose ? »
-Il n’a jamais été menacé par un cocu malcontent ? ignoré-je sa question. J’ai du mal à croire que tous les maris, ou compagnons au sens large, des dames qu’il a trombonées, aient été ravis de la chose !
-Y’a eu des râleurs, mais autant que je sache rien de sérieux. S’il a eu des ennuis, il n’en a pas parlé.
Merdasse ! Voilà exactement ce que je redoutais. Pas l’ombre de début d’une piste à suivre, et, dans le meilleur des cas, quelques centaines de suspects !
Je soupire :
-Bon. Merci quand même pour cette histoire, Véro. On veillera à te tenir au jus, si on coince le coupable. Tchao.
-Chope ce fumier. Tu feras remonter l’estime de la flicaille chez un paquet de filles, crois-moi. A bientôt !
*
Peut-être pas beaucoup plus avancé pour l’enquête proprement-dite, mais j’ai maintenant une vue d’ensemble de la carrière de Filémon. Jean Filémon, sa vie son œuvre ! Ses débuts, son règne au sommet de l’Olympe coïtale, sa lente glissade jusqu’à la chute finale dans le cloaque de l’arnaque aux mamies romantiques.
Grandeur et décadence !
*
On a finalement pincé le meurtrier, et son commanditaire.
L’artiste du couteau est un certain Léon Patoche, vingt-trois piges, casseur multirécidiviste de son état. Comme souvent, c’est le petit détail couillon qui l’a mis dedans. En raflant le cash qui se trouvait dans le portefeuille de Filémon, Léon avait aussi involontairement embarqué une carte de fidélité de l’enseigne Super U (je dis Super U, mais tu penses bien que ça peut être n’importe quoi d’autre : qu’est-ce qu’on s’en fout, hein ?) ; il s’en est débarrassé peu après être sorti du bar où il avait abandonné le larfeuille, sachant bien, en racaille d’expérience, qu’il pouvait se faire repérer en l’utilisant. Hélas pour lui, il l’a simplement balancée par terre ; un aimable adolescent du nom de Kevin Durand l’a ramassée et a trouvé « cool » de l’utiliser en s’achetant un paquet de cookies. Dix minutes plus tard il était embarqué sans ménagement par une équipe de mes chers collègues, et prié d’expliquer comment il se trouvait en possession de la carte de fidélité d’un septuagénaire sans famille récemment assassiné. Le gamin, qui ne trouvait plus du tout ça « cool », fut rapidement mis hors de cause, mais on trouva sur la carte les empreintes de Léon Patoche. Patoche fut confondu en deux coups les gros et ne se fit pas prier pour balancer son commanditaire, qui n’est autre que la morue logeant au premier étage de l’immeuble de Filémon.
L’histoire est glauque comme la fin de vie de l’ex-loncheur au long cours.
Il se trouve que la vieille peau sus-citée, née Jacqueline Latouffe, fut jadis honorée par Filémon, lors d’une partie fine comme il en anima des centaines. Lui n’en conserva aucun souvenir particulier, car les participantes se comptaient par dizaines et Jacqueline, qui ne brillait ni par son physique, ni par sa technique, ne fut pour lui rien de plus qu’un cul parmi une farandole d’autres pétrousquins ; mais pour elle les quelques minutes qu’il lui consacra furent un véritable tsunami sensoriel, dont elle ne se remit jamais tout à fait. Après la partouze elle essaya de le revoir, mais tu penses que le Jeannot il avait d’autres chattes à fouetter. Elle était en manque ! Ne supportait pas le sevrage d’avec le goupillon à moustache du King Filoche ! Son moral partit en brioche ; de simple pétasse elle vira pute. Son caractère tourna à l’aigre. Sa vie se mit à ressembler à une traînée de merde sur le mur d’un chiotte de gare. Elle ne cessa jamais de se tenir informée des exploits de Filémon, mais avec une rancœur de plus en plus prononcée ; elle suivit son déclin, sabra le champagne en apprenant qu’il était nazé du Pollux ; n’ignorait rien de sa reconversion d’escroc catégorie « carte Vermeil ».
