22 - Nilson

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Déjà deux semaines que j'ai laissé Mia devant chez elle. Je m'inquiète pour elle ? J'ai du mal à la laisser tranquille, à ne pas vouloir l'appeler. Je lui ai envoyé ses affaires chez elle. Il y a trois jours je lui ai fait livré un bouquet de lys et de roses, elles signifient tout ce que je ressens pour elle, accompagné d'une carte lui signifiant bien que rien n'avait été prémédité, et que je suis maintenant trop égoïste pour l'oublier. Je sais, ce n'est pas la meilleure des cartes d'excuses ; je dois être franc avec elle. Elle ne m'a pas répondu, cependant je demande tous les jours de ses nouvelles par message à mon ami Jonathan. Il me dit que depuis je l'ai laissée, elle n'est plus elle-même, qu'il ne voulait plus que je l'approche.

Je jette un coup d'œil à la montre, il est minuit et quart, je suis crevé. En ce moment j'ai du mal à dormir. Je sens mon téléphone sonner dans ma poche, numéro inconnu, je réponds quand même :

- Allo ?

J'entends une respiration saccadée mais aucune réponse :

- Allo ? répèté-je.

Toujours rien, je suis sur le point de raccrocher quand j'entends une petite voix :

- Nilson... je... on peut se voir ?

Je reconnais la voix déformée par la peur de Mia. Je souris pour la première fois depuis deux semaines. Elle veut bien me parler, j'en suis heureux. Je suis même prêt à me lever pour faire la danse de la joie pour extérioriser ce que je ressens cependant je reprends mon sérieux et lui réponds :

- Tu es où ?

- Je suis devant ton entreprise. Je... je ne sais pas si tu y es... en fait, je... je sais pas ce qui me prend... si tu veux... on... on peut se voir demain ? je vais rentrer chez moi...

- Non, monte. Je suis au bureau. Je préviens l'accueil, ne t'inquiète pas. Je t'attends, d'accord ?

- Oui, d'accord.

Je suis soulagé qu'elle ait accepté. Je raccroche et appelle l'accueil comme prévu :

- Oui, monsieur. Avez-vous besoin de quelque chose ? me répond une voix féminine

- Mademoiselle Mia Roy va entrer dans l'établissement, faites-la monter dans mon appartement.

- Oui monsieur très bien.

Je raccroche et m'affale dans mon siège. J'allume mon ordinateur et j'accède aux vidéos de surveillance. Le hall est vide, il n'y a qu'un garde de nuit et la femme de l'accueil. J'attends une poignée de secondes avant que la femme qui hante mes nuits n'entre dans le bâtiment. Elle porte un imperméable – celui de la dernière fois ou nous nous sommes retrouvés dans au club – et des escarpins. Dans une autre caméra je peux voir son visage, elle est fatiguée et elle a beaucoup maigri. Je vois à ses yeux et aux tremblements de ses lèvres qu'elle est angoissée.

Je décide d'arrêter de l'espionner et d'aller à l'appartement.

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Aux premières lueurs du jour, les clapotis de la source jaillissante, le chant du merle joueur et le pic métronome appellent la nymphe endormie de leur douce musique. Sur son lit de mousse odorante, elle s’étire paresseusement, membre à membre dans la fraicheur matinale. L’invitation de la forêt à glaner un déjeuner la rend enjouée, la tonnelle rabattue au-dessus de l’entrée de sa caverne est une promesse de récoltes fructueuses de baies succulentes. Le soleil timide inonde lentement la clairière de ses rayons.

Les extraits de saponaires parfumés aux fleurs de citronnier pour onguent de toilette, les pas de la nymphe sont légers sur le sentier qui la mène vers la suite de cascades en espaliers cachée au creux d’une infractuosité ; Un lagon translucide et des rochers moussus comme promontoire, elle se regarde dans le miroir de l’eau limpide, sa chevelure est nattée sur sa nuque ; Un saut de l’ange délicat fend l’eau d’un trait. Sa blondeur et sa musculature saillante se dessinent sous les reflets scintillants. Ce n’est pas une créature commune, cette nymphe aux traits délicats est faite masculine au royaume des dieux.

Empreinte d’une sérénité apaisante, clairvoyante et nourrie de bienveillance, elle est un « sage » vivant seule dans son antre de feuillages, respectée et crainte par ses semblables, marginalisée par sa différence, elle s’accommode parfaitement de la situation. Créer ou agencer des beautés offertes par la nature, la sublimer au quotidien patient de ses journées, s’enorgueillir seule de son aptitude et de ses prouesses proches de la perfection, la ravit, simplement.

Des centaures en troupeau s’ébrouent gaiment plus loin, en contrebas ; Braillards et triviaux, ils se livrent à des joutes spirituelles autant que physiques dans les remous des rapides. Leur puissance légendaire les entraine périodiquement à l’affrontement de leurs égos. Fiers et présomptueux, ils se préparent à la parade. La saison printanière s’ouvre et l’ivresse légère qu’offre la dégustation des bourgeons frais est savourée comme une friandise. Les galopades libres et sauvages les emportent par les plaines et les forêts en quête de sensations pures. Chasseurs valeureux, excessifs et indomptables, ces hommes-équidés sont composés de deux moitiés qui forment un tout terriblement animal, affolants autant qu’ils rebutent par leur franchise brute et leur masculinité portée en étendard.

