20 - Nilson

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Je sors de l'ascenseur. Je la cherche du regard. Je ne la vois pas.

Elle est partie. Elle a enfilé ses chaussures et s'est enfuie. Bon sang, qu'est-ce que j'ai fait ? Elle ne peut pas prendre le taxi dans son état. Si elle se fait agresser, je ne me pardonnerai jamais. Pourquoi ce genre de situation n'arrive qu'à moi ? J'ai la poisse du siècle. Ma soumise est non seulement la victime de mon frère mais en plus je n'ai pas su la reconnaitre lorsque Enzo me montrait des photos. Elle était petite certes, on avait à peine deux ans de différence, mais j'aurais dû savoir que c'était elle. J'aurais dû éviter ce drame. Je l'ai renvoyée directement en enfer, je l'ai vu dans ses yeux.

J'aperçois une foule attroupée autour de l'ascenseur que Mia a pris plus tôt. Il faut que j'aille voir, c'est peut-être elle. Je m'y engouffre. Je la vois là, assise par terre recroquevillée sur elle-même se balançant d'avant en arrière, le regard vide. J'aperçois le majordome essayer la de la rassurer.

- Sortez de là, je dis en entrant dans l'ascenseur.

L'homme me regarde et fait ce que je dis, la foule recule. J'appuie sur le bouton pour fermer les portes et arrête l'ascenseur.

- Il y avait dans mon enfance... près du ruisseau...Je lui parlais en confidence... des oiseaux... sous son feuillage... Mon insouciance... les secrets de mon cœur... elle murmurait.

Je ne la touche pas. J'enlève ma veste et recouvre sa nudité.

- Chérie, regardes-moi... Reviens parmi nous.

Je n'ai aucune réponse, je lui caresse sa joue, elle est brulante. Elle couve quelque chose. Je tente encore quelque chose :

- Mia, il n'est plus là. Je vais te protéger quoique tu en dises, mais reviens avec moi

Elle continue sa litanie. Des larmes coulent sur ses joues. J'essaie une dernière chose avant de la porter :

- Amélia !

Elle arrête son air, elle me voit et tombe en sanglots. Je sens sa fatigue, elle se jette dans mes bras et me serre fort contre elle. Je n'ose pas la toucher, de peur qu'elle disparaisse.

Je tente de la porter tout en cachant sa pudeur. Je ne lui laisse pas le choix. J'ouvre les portes de l'ascenseur ; la foule est encore là, Mia cache son visage dans ma nuque. Je traverse le hall ainsi, nous restons silencieux. Mon chauffeur est devant la porte de sortie – je l'ai prévenu en descendant les étages. Il m'ouvre la porte arrière du quatre-quatre où je dépose Mia avant de m'asseoir à côte d'elle. Le conducteur s'installe à son tour derrière le volant. Il a pour consigne de fermer la vitre qui sépare le devant et l'arrière de la voiture, ce qu'il fait directement.

Mia a posé sa tête sur mon épaule. Je ne veux pas la brusquer alors je laisse ce long silence jusqu'à qu'elle veuille bien m'adresser la parole. Depuis que je lui ai dit que Enzo est mon frère elle ne m'a rien dit.

- Il me frappait parce qu'il était jaloux de toi, elle murmure. Il me violait souvent pour prouver que j'étais à lui et pas à toi.

Que répondre à ça ?

Elle se décolle de moi et part s'assoir contre l'autre portière latérale ; je la laisse faire, je ne peux pas l'obliger à me rassurer en restant près de moi.

- Depuis quand le sais-tu ?

Elle me pose la question sans me regarder, et c'est presque mieux ainsi, je ne veux pas me perdre dans ses grands yeux qui m'ont tant fait rêver, adolescent.

- Je n'ai fait le lien que lorsque tu m'as montré tes cicatrices.

Elle acquiesce. Un ange passe avant qu'elle ne pose une autre question :

- Est-ce que c'est toi qui m'envoies de l'argent tous les mois sur mon ancien compte et qui m'a payé mes études ?

Je ne peux que plaider coupable à cette question. Je me sentais fautif de ce qu'il lui arrivait et pour la fin qu'a pris cette histoire. Je voulais tout simplement l'aider. Même si une famille doit être unie quoiqu'il arrive, je ne suivais et ne suis toujours pas la mienne. Ce n'est pas ma famille – mis à part mon père – c'est soit des collègues de travail soit des inconnus. Ma mère savait que j'étais attaché à elle-même sans la connaitre ; elle a préféré sauver son fils de la prison.