Et puis un jour il emménagea dans son immeuble. Elle n’en croyait pas ses yeux, Jacqueline : mais aucun doute n’était possible, c’était lui, Jean Filémon. Tout blanc et tout ridé, mais toujours de l’allure quand même, cet enfoiré ! Ces yeux bleus, et même le sourire, malgré le râtelier, n’avaient pas tellement changé. Ce salaud qui l’avait jetée comme une pelure pourrie après l’avoir tringlée ! Quel hasard fantastique le faisait échouer dans ce trou, deux étages au dessus de chez elle, presque trente ans après ? Un mauvais démon devait avoir un compte à régler avec lui…
Jeannot, lui, ne la reconnut pas, évidemment. La vérité était que de toute façon, jamais, à aucun moment, il ne l’avait reconnue – faute tout simplement de l’avoir préalablement connue. Jacqueline n’essaya pas de lui réveiller la mémoire : elle savait que c’était peine perdue, et l’idée de la vengeance, déjà, avait germé : elle allait détrousser le détrousseur !
Elle se doutait qu’il mettait de côté un maximum de l’argent qu’il arnaquait à ses vieilles dindes sans cervelle. Le temps de la flambe était bien loin. Il n’allait plus pouvoir jouer très longtemps au Casanova des maisons de retraite, tout bien conservé qu’il fût ; et la banque, vu la manière qu’il gagnait son oseille, il ne devait pas être pressé de l’y déposer. Le vieux melon avait du cash chez lui, elle en était sûre.
Mais comment forcer sa porte ? Jacqueline savait se servir de son cul, mais pas d’un pied de biche, et encore moins d’un passe-partout, mais une de ses copines de tapin était maquée à un pro de la question : Léon patoche, qui venait tout juste de tirer six mois à la Santé pour le casse d‘une boulangerie. Jacqueline embaucha Léon ; il fut convenu qu’elle lui ferait signe quand le champ serait libre et qu’il rappliquerait pour lui ouvrir la porte.
Mais Léon la doubla. Ça lui prit en revenant au petit matin d’une partie de poker qui avait duré toute la nuit, et dont il était sorti fauché, beurré comme un quatre-quarts et de très mauvais poil. Il faisait encore noir, et Patoche avait joué et perdu sa montre : ce nave, embrumé dans les vapeurs de whisky premier prix, se croyait au milieu de la nuit, et trouva excellente l’idée de se remplumer en allant casser pour son propre compte l’appartement de Filémon.
Evidemment il était tombé nez à nez avec Filémon qui s’apprêtait à aller draguer au marché des Batignolles, très fréquenté des mamies. Bagarre. Le Jeannot est vigoureux et se défend bien ; le voisin du dessous se met à gueuler en tapant au plafond, parle d’appeler les flics : Patoche panique et dégaine sa lame pour intimider Filémon, mais le vieux tendeur a du caractère ; arrive un concours de mouvements malheureux et Filémon morfle un coup au ventre ; il s’écroule ; Patoche lui fait les poches, rafle à la volée un larfeuille et un carnet : à ce moment le vieux a un reflexe comme si on lui arrachait son enfant et agrippe le calepin. Patoche tire de son côté, Filémon reste avec une poignée de pages arrachées dans la main ; Léon met les bouts avec ses prises…
Toute cette histoire me laisse comme un arrière-goût de fond de bidet. Comment vais-je raconter ça à la gentille Micheline Rouletapine, qui se voyait finir sa vie avec le gentleman de ses rêves ?
Et à Eugénie Paluchet, adorable nympho si heureuse de ses beaux souvenirs ?
Tu sais quoi ?
Je vais leur laisser, leurs rêves et leurs beaux souvenirs.
FIN.
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Défi
phillechat