Il est pourtant ici aussi des curiosités, des équidés au corps de femme naissent parfois au milieu d’une troupe. Indépendantes, altières et racées, ces athlètes chasseresses des monts et prairies manient l’arc et la flèche avec une adresse inégalée. Pleinement conscientes de leur force de caractère, elles possèdent une autorité naturelle et un aplomb tel qu’elles ne se distinguent plus des mâles que par leurs attributs. Les plus mesurées ou assagies sont toujours des guerrières redoutées mais aussi des âmes en quête d’absolu spirituel, mues par des idéaux transcendants, fondamentalement généreux. Fines observatrices de la nature, ce sont des chamanes qui perçoivent l’intrinsèque où d’autres s’arrêtent au superficiel.

Un centaure-femme à la robe baie s’aventure le long de cette rivière loin de tout clan. Le visage au vent, elle respire l’air foisonnant de parfums variés dont elle distingue chaque effluve, l’immense forêt est son jardin, mais une odeur d’agrume inconnue jusqu’alors la fait frémir de surprise et la guide jusqu’à la source cachée. Elle plonge dans l’eau qui recouvre son corps de myriades de bulles. Sa crinière ondulant dans les flots, elle boit à ses mains l’ondée fraiche.

Une apparition en contrebas, la nymphe nage jusqu’ au bord de la retenue d’eau supérieure, le visage à peine visible et s’émeut immédiatement à la vision de ce spectacle inattendu. Devant cette image féminine si pure, des cheveux sombres sur un teint diaphane, elle sourit. Les courbes de son corps voluptueux, son impudeur féminine délicatement rosée sont des caresses pour les yeux. Est-elle nymphe ? Il ne la connait pas.

La femme-centaure se sent subitement mal à l’aise, relevant la tête, son regard croise celui de la nymphe, son instinct animal la fait bondir hors de l’eau en un éclair pour se dérober à la vue de cette créature non identifiée. Le cœur bondissant dans sa poitrine, la femme-centaure cache son sein entre ses bras croisés.

La nymphe demeure stupéfaite, un centaure femelle ? Il n’en a jamais croisé jusqu’à présent. Les yeux au ciel, flottant à la surface de l’eau, la perplexité l’envahit alors que l’image envoutante de ce demi corps féminin caché par les flots ne quitte plus sa mémoire.

La femme centaure piétine sans but perdue dans ses pensées, ce qui est inhabituel. Elle ne visualise plus vraiment l’apparition de la cascade, trop fugace mais si intrigante. Son esprit curieux la conduit à rebrousser chemin dans l’espoir de croiser à nouveau la créature. Pour la première fois, elle prenait conscience de son image extérieure, sa peau de léopard, son carquois de bois dans son dos et son sac emplis d’herbes médicinales, sa stature… l’effrayerait elle ?

Elle se sent lourdaude et rustre, l’apparition éthérée semblait si fine en comparaison… Mais pourquoi s’attarder sur des détails insignifiants de l’apparence ? Evacuer ces pensées, elle secoue sa crinière trop fort, son sabot glisse subitement et la chute immédiate est suffisamment brutale pour lui occasionner la foulure d’une patte et l’empêcher de remonter à la force des autres du fond de cette ravine inconnue.

 La nymphe de son côté décide de se mettre en quête de cet être singulier entraperçu. Elle mobilise ses sens pour être guidée sur ses pas, quelle étrangeté ! elle s’aventurait peu de son territoire mais cette fois il fallait faire exception.  Arrêtée brusquement par le bruit de la chute, elle comprend vite. En avançant prudemment elle se penche au-dessus de la ravine. Quelle chance, le sort lui offre tout loisir d’observer ce quadrupède surprenant, en parcourant la crête de la cavité. Quelle délicatesse dans les traits de son visage, le rose de ses joues et ses lèvres fraises sauvages. Son corps animal taillé pour la course, ses sabots luisants, ses mains fines, ses épaules protégées par la peau de léopard signe des érudits, elle doit être sorcière ou fée.

Le centaure l’interpelle plusieurs fois maladroitement, mais la créature semble préoccupée, c’est une Hespéride mâle ! Elle avait entendu des légendes, mais cette incarnation demeure presque irréelle… Elle crie encore à l’aide, impuissante pour la première fois, contrainte d’imposer un regard, de quémander une main tendue, implorant presque jusqu’à ce que leurs regards se croisent encore et se fixent dans un seul axe.

La nymphe est perplexe, les quatre pattes sont un frein, il faudra escalader les roches abruptes, pas d’arbres solides aux alentours, nulles cordes suffisamment longues, si seulement elle était bipède… deux jambes. C’est cela… Il sent confusément qu’il faudrait recourir à la magie, mais quel sort ? une idée lui vient en tête aussitôt chassée, trop dangereuse, jamais pratiquée. Mais la créature lui inspire une tendre inclinaison.

—Je vais mourir si vous ne m’aidez pas, je sais que je suis trop lourde pour vous, il faut quérir de l’aide au plus vite.

—Il n’y a personne aux alentours, ni mes semblables, ni les vôtres, vous ne pourrez pas grimper les accotements même avec une aide extérieure.

—Allez-vous me regarder souffrir pour votre plaisir ? N’avez-vous pas de cœur ? vous êtes une créature de la forêt comme je le suis, cela ne doit pas vous laisser indifférent ?

—Vous portez le signe d’un érudit, vous maitrisez certainement la magie, je la connais aussi. Seule une formule puissante peut vous aider. Mais je ne puis en prendre la responsabilité sans votre accord.
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