- Je n'y ai pas touché... je veux dire tout ce que tu m'as donné. Et je voudrais te les rendre. Ce n'est pas avec de l'argent que je retrouverais tout ce que j'ai perdu. Alors je veux tout te rendre, même ce que j'ai eu du contrat.

- Je ne veux pas de cet argent, Mia. C'est compris ? Il te revient, je te l'ai donné.

Elle se tourne vers moi, toujours les yeux embués de larmes :

- Je ne veux plus rien te devoir... je ne veux d'ailleurs plus être ta soumise... est ce que je peux te demander quelque chose ?

Ça fait trop d'informations à assimiler d'un coup, mais je hoche quand même la tête :

- Je voudrais que tu appelles le club pour dire que je ne suis plus ta soumise, s'il te plait.

Je réponds du tac au tac :

- Tu comptes y retourner ?

- Ça ne te concerne plus. Je ne veux rien avoir à faire avec toi.

Elle va se donner à quelqu'un d'autre et je ne peux rien faire.

- J'appellerais Marisa en rentrant chez moi, je lui dis. Je voudrais simplement que tu fasses attention, s'il te plait.

Elle hoche la tête :

- Dis-moi que tu me répudies, que je ne suis plus ta soumise. C'est ainsi que ça se passe, Bianca me l'a dit.

Comment est ce qu'elle peut me faire ça ? je ne peux pas la répudier ainsi, c'est impossible.

- Mia sache que j'ai arrêté d'aimer depuis toi. On ne se connaissait pas, je te le concède ; rien qu'en photo j'étais amoureux de toi. Je sais que tout ce qu'il t'est arrivé est en partie ma faute et c'est pour cela que j'ai décidé de ne plus faire de mal à une femme... Je ne te répudierais pas, tu seras toujours la bienvenue. Si tu as besoin de t'éloigner, je ne t'empêcherais pas. Je serais toujours la pour que tu aies besoin d'une épaule pour pleurer ou d'un ami ou juste pour souffler ou tout simplement d'un peu de plaisir. D'accord ?

Ce n'est qu'à ce moment-là que le chauffeur a décidé de s'arrêter. Nous sommes arrivés. Elle hoche la tête, m'embrasse sur la joue et s'enfuit comme à son habitude. Je n'ai pas eu le temps de m'enivrer de son parfum une dernière fois.

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Il est pourtant ici aussi des curiosités, des équidés au corps de femme naissent parfois au milieu d’une troupe. Indépendantes, altières et racées, ces athlètes chasseresses des monts et prairies manient l’arc et la flèche avec une adresse inégalée. Pleinement conscientes de leur force de caractère, elles possèdent une autorité naturelle et un aplomb tel qu’elles ne se distinguent plus des mâles que par leurs attributs. Les plus mesurées ou assagies sont toujours des guerrières redoutées mais aussi des âmes en quête d’absolu spirituel, mues par des idéaux transcendants, fondamentalement généreux. Fines observatrices de la nature, ce sont des chamanes qui perçoivent l’intrinsèque où d’autres s’arrêtent au superficiel.

Un centaure-femme à la robe baie s’aventure le long de cette rivière loin de tout clan. Le visage au vent, elle respire l’air foisonnant de parfums variés dont elle distingue chaque effluve, l’immense forêt est son jardin, mais une odeur d’agrume inconnue jusqu’alors la fait frémir de surprise et la guide jusqu’à la source cachée. Elle plonge dans l’eau qui recouvre son corps de myriades de bulles. Sa crinière ondulant dans les flots, elle boit à ses mains l’ondée fraiche.

Une apparition en contrebas, la nymphe nage jusqu’ au bord de la retenue d’eau supérieure, le visage à peine visible et s’émeut immédiatement à la vision de ce spectacle inattendu. Devant cette image féminine si pure, des cheveux sombres sur un teint diaphane, elle sourit. Les courbes de son corps voluptueux, son impudeur féminine délicatement rosée sont des caresses pour les yeux. Est-elle nymphe ? Il ne la connait pas.

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—Je vais mourir si vous ne m’aidez pas, je sais que je suis trop lourde pour vous, il faut quérir de l’aide au plus vite.

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—Vous portez le signe d’un érudit, vous maitrisez certainement la magie, je la connais aussi. Seule une formule puissante peut vous aider. Mais je ne puis en prendre la responsabilité sans votre accord.
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