Catherine s'assit sur l'inconfortable chaise en paille.
Elle dévisagea longuement le vieil homme méfiant et renfrogné, de l 'autre côté de la table bancale.
Elle soupira puis tendit à l'homme un casque, que ce ce dernier prit à contrecœur .

- C'est quoi ce truc ?
- Un casque de traduction simultanée.
- Vous ne parlez pas breton ?
- Non , comme vous je suis née à Paris . Nous pouvons parler Français si...
- Ici tout le monde parle breton !

Aïe , cela commençait mal, Catherine pesta, intérieurement, elle ne pouvait pas s'offrir le luxe d'un échec.
Mais la belle brune connaissait bien sa proie.
Innocemment , elle déboutonna son corsage.
Aussitôt le vieil homme se mit à sourire et Catherine reprit :

- Monsieur K ?
- Oui, Madame.
- Appelez moi Catherine !
- Ouii Catherine.
- Vous habitez à côté de la mairie ?
- Dans le penty, en face, avec le toit d'ardoise.
- Il n'est pas très grand , à deux vous devez...
- Nous sommes dix, avec les petits enfants.
- Sans ordinateur, sans routes, sans portable, sans réalité augmentée, sans...
- A quoi bon ? De toute façon , il n'y a pas d'électricité !
- Oui mais le chauffage par le sol serait...
- Le sol, c'est de la terre battue.
- Que pensent les habitants du village, votre mode de vie ne les dérange pas ?
- Dans le pays, tout le monde vit ainsi....
- En France ?
- Non , ici !

Catherine se tut, interloquée. Son ancien patient était méconnaissable.
Heureusement, il lui restait quelques clefs pour déverrouiller cette âme rétive.
Elle fit sauter un nouveau bouton.
Sans soutien gorge, le bout de ses petits seins devint visible.

Monsieur K se redressa et plongea le regard dans la vallée des merveilles.
Le vieil homme se mit à suffoquer.
Catherine sourit : non , il n'avait pas changé !
Tant mieux ! Elle reprit :

- Monsieur K ?
- Oui Catherine ?
- Vous n'aimez pas les étrangers ?
- On se méfie, au pays personne ne paye d’impôts.
- Je ne vous suis pas.
- On ne sait jamais, un inspecteur du fisc peut venir.
- Je ne ressemble pas à un inspecteur du fisc ?
- Certes non, vous êtes charmante !

Tous les deux éclatèrent de rire.
Pour la psychologue , tout semblait s'arranger.
Il ne la regardait plus, il plongeait et replongeait dans le décolleté, de plus en plus rouge.

Elle connaissait son « K », par cœur, elle était juste surprise de ressentir en elle une douce chaleur interdite.
Décidément ces retrouvailles étaient surprenantes !
Elle prit sa voix la plus douce :

- J'aimerais tant connaître votre vie !
- Elle est fort simple .
- C'est à dire ?
- On s'occupe des champs, des bêtes, on a les moutons pour la laine, on fabrique nos vêtements .
- Mais vous n'achetez rien au marché ?
- En dix ans, je suis allé une fois à Quimper .
- Pour acheter des marchandises ?
- Impossible, là bas il n’accepte plus notre argent.
- A vingt kilomètres d'ici ?
- Ici, on dit 5 lieues.
- Mais il est interdit de refuser les nouveaux francs de notre République- Une -et -Indivisible !
- Qui vous parle de Francs, ici on ne connaît que liards et pistoles !
- Mais c'est impossible !
- je vais vous montrer.

L 'homme se leva. Il s'approcha d'elle et en profita pour dévorer des yeux les roses tétons de son ancienne psychologue.

Elle ne prêta guère attention à son attitude déplacée .
Décontenancée, abasourdie, elle examina les pièces.
Non elle ne rêvait pas : elle avait bien en main des pièces romaines !!
Reprenant contenance, elle fit signe à Monsieur K de se rasseoir et lui demanda :

- Où avez-vous trouvé cela ?
- Dans le champ à dix coudées de la mairie.
- Vous n'utilisez pas le système métrique ?
- C'est bon pour les bourgeois !
- Oui , mais quand on est malade ?
- On va voir la vieille, sous le vieux chêne, près de la fontaine.
- Et ?
- Des herbes, des prières et c'est fini.
- Que dit le curé ?
- Il ne vient jamais : faute de routes !

Un village de fous ! Catherine frissonna et prit son courage à deux mains.

- Venez avec moi !
- Où ?
- A Paris !
- Pourquoi faire ?
- Pour montrer que l'ancien chef de l'opposition démocratique est heureux dans la nouvelle France délivrée de la dictature bruxelloise.
- Jamais !
- Jamais ?
- Quand un breton dit jamais, c'est jamais !

Catherine sentit le sol se dérober sous elle. Elle cacha, rapidement, ses appâts .
Soudain le regard de l'homme redevint froid.

Renfrogné le vieil homme dit :

- C 'est pas tout cela, je dois travailler.
- Je vous laisse.
- Au revoir Madame.
- Adieu monsieur K !

Catherine courut vers l'hélicoptère de fonction. Il décolla rapidement et au bout de quelques minutes, les misérables maisons avaient disparu.

Catherine était paniquée ; qu'allait-elle dire à la blonde mère présidente qui avait su redonner sa souveraineté à la France ?
Elle allait perdre sa place au ministère de la propagande.
Une pensée folle lui traversa l'esprit , depuis la campagne de « retour aux valeurs françaises «, il devait y avoir des milliers de villages semblables !

C'était donc cela , la France « libre et apaisée « de 2050 ?
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Ali Miëlla

18 ans et deux tatouages. 
C'est complètement débile de se faire tatouer quand on est jeune n'est ce pas? Tout le monde se fait tatouer, c'est devenue une mode. Alors pourquoi s'en privé? Et tant pis si dans quelques années je regrette. Il existe tellement de méthodes pour les faire disparaître, alors tant pis. 
Non. 
Il est vrai que tout le monde se fait tatouer tout et n'importe quoi. Des étoiles, des cœurs, des diamants, des phrases qui n'ont aucun sens ect.. mais certaines personnes se font tatouer, non pas pour suivre cette nouvelle mode mais tout simplement pour ancré à jamais un événement marquant, une partie importante de sa vie. Et c'est mon cas. Je ne suis pas tatouée pour être cool ou à la mode. Mes tatouages représentent une partie de ma vie que je ne veux jamais oublier. 


Mon tout premier tatouage est une colombe en plein vole suivi d'une partition de musique. Pourquoi une colombe ? La colombe est un être pur. Elle représente la liberté. Je me suis fait ce tatouage une semaine après mes dix huit ans, J'ai décidé d'avoir une colombe parce qu'elle représenté la fin d'une partie de ma vie , et le début d'une autre. Le passage a l'âge adulte. Mais pas que. Mon grand père paternel est décédé en 2007 après avoir lutté longtemps contre une maladie. Il était en fauteuil roulant, ne parlait plus et ne pouvait plus rien faire. C'était pour moi un être pur, un homme merveilleux , généreux et avec un coeur énorme. Lorsqu'il est décédé, mon père m'a dit "La colombe est libre et vient de s'envoler vers un monde meilleur." Cette phrase était celle qu'il m'a dit pour m'annoncer la mort de mon grand père. C'est pourquoi, j'ai voulu me faire tatouer une colombe. La partition de musique qui la complète a elle aussi sa signification. Mon grand père adorait m'entendre chanter et j'adorais chanter pour lui. D'où la partition. 


Mon second tatouage est encore plus personnel et intime. Il représente treize années de ma vie. Sans doute, les treize plus belles années.
J'avais une petite chienne que j'aimais plus que n'importe qui au monde. Elle était mon tout, ma meilleure amie, ma meilleure confidente et la plus belle partie de mon âme. On ne formaient qu'un. Elle est arrivée à neuf mois, j'avais cinq ans. Elle est repartit dans un monde meilleur à treize ans. 
Son départ à sans aucun doute était la chose la plus difficile à accepter pour moi. Ma vie tournait autour d'elle. Elle était ma joie et mon soleil. Il m'était impossible d'imaginer ma vie et mon avenir sans elle. 
Après des mois de réflexions, j'ai décidée de me faire tatouée, pour elle, pour moi. Pour ne jamais l'oublier et pour la garder près de moi à jamais. J'ai décidé de me faire tatouée une rose, suivit d'une patte de chien et de deux petites banderoles avec ces initiales et sa date de naissance, au dessus de la poitrine, côté cœur. 


A presque dix neuf ans, j'ai deux tatouages qui me suivront même dans la tombe. Et peut être qu'un jour mon corps sera devenue une toile recouvert d'arts. Je compte bien ancré chaque souvenirs important sur mon corps pour ne jamais les oubliés et pour raconter les étapes de ma vie à mes petits enfants. 